Alexandre
écrit à

   


Aramis

     
   

D'Artagnan

    Cher Aramis,

C'est un privilège d'écrire à l'un des mousquetaires les plus courageux du 17e siècle. Vous êtes un personnage marquant de par votre célèbre courage. Vous avez un immense respect et une grande amitié, je n'en doute pas, envers d'Artagnan (je parie que vous allez lui envoyer une missive), même si j'ai cru penser que ce dernier était plus proche de Porthos et d'Athos. Quelle fut votre première impression en voyant pour la première fois d'Artagnan? Dans l'épilogue du livre de Dumas, il est écrit que vous êtes dans un couvent de Nancy: que faites-vous là-bas?

Bien à vous,

Alexandre 14 ans



Jeune Alexandre,

Enfin, un message du futur, le tout premier par la voie de Dialogus! Je considère comme un signe du ciel qu'il me parvienne par la plume d'un si jeune homme et je me sens très honoré de ces compliments venant de quelqu'un qui ne me connaît que par ouïe dire. Certes, je fus mousquetaire pendant une quinzaine d'années au service du roi Louis XIII et j'ai combattu souvent l'épée à la main sur des champs de bataille ou ailleurs. Et personne ne m'a jamais traité de lâche, ou il n'aurait pas vécu assez longtemps pour le dire deux fois! En ce temps-là, nous étions jeunes et tellement susceptibles... Mais je dois à la mémoire de tous mes camarades morts au combat de rétablir la vérité: je n'étais pas le seul à afficher mon courage. Nous en avions tous à revendre et nous n'avions pas d'autre richesse que ce courage-là et notre loyauté. Chaque jour que nous vivions était peut-être le dernier et nous le vivions intensément. La compagnie des mousquetaires était notre famille, et l'amitié qui nous unissait, le feu de bois qui nous chauffait le coeur.
Aujourd'hui, je suis toujours en relation avec le comte d'Artagnan qui est capitaine de la première compagnie des mousquetaires du Roi et, bien sûr, l'amitié et le respect mutuel qui nous unissent ne disparaîtront qu'avec nous. Vous n'avez pas tort de dire que d'Artagnan était très lié avec Porthos et avec Athos, mais je connaissais Athos bien avant lui!
Vous souhaitiez connaître mes impressions lors de ma première rencontre avec le jeune Charles de Batz? Il tentait depuis un moment de se faire intégrer chez les mousquetaires de Mr de Tréville et c'était un pilier de salle de garde. Il ne se décourageait jamais et renouvelait sa demande tous les jours! C'était déjà un jeune homme brillant. Il avait fait ses armes dans les gardes françaises et il était déjà apprécié comme soldat et comme camarade. Porthos nous l'a présenté à Athos et moi-même. Il a tout de suite plu à Athos. Athos disait qu'un Gascon monté sur un cheval jaune devait avoir des nerfs à toute épreuve (pour passer outre les railleries) et que c'était par conséquent une bonne recrue. Personnellement j'étais plutôt réservé. Je le trouvais beaucoup trop bien pour que cela ne cache pas quelque chose. Sa franchise me déconcertait. Je me demandais si c'était de la naïveté ou de la maladresse! (Qui peut être assez bête pour ramasser un mouchoir brodé devant tout un corps de garde?) Mais nous avons très rapidement eu l'occasion de nous battre côte à côte et je dois dire que très rapidement, j'ai dû me rendre à la conformité des apparences: d'Artagnan jeune était déjà quelqu'un d'exceptionnel et j'ai très vite été fier d'être son ami.

Je ne connais pas le livre de Dumas dont vous parlez, ni Dumas non plus. Le premier n'a pas encore été écrit et le deuxième n'est sans doute pas encore né au moment où je vous écris. Ce que je puis vous dire, c'est que j'ai été en Lorraine plusieurs fois pour y faire la guerre et que j'ai bien connu quelques couvents: j'ai une faiblesse pour ces endroits-là... Mais un couvent près de Nancy? J'aime croire que Mr Dumas aura écrit que c'était pour y rencontrer une belle et noble dame. Si cette égérie s'appelle Marie, c'est que mon âme a dû souffler quelque doux souvenir à ce prolifique écrivain auquel je dois sûrement ma postérité en votre siècle!
Je vous salue, jeune Alexandre. Acceptez les voeux d'un vieux mousquetaire qui vous souhaite de vivre en votre temps une vie longue et riche.

