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Aramis
Aramis

     
   

Cinématographie

   

Bonjour cher ami,

Ainsi, vous allez demeurer à Aix-en-Provence pour quelques temps? J’en suis bien heureuse, car vous allez pouvoir vous reposer de votre voyage. J’ai emprunté des livres qui parlent de la Compagnie de Jésus. Je n’ai lu que quelques pages, mais j’ai déjà une opinion favorable des jésuites. Ils vont partout! De l’Afrique jusqu’à l’Asie, et même en Nouvelle-France, et ils y répandent allègrement la bonne nouvelle de l’Évangile. Cela ne me surprend pas que vous ayez choisi cette société. Si vous êtes un peu comme le décrit monsieur Dumas, alors ce choix est pleinement justifié. Sur la couverture de l’un des livres, il est écrit ceci: «Avec ses vingt-six mille membres répartis dans le monde, la Compagnie de Jésus demeure l’ordre religieux le plus important et le plus prestigieux de l’Église catholique. Son image continue pourtant, comme aux premiers jours de sa création par Ignace de Loyola, à susciter des jugements extrêmes et contrastés. Certains ne peuvent évoquer les jésuites sans penser «soldats du pape», pédagogues rigoristes des fils de la haute bourgeoisie, confesseurs des Grands et casuistes…

Savez-vous quel rôle monsieur Dumas vous prête dans sa trilogie? Vous y êtes ni plus ni moins que le Général de l’Ordre! À vrai dire, cela ne me surprendrait pas que ce soit véridique. Vous avez la force intérieure pour endosser cette tâche. Quoi qu’il en soit, je suis très heureuse si vous trouvez la paix parmi ces gens dignes et spirituels.

J’ai souri en lisant l’anecdote de la blanchisseuse. En vérité, elle devait être morte de frayeur ou de timidité. Il est encore heureux qu’elle soit tombée dans vos bras et non dans le bac. Elle aurait eu sans doute bien du mal à expliquer pourquoi elle sortait trempée de cette salle! Je plaisante, mais je crois qu’à sa place, je n’en aurais pas mené bien large non plus! Quant à ces plaisantins… Il faut croire que le monde ne change pas!

En revanche, j’ai bien failli m’étrangler de stupeur en lisant le nom que l’on avait donné à ce pauvre chat! Eh quoi? Mephisto, comme dans «Méphistophélès»? C’est-à-dire en référence à cet être que l’on dit l’incarnation du Diable? Je ne sais trop qui a nommé ce félin, mais je n’ai pas de compliments à faire à cette personne. Fichtre! Pareil nom dans un cabaret, passe encore, mais au Collège Royal… Vous l’avez bien dit, c’est incroyable!

J’ai ensuite lu les beaux vers que vous avez ajoutés à la fin de mon poème. Ils sont magnifiques, Aramis, et vont sur-le-champ rejoindre mon recueil de poésie. Ils complètent merveilleusement mes pensées, quoique j’ai un peu froncé les sourcils en voyant la première phrase. Vous êtes selon moi une des personnes les plus sensées que je connaisse. Je n’ai qu’à relire vos lettres où vous me dites ce que vous pensez de mon époque d’après les descriptions maladroites que je vous fais. Vous comprenez mon entourage et ses valeurs mieux que moi et, grâce à votre jugement, je suis en mesure de poser un regard nouveau sur ce qui m’entoure.

Je me souviens que vous m’avez dit avoir apprécié l’épisode du Bastion Saint-Gervais. Je voudrais vous envoyer un autre extrait, tiré du deuxième livre, cette fois. Le livre en question s’intitule «Vingt ans après». À ce moment-là donc, l’auteur vous donne quarante-trois ans, et c’est l’époque de la Fronde. Ce qu’il y a d’étonnant dans le deuxième tome, c’est que, subitement, vous vous trouvez dans des camps adverses, Athos et vous d’un côté, Porthos et d’Artagnan de l’autre. Et pour un bref moment, vous devenez des ennemis! Voici donc l’extrait… J’ai bien frissonné lorsque je l’ai lu la toute première fois!

«On marcha silencieusement jusqu’au centre de la place; mais comme en ce moment la lune venait de sortir d’un nuage, on réfléchit qu’à cette place découverte on serait facilement vu, et l’on gagna les tilleuls, où l’ombre était plus épaisse.

Des bancs étaient disposés de place en place; les quatre promeneurs s’arrêtèrent devant l’un d’eux. Athos fit un signe, d’Artagnan et Porthos s’assirent. Athos et Aramis restèrent debout devant eux.

Au bout d’un moment de silence dans lequel chacun sentait l’embarras qu’il y avait à commencer l’explication:

– Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre ancienne amitié, c’est notre présence à ce rendez-vous; pas un n’a manqué, pas un n’avait donc de reproches à se faire.

– Écoutez, monsieur le comte, dit d’Artagnan, au lieu de nous faire des compliments que nous ne méritons peut-être ni les uns ni les autres, expliquons-nous en gens de cœur.

– Je ne demande pas mieux, répondit Athos. Je suis franc; parlez avec toute franchise: avez-vous quelque chose à me reprocher, à moi ou à M. l’abbé d’Herblay?

– Oui, dit d’Artagnan; lorsque j’eus l’honneur de vous voir au château de Bragelonne, je vous portais des propositions que vous avez comprises; au lieu de me répondre comme à un ami, vous m’avez joué comme un enfant, et cette amitié que vous vantez ne s’est pas rompue hier par le choc de nos épées, mais par votre dissimulation à votre château.

– D’Artagnan! dit Athos d’un ton de doux reproche.

– Vous m’avez demandé de la franchise, dit d’Artagnan, en voilà; vous demandez ce que je pense, je vous le dis. Et maintenant j’en ai autant à votre service, monsieur l’abbé d’Herblay. J’ai agi de même avec vous et vous m’avez abusé aussi.

– En vérité, monsieur, vous êtes étrange, dit Aramis; vous êtes venu me trouver pour me faire des propositions, mais me les avez-vous faites? Non, vous m’avez sondé, voilà tout. Eh bien! que vous ai-je dit? que Mazarin était un cuistre et que je ne servirais pas Mazarin. Mais voilà tout. Vous ai-je dit que je ne servirais pas un autre? Au contraire, je vous ai fait entendre, ce me semble, que j’étais aux princes. Nous avons même, si je ne m’abuse, fort agréablement plaisanté sur le cas très probable où vous recevriez du cardinal mission de m’arrêter. Étiez-vous homme de parti? Oui, sans doute. Eh bien! pourquoi ne serions-nous pas à notre tour gens de parti? Vous aviez votre secret comme nous avions le nôtre; nous ne les avons pas échangés, tant mieux: cela prouve que nous savons garder nos secrets.

– Je ne vous reproche rien, monsieur, dit d’Artagnan, c’est seulement parce que M. le comte de La Fère a parlé d’amitié que j’examine vos procédés.

– Et qu’y trouvez-vous? demanda Aramis avec hauteur.

Le sang monta aussitôt aux tempes de d’Artagnan, qui se leva et répondit:

– Je trouve que ce sont bien ceux d’un élève des jésuites.

En voyant d’Artagnan se lever, Porthos s’était levé aussi. Les quatre hommes se retrouvaient donc debout et menaçants en face les uns des autres.

À la réponse de d’Artagnan, Aramis fit un mouvement comme pour porter la main à son épée.

Athos l’arrêta.

– D’Artagnan, dit-il, vous venez ce soir ici encore tout furieux de notre aventure d’hier. D’Artagnan, je vous croyais assez grand cœur pour qu’une amitié de vingt ans résistât chez vous à une défaite d’amour-propre d’un quart d’heure. Voyons, dites cela à moi. Croyez-vous avoir quelque chose à me reprocher? Si je suis en faute, d’Artagnan, j’avouerai ma faute.

Cette voix grave et harmonieuse d’Athos avait toujours sur d’Artagnan son ancienne influence, tandis que celle d’Aramis, devenue aigre et criarde dans ses moments de mauvaise humeur, l’irritait. Aussi répondit-il à Athos:

– Je crois, monsieur le comte, que vous aviez une confidence à me faire au château de Bragelonne, et que monsieur, continua-t-il en désignant Aramis, en avait une à me faire à son couvent; je ne me fusse point jeté alors dans une aventure où vous deviez me barrer le chemin; cependant, parce que j’ai été discret, il ne faut pas tout à fait me prendre pour un sot. Si j’avais voulu approfondir la différence des gens que M. d’Herblay reçoit par une échelle de corde avec celle des gens qu’il reçoit par une échelle de bois, je l’aurais bien forcé de me parler.

– De quoi vous mêlez-vous? s’écria Aramis, pâle de colère au doute qui lui vint dans le cœur qu’épié par d’Artagnan, il avait été vu avec madame de Longueville.

– Je me mêle de ce qui me regarde, et je sais faire semblant de ne pas avoir vu ce qui ne me regarde pas, mais je hais les hypocrites, et, dans cette catégorie, je range les mousquetaires qui font les abbés et les abbés qui font les mousquetaires, et, ajouta-t-il en se tournant vers Porthos, voici monsieur qui est de mon avis.