Aramis
 

Cher Aramis,

Avec un peu de retard, je vous remercie pour votre réponse.

Je suis curieux, mais quelles sont les différences entre les dragons, ces soldats de Louis XIV, et les mousquetaires?

Dans le livre, vous et vos amis mousquetaires mangez de la viande de cheval. Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris qu'il s'agissait de cet animal? (Je n'ai jamais mangé de cette viande, et je trouve tout bonnement ridicule de manger un animal aussi noble, appelé «la plus belle conquête de l'homme ».)

Bien à vous,

Alexandre


Cher Alexandre,

C'est un plaisir de correspondre avec un jeune homme curieux, si prompt à vouloir s'instruire sur les choses du passé et je ne me lasse pas de répondre à vos questions, d'autant plus que certaines d'entre elles me divertissent. Ainsi donc, le Roi se prendrait pour saint Georges et s'entourerait de dragons? Laissez-moi railler un peu... Certes, j'ai su que dernièrement une ou des compagnies de ces «dragons» avaient été créées et je ne vois pas cela d'un très bon oeil. Ces nouveaux soldats rivalisent dans l'art de séduire les dames mais on les dit pourtant fort peu délicats avec le sexe faible et avec l'honnête homme d'ailleurs. J'espère que ces dragons ne supplanteront pas en nombre nos gardes françaises et nos mousquetaires qui sont tous des gens bien nés, alors que les dragons... Je me demande quel usage Sa Majesté pourra bien faire de tels rustres et cela m'inquiète un peu... Je ne peux guère vous en dire plus sur les dragons qui sont un corps très récent dans l'armée du Roi alors que les mousquetaires existent depuis près d'un demi-siècle.

Votre deuxième question est révélatrice de votre ignorance des conditions de vie des soldats dans nos armées. À votre époque, les soldats du roi de France mangent sûrement à leur faim. Les successeurs de M. Louvois vont sûrement régler les problèmes d'intendance toujours catastrophiques lorsqu'un siège traîne en longueur, que la solde n'arrive pas, ni les approvisionnements. Les granges et les moulins détruits, les villages rasés, la politique de la terre brûlée sont le quotidien des soldats en campagne. Il arrive toujours un moment où la guerre dure trop longtemps, où l'habitant lui-même, mort de faim, ne nourrit plus le soldat. Il ne manque plus que les intempéries et le typhus et vous comprendrez que notre affection pour nos chevaux ne passe plus en tête de nos priorités. Les chevaux meurent comme leurs cavaliers, frappés en pleine charge par une rafale de mousquets. Nous profitons des trêves pour ramasser nos morts et les enterrer. Et nous tirons les carcasses des chevaux jusqu'à nos campements et nous en faisons un festin. Vous n'imaginerez pas le nombre de vies sauvées grâce à nos chevaux qui repoussent la disette quand il n'y a absolument plus rien à manger et à boire. Les chevaux meurent aussi de faim et de misère quand il n'y a plus de fourrage, plus de pâture, plus de repos. Ensuite, quand tous les chevaux sont morts, c'est le tour de leurs maîtres.

J'espère, en évoquant des moments que j'ai malheureusement vécus jadis, ne pas avoir brisé le moral d'un jeune homme heureux qui se soucie à juste titre du respect que nous devons à nos chevaux. Tous les cavaliers savent ce qu'ils doivent à leur monture et forment un duo avec elle. Un bon cheval est un cheval en bonne santé, soigné et bien traité par son cavalier. Dans ma vie, je n'ai mangé du cheval que pour survivre. Et lorsque je passe à table, je ne dédaigne ni volaille, ni cochonnaille, ni la sublime entrecôte d'une blonde d'Aquitaine! Et celui qui oserait me servir du cheval alors qu'il aurait tout loisir de me proposer un cochon de lait, celui-là devrait se considérer comme l'offenseur...

Sur ce, je vous laisse, cher Alexandre, à vos études ou à vos occupations. Suite à une lettre d'une de vos contemporaines, dame Irlande, qui me parlait d'un certain «masque de fer», j'ai envoyé un messager à Paris et un autre à Pignerol, pour en savoir davantage sur cette affaire et vérifier certaines informations qui me sont parvenues. Or, voici que le messager de Pignerol est de retour et se présente à ma porte. Il me tarde de l'entendre.

Salutations,

Aramis