Porthos, qui n’avait pas encore parlé, ne répondit que par un mot et un geste.

Il dit «Oui», et mit l’épée à la main.

Aramis fit un bond en arrière et tira la sienne. D’Artagnan se courba, prêt à attaquer ou à se défendre.

Alors Athos étendit la main avec le geste de commandement suprême qui n’appartenait qu’à lui, tira lentement épée et fourreau tout à la fois, brisa le fer dans sa gaine en le frappant sur son genou, et jeta les deux morceaux à sa droite.

Puis se retournant vers Aramis:

– Aramis, dit-il, brisez votre épée.

Aramis hésita.

– Il le faut, dit Athos.

Puis d’une voix plus basse et plus douce: Je le veux.

Alors Aramis, plus pâle encore, mais subjugué par ce geste, vaincu par cette voix, rompit dans ses mains la lame flexible, puis se croisa les bras et attendit frémissant de rage.

Ce mouvement fit reculer d’Artagnan et Porthos; d’Artagnan ne tira point son épée, Porthos remit la sienne au fourreau.

– Jamais, dit Athos en levant lentement la main droite au ciel, jamais, je le jure devant Dieu qui nous voit et nous écoute pendant la solennité de cette nuit, jamais mon épée ne touchera les vôtres, jamais mon œil n’aura pour vous un regard de colère, jamais mon cœur un battement de haine. Nous avons vécu ensemble, haï et aimé ensemble; nous avons versé et confondu notre sang; et peut-être, ajouterai-je encore, y a-t-il entre nous un lien plus puissant que celui de l’amitié, peut-être y a-t-il le pacte du crime; car, tous quatre, nous avons condamné, jugé, exécuté un être humain que nous n’avions peut-être pas le droit de retrancher de ce monde, quoique plutôt qu’à ce monde il parût appartenir à l’enfer. D’Artagnan, je vous ai toujours aimé comme mon fils. Porthos, nous avons dormi dix ans côte à côte; Aramis est votre frère comme il est le mien, car Aramis vous a aimés comme je vous aime encore, comme je vous aimerai toujours. Qu’est-ce que le cardinal de Mazarin peut être pour nous, qui avons forcé la main et le cœur d’un homme comme Richelieu? Qu’est-ce que tel ou tel prince pour nous qui avons consolidé la couronne sur la tête d’une reine?

D’Artagnan, je vous demande pardon d’avoir hier croisé le fer avec vous; Aramis en fait autant pour Porthos. Et maintenant, haïssez-moi si vous pouvez, mais, moi, je vous jure que, malgré votre haine, je n’aurai que de l’estime et de l’amitié pour vous. Maintenant répétez mes paroles, Aramis, et après, s’ils le veulent, et si vous le voulez, quittons nos anciens amis pour toujours.

Il se fit un instant de silence solennel qui fut rompu par Aramis.

– Je le jure, dit-il avec un front calme et un regard loyal, mais d’une voix dans laquelle vibrait un dernier tremblement d’émotion, je jure que je n’ai plus de haine contre ceux qui furent mes amis; je regrette d’avoir touché votre épée, Porthos. Je jure enfin que non seulement la mienne ne se dirigera plus sur votre poitrine, mais encore qu’au fond de ma pensée la plus secrète, il ne restera pas dans l’avenir l’apparence de sentiments hostiles contre vous. Venez, Athos.

Athos fit un mouvement pour se retirer.

– Oh! non, non! ne vous en allez pas! s’écria d’Artagnan, entraîné par un de ces élans irrésistibles qui trahissaient la chaleur de son sang et la droiture native de son âme, ne vous en allez pas; car, moi aussi, j’ai un serment à faire, je jure que je donnerais jusqu’à la dernière goutte de mon sang, jusqu’au dernier lambeau de ma chair pour conserver l’estime d’un homme comme vous, Athos, l’amitié d’un homme comme vous, Aramis.

Et il se précipita dans les bras d’Athos.

– Mon fils! dit Athos en le pressant sur son cœur.

– Et moi, dit Porthos, je ne jure rien, mais j’étouffe, sacrebleu! S’il me fallait me battre contre vous, je crois que je me laisserais percer d’outre en outre, car je n’ai jamais aimé que vous au monde.

Et l’honnête Porthos se mit à fondre en larmes en se jetant dans les bras d’Aramis.

– Mes amis, dit Athos, voilà ce que j’espérais, voilà ce que j’attendais de deux cœurs comme les vôtres; oui, je l’ai dit et je le répète, nos destinées sont liées irrévocablement, quoique nous suivions une route différente. Je respecte votre opinion, d’Artagnan; je respecte votre conviction, Porthos; mais quoique nous combattions pour des causes opposées, gardons-nous amis; les ministres, les princes, les rois passeront comme un torrent, la guerre civile comme une flamme, mais nous, resterons-nous? j’en ai le pressentiment.

– Oui, dit d’Artagnan, soyons toujours mousquetaires, et gardons pour unique drapeau cette fameuse serviette du bastion de Saint-Gervais, où le grand cardinal avait fait broder trois fleurs de lis.

– Oui, dit Aramis, cardinalistes ou frondeurs, que nous importe! Retrouvons nos bons seconds pour les duels, nos amis dévoués dans les affaires graves, nos joyeux compagnons pour le plaisir!

– Et chaque fois, dit Athos, que nous nous rencontrerons dans la mêlée, à ce seul mot: Place Royale! passons nos épées dans la main gauche et tendons-nous la main droite, fût-ce au milieu du carnage!

– Vous parlez à ravir, dit Porthos.

– Vous êtes le plus grand des hommes, dit d’Artagnan, et, quant à nous, vous nous dépassez de dix coudées.

Athos sourit d’un sourire d’ineffable joie.

– C’est donc conclu, dit-il. Allons, messieurs, votre main. Êtes-vous quelque peu chrétiens?

– Pardieu! dit d’Artagnan.

– Nous le serons dans cette occasion, pour rester fidèles à notre serment, dit Aramis.

– Ah! je suis prêt à jurer par ce qu’on voudra, dit Porthos, même par Mahomet! Le diable m’emporte si j’ai jamais été si heureux qu’en ce moment.

Et le bon Porthos essuyait ses yeux encore humides.

– L’un de vous a-t-il une croix? demanda Athos.

Porthos et d’Artagnan se regardèrent en secouant la tête comme des hommes pris au dépourvu.

Aramis sourit et tira de sa poitrine une croix de diamants suspendue à son cou par un fil de perles.

– En voilà une, dit-il.

– Eh bien! reprit Athos, jurons sur cette croix, qui malgré sa matière est toujours une croix, jurons d’être unis malgré tout et toujours; et puisse ce serment non seulement nous lier nous-mêmes, mais encore lier nos descendants! Ce serment vous convient-il?

– Oui, dirent-ils tout d’une voix.

– Ah! traître! dit tout bas d’Artagnan en se penchant à l’oreille d’Aramis, vous nous avez fait jurer sur le crucifix d’une frondeuse.»

C’est le seul moment dans toute la trilogie où monsieur Dumas vous fait manifester ouvertement de l’hostilité les uns envers les autres. Après cela, vous redevenez aussi unis que des frères.

Je vous ai fait part de beaucoup de choses de mon époque et, ce faisant, je me trouvais à décrire celle-ci comme le présent et votre temps comme le passé. Je ne veux plus agir de cette manière. Désormais, lorsque je vous parlerai de mon temps, je le ferai au futur. J’espère que cela sera moins éprouvant pour vous.

Il y a une chose que je voudrais vous demander, ami… Que signifie l’expression «Hetz beròi» que vous avez employée dans vos deux dernières lettres? J’ai recherché ces mots, mais apparemment la traduction que j’ai trouvée était erronée. D’après mes recherches, «beròi» signifie «belle»… J’ai commis la sottise de me fier aux mêmes traductions pour vous écrire en béarnais. J’espère sincèrement que je ne vous ai pas vexé.

Je dois aller dormir maintenant ou du moins tenter de le faire… Demain, je vais avec des amies voir un spectacle agréable, une représentation cinématographique. Oui, je sais, c’est un grand mot inconnu que celui-là! Dans ma prochaine lettre, j’aimerais vous parler de cela, si toutefois vous le désirez. Je ne vous écris pas en béarnais cette fois-ci, je me sens honteuse de m’être si mal exprimée dans ma lettre précédente.

Je vous envoie toute mon amitié.

Kassey-Lyn


Chère demoiselle Kassey-Lyn,

«Hetz beròi» ou bien «siatz hardit» signifie «portez-vous bien» selon la nuance que vous souhaitez apporter. «Quin pe va?» signifie «comment allez-vous». Ce sont des expressions bien banales, mais je n'ai rien trouvé de mieux pour exprimer mes voeux de bonne santé, et c'était avant de savoir à quel point ils vous étaient justement destinés... Je n'avais pas encore reçu votre lettre suivante où vous me confiez les soucis que vous cause votre santé. Je n'en comprends que mieux la maturité de vos propos par moment. Quant à la petite incompréhension sur la langue, ne vous souciez pas de ce que j'ai pu en penser. Il arrive que je ne comprenne pas toujours la vigueur de vos réactions, aussi bien pour des propos que nous avons échangés en français, mais je me dis que je comprendrai plus tard, que vos lettres futures m'éclaireront. Il faut faire preuve d'un certain courage pour se lancer dans une langue étrangère et, personnellement, je me sens honoré de vos efforts, même si je suis, au fond de moi-même, persuadé que nous faisons bien de converser plutôt en français. Ne m'avez-vous pas dit que vos compatriotes des autres provinces parlent tous l'anglais? Et bien, il faut savoir préserver sa langue natale et si, de mon côté, il m'arrive d'écrire en béarnais, c'est parce qu'à l'âge de sept ans, j'ai été contraint d'appendre à écrire et à parler le français et à ne conserver le béarnais que comme langue de jeu, parlée seulement avec ma nourrice, les enfants de mon village et les bergers. Aujourd'hui encore,  j'écris très mal ma langue natale et je l'amalgame souvent avec du patois espagnol et du bas latin!

Savez-vous que j'ai tenté d'apprendre l'anglais à une époque où nous multipliions les missions Outre-Manche? Un jour, un soldat anglais blessé est mort de rire en entendant mon accent béarnais, lorsque je lui ai laissé ma gourde en lui disant d'un air grandiloquent «thy need is greater than mine!», ce qui donnait à peu près «zaï nideu iseu gritère zann maineuh». Il a tant ri qu'il est mort d'avoir oublié de respirer... (je plaisante bien sûr, en fait toute une compagnie de carabiniers de Charles Stuart s'est roulée par terre en s'esclaffant. Vexé comme jamais, je ne leur ai plus rien dit pendant deux jours!).

Pour le premier vers du petit poème que je vous ai envoyé, n'y voyez pas autre chose qu'un constat: guetter le bonheur au détour d'un chemin n'a pas de sens, il est là, ici, maintenant, à chaque instant, mais il n'est pas facile de s'en rendre compte. Le bonheur c'est l'amour, l'amour de Dieu, l'amour de son prochain. Regarder la misère et les souffrances des hommes fait souffrir et nous rend compatissant. Dès lors, nous nous entraidons, donnons de nous-même sans réserve et sans rien attendre en retour et dans ces moments-là, nous sommes heureux alors que nous pourrions être malheureux. C'est un cycle infini.

J'ai reçu mes ordres de celui que je ne suis pas. Je pars demain pour Toulon où je dois embarquer. Je repars avec des livres, des vêtements propres et des lettres, pas celles de monsieur Fouquet. Frère Bernard les portera lui-même à leurs destinataires. Je réponds de lui comme de moi-même. Il y parviendra d'autant plus facilement que personne ne le connaît, pas même les personnes à qui il va rendre visite! Le chat Méphisto gratte à la porte. Il m'apporte une nouvelle souris. J'en ai eu huit depuis avant-hier et c'est toujours la même chose: il gratte, je lui ouvre, il dépose son trophée à mes pieds. Peut-être est-ce parce qu'à cette heure de la nuit je suis le seul éveillé, à moins qu'il ne ruse pour s'approcher de mes pigeons? À moins que ce diable ne me prenne pour son maître? Fichtre, j'en frissonne!

Merci de ce nouvel extrait du roman d'Alexandre Dumas. Je l'ai lu et relu avec attention... Heureusement que vous me précisez que c'est la seule scène où nous nous disputons, car je dois dire que cela ravive des souvenirs que je croyais oubliés, et pour cause, cela fait mal de se voir sous un mauvais jour! Après la dissolution de la compagnie des mousquetaires, nous avons passé de mauvais moments, nous n'étions pas d'accord sur le chemin à prendre. Nous avons tenté de rester ensemble mais ce n'était plus possible. Ainsi, d'Artagnan et Porthos sont restés au service du cardinal. J'ai suivi un chemin différent. Nous nous sommes perdus de vue à cette époque-là, nous avions,  je dirais, entre trente-deux et trente-sept ans et il n'a pas fallu deux ans pour que nous nous retrouvions dans des camps différents! Un jour, les gardes françaises ont chargé sur notre armée de frondeurs et j'étais parmi les insurgés. Une fois les armes à feu déchargées, nous en sommes venus aux armes blanches et je me suis retrouvé face à d'Artagnan sans le reconnaître! Heureusement, à la deuxième prise de fer, nous avons été tous deux frappés de stupeur en nous retrouvant en train de nous battre l'un contre l'autre. Et il y a eu des moments de tension aussi entre nous quatre lorsque nous étions jeunes pour des raisons que je qualifierai de religieuses: deux d'entre nous étaient huguenots, les deux autres catholiques. Nous nous sommes appris mutuellement la tolérance. Il n'y avait que les mousquetaires pour prier tous ensemble la veille des grandes batailles et malgré leurs églises différentes.

À cette époque-là, je n'étais pas cet hybride de mousquetaire et de moine. J'ai eu trois vies en une seule. Une première vie où j'étais mousquetaire, cela a duré quinze ans. Une deuxième vie où j'étais gentilhomme béarnais bon père de famille, jusqu'à ce que Dieu rappelle à lui ma tendre épouse. Cela a duré plus de dix ans. Ensuite j'ai choisi cette autre voie que vous connaissez.

Je dois vous quitter à présent. Cette lettre «s'envolera» demain matin avant mon départ de cette belle capitale provençale. Prenez soin de vous, gente demoiselle, et donnez bien vite de vos nouvelles. Vous êtes chère à mon coeur aussi.

Bien à vous,

Aramis


Cher Aramis,

Encore une fois, j’ai reçu de vous deux lettres dans la même journée. Nous écrivons en double, à ce qu’il paraît! Cette fois, j’ai lu vos paroles avec de la tristesse. J’ignorais jusque-là que votre épouse était décédée. Je suis vraiment navrée de l’apprendre. À cet instant, je donnerais tout au monde pour être là auprès de vous, pour vous serrer dans mes bras. La mort est hideuse, surtout lorsqu’elle terrasse un être cher. Elle ne m’a encore jamais arraché personne, si ce n’est mon père, mais je ne l’ai pas connu. Je n’ose penser à la réaction que j’aurais si je devais voir mourir une personne que j’aime.

La violence d’une émotion forte peut déclencher une crise de cette maladie qui me ronge les poumons. La dernière fois que cela est arrivé, je suis restée trois jours suspendue entre la vie et la mort dans un hôpital, aux soins intensifs. Je me souviens vaguement de l’agitation autour de moi et de la panique que je ressentais. Je m’épuisais à lutter ne serait-ce que pour prendre une seule inspiration. On me faisait respirer dans un grand masque qui couvrait presque tout mon visage et par lequel on m’insufflait un médicament gazeux censé ouvrir mes bronches. Je me souviens aussi avoir vu ma mère, qui était à mes côtés, le visage ravagé par les pleurs. Elle m’a dit plus tard qu’elle n’avait pas fermé l’oeil de ces trois nuits d’enfer.

On m’a rapporté qu’au quatrième matin, le médecin avait sombre mine et désespérait de voir la crise se calmer. Et puis d’un coup, les médicaments se sont mis à faire effet, et j’ai recommencé à respirer plus librement. Si vous saviez l’étourdissement et l’émotion que je ressentais en sentant l’air entrer enfin! Je l’avalais presque avec avidité. Je crois que l’on n’est jamais aussi heureux de vivre que lorsque l’on a failli mourir. La vie m’a été rendue trois fois, et je l’apprécie davantage à chaque jour qui passe. Je vis chaque moment avec joie, je goûte à tout instant le simple bonheur de pouvoir respirer!

Vous vous inquiétez pour moi, un peu comme je me suis inquiétée pour vous il y a quelques jours. À mon tour de vous rassurer: je me sens bien et je mène une vie heureuse et sereine. Je prends toutes mes précautions pour éviter les facteurs déclencheurs de la maladie et je reste positive. Mon mal n’est pas de ceux que l’on peut vaincre, mais s’il m’arrive malheur, j’ai fait en sorte de laisser à tous ceux que j’aime une dernière pensée d’affection et d’espoir. Et vous êtes parmi ces personnes, ami.

Ah! Que de sombres pensées! Je préfère encore les chasser loin de mon esprit et vous parler de choses joyeuses. Ainsi, vous partez à nouveau en mission pour l’ordre. Vous allez partir en bateau de Toulon, sur cette Méditerranée si agitée! Avez-vous le droit de dire votre destination? J’espère que vous pourrez aller à Paris voir d’Artagnan comme vous m’avez dit dans une lettre précédente.

Je vous ai brièvement parlé de cinématographie… Aimeriez-vous savoir de quoi il s’agit? C’est un divertissement très agréable qui sera inventé au XIXe par deux Parisiens nommés les frères Lumière. Le mot cinématographie tire son origine du mot grec «kinema», qui signifie «mouvement», et «graphein», qui signifie «écrire». Cette nouvelle invention va permettre aux hommes de capter les mouvements et de les reproduire. C’est un peu comme une pièce de théâtre, sauf que les acteurs ne sont plus obligés d’y être en personne. Le système de la caméra, outil utilisé pour capter les images, est très simple. Je vous ai déjà expliqué ce qu’est la photographie. Le cinéma fonctionne un peu de cette façon. Plusieurs photos sont prises très vite, l’une à la suite de l’autre, de la scène ou du mouvement que l’on veut capter. Ces images sont faites sur un matériau transparent qui s’appelle la pellicule. Voici une petite expérience pour illustrer le point. Prenez une douzaine de feuilles et attachez-les sur un côté, pour que cela ressemble à un livre. Sur la première, dessinez un petit personnage. Assurez-vous de pouvoir le reproduire facilement. Sur la deuxième feuille, refaites le même dessin, en modifiant légèrement la position ou l’expression du personnage. Continuez ainsi sur toutes les feuilles, en apportant toujours des modifications légères. Lorsque vous aurez terminé, prenez la liasse et effeuillez-la très rapidement avec le pouce. Vous aurez ainsi l’illusion que le petit personnage bouge ou change d’expression, selon ce que vous aurez dessiné. Cela s’appelle du dessin animé, et vous donne un aperçu de ce que sera la cinématographie.

Les romans d’Alexandre Dumas sont extrêmement populaires et ont donc fait l’objet de multiples productions cinématographiques. Porthos serait heureux d’apprendre que pas moins de dix personnes ont interprété son rôle dans ces productions tout au long du XXe siècle!

À ce propos… Je vous envoie un autre extrait, beaucoup plus positif, du deuxième tome de la trilogie. Vous qui étiez frondeur, vous l’aimerez probablement, puisque le Mazarin y a fort mauvaise mine! Mais je vous laisse découvrir le tout…

«Au bout de dix minutes Aramis arriva accompagné de Grimaud et de huit ou dix gentilshommes. Il était tout radieux, et se jeta au cou de ses amis.
- Vous êtes donc libres, frères! libres sans mon aide! je n'aurai donc rien pu faire pour vous malgré tous mes efforts!
- Ne vous désolez pas, cher ami. Ce qui est différé n'est pas perdu. Si vous n'avez pas pu faire, vous ferez.
- J'avais cependant bien pris mes mesures, dit Aramis. J'ai obtenu soixante hommes de M. le coadjuteur; vingt gardent les murs du parc, vingt la route de Rueil à Saint-Germain, vingt sont disséminés dans les bois. J'ai intercepté ainsi, et grâce à ces dispositions stratégiques, deux courriers de Mazarin à la reine.
Mazarin dressa les oreilles.
- Mais, dit d'Artagnan, vous les avez honnêtement, je l'espère, renvoyés à M. le cardinal?
- Ah! oui, dit Aramis, c'est bien avec lui que je me piquerais de semblable délicatesse! Dans l'une de ces dépêches, le cardinal déclare à la reine que les coffres sont vides et que Sa Majesté n'a plus d'argent; dans l'autre, il annonce qu'il va faire transporter ses prisonniers à Melun, Rueil ne lui paraissant pas une localité assez sûre. Vous comprenez, cher ami, que cette dernière lettre m'a donné bon espoir. Je me suis embusqué avec mes soixante hommes, j'ai cerné le château, j'ai fait préparer des chevaux de main que j'ai confiés à l'intelligent Grimaud, et j'ai attendu votre sortie; je n'y comptais guère que pour demain matin, et je n'espérais pas vous délivrer sans escarmouche. Vous êtes libres ce soir, libres sans combat, tant mieux! Comment avez-vous fait pour échapper à ce pleutre de Mazarin? vous devez avoir eu fort à vous en plaindre.
- Mais pas trop, dit d'Artagnan.
- Vraiment!
- Je dirai même plus, nous avons eu à nous louer de lui.
- Impossible!
- Si fait, en vérité; c'est grâce à lui que nous sommes libres.
- Grâce à lui?
- Oui, il nous a fait conduire dans l'orangerie par M.Bernouin, son valet de chambre, puis de là nous l'avons suivi jusque chez le comte de La Fère. Alors il nous a offert de nous rendre notre liberté, nous avons accepté, et il a poussé la complaisance jusqu'à nous montrer le chemin et nous conduire au mur du parc, que nous venions d'escalader avec le plus grand bonheur, quand nous avons rencontré Grimaud.
- Ah! bien, dit Aramis, voici qui me raccommode avec lui, et je voudrais qu'il fût là pour lui dire que je ne le croyais pas capable d'une si belle action.
- Monseigneur, dit d'Artagnan incapable de se contenir plus longtemps, permettez que je vous présente M. le chevalier d'Herblay, qui désire offrir, comme vous avez pu l'entendre, ses félicitations respectueuses à Votre Eminence.
Et il se retira, démasquant Mazarin confus aux regards effarés d'Aramis.
- Oh! oh! fit celui-ci, le cardinal? Belle prise! Holà! Holà! Amis! Les chevaux! Les chevaux!
Quelques cavaliers accoururent.
- Pardieu! dit Aramis, j'aurai donc été utile à quelque chose. Monseigneur, daigne Votre Eminence recevoir tous mes hommages! Je parie que c'est ce saint-Christophe de Porthos qui a encore fait ce coup-là? À propos, j'oubliais...
Et il donna tout bas un ordre à un cavalier.
- Je crois qu'il serait prudent de partir, dit d'Artagnan.
- Oui, mais j'attends quelqu'un... Un ami d'Athos.
- Un ami? dit le comte.
- Et tenez, le voilà qui arrive au galop à travers les broussailles.
- Monsieur le comte! Monsieur le comte! cria une jeune voix qui fit tressaillir Athos.
- Raoul! Raoul! s'écria le comte de La Fère.
Un instant le jeune homme oublia son respect habituel, il se jeta au cou de son père.
- Voyez, monsieur le cardinal, n'eût-ce pas été dommage de séparer des gens qui s'aiment comme nous nous aimons! Messieurs, continua Aramis en s'adressant aux cavaliers qui se réunissaient plus nombreux à chaque instant, messieurs, entourez Son Eminence pour lui faire honneur; elle veut bien nous accorder la faveur de sa compagnie; vous lui en serez reconnaissants, je l'espère. Porthos, ne perdez pas de vue Son Eminence.
Et Aramis se réunit à d'Artagnan et à Athos, qui délibéraient, et délibéra avec eux.
- Allons, dit d'Artagnan après cinq minutes de conférence, en route!
- Et où allons-nous? demanda Porthos.
- Chez vous, cher ami, à Pierrefonds ; votre beau château est digne d'offrir son hospitalité seigneuriale à Son Eminence. Et puis, très bien situé, ni trop près ni trop loin de Paris; on pourra de là établir des communications faciles avec la capitale. Venez, Monseigneur, vous serez là comme un prince, que vous êtes.
- Prince déchu, dit piteusement Mazarin.
- La guerre a ses chances, Monseigneur, répondit Athos, mais soyez assuré que nous n'en abuserons point.
- Non, mais nous en userons, dit d'Artagnan.
Tout le reste de la nuit, les ravisseurs coururent avec cette rapidité infatigable d'autrefois; Mazarin, sombre et pensif, se laissait entraîner au milieu de cette course de fantômes.
A l'aube, on avait fait douze lieues d'une seule traite ; la moitié de l'escorte était harassée, quelques chevaux tombèrent.
- Les chevaux d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'autrefois, dit Porthos, tout dégénère.
- J'ai envoyé Grimaud à Dammartin, dit Aramis ; il doit nous ramener cinq chevaux frais, un pour son Eminence, quatre pour nous. Le principal est que nous ne quittions pas Monseigneur; le reste de l'escorte nous rejoindra plus tard, une fois Saint-Denis passé, nous n'avons plus rien à craindre.
Grimaud ramena effectivement cinq chevaux; le seigneur auquel il s'était adressé, étant un ami de Porthos, s'était empressé, non pas de les vendre, comme on le lui avait proposé, mais de les offrir. Dix minutes après, l'escorte s'arrêtait à Ermenonville ; mais les quatre amis couraient avec une ardeur nouvelle, escortant M.de Mazarin.
A midi on entrait dans l'avenue du château de Porthos.
- Ah! fit Mousqueton, qui était placé près de d'Artagnan et qui n'avait pas soufflé un seul mot pendant toute la route; ah! Vous me croirez si vous voulez, monsieur, mais voilà la première fois que je respire depuis mon départ de Pierrefonds.
Et il mit son cheval au galop pour annoncer aux autres serviteurs l'arrivée de M. du Vallon et de ses amis.
- Nous sommes quatre, dit d'Artagnan à ses amis nous nous relayons pour garder Monseigneur, et chacun de nous veillera trois heures. Athos va visiter le château qu'il s'agit de rendre imprenable en cas de siège, Porthos veillera aux approvisionnements, et Aramis aux entrées des garnisons, c'est-à-dire qu'Athos sera ingénieur en chef, Porthos munitionnaire général, et Aramis gouverneur de la place.
En attendant, on installa Mazarin dans le plus bel appartement du château.
- Messieurs, dit-il quand cette installation fut faite, vous ne comptez pas, je présume, me garder ici longtemps incognito?
- Non, Monseigneur, répondit d'Artagnan, et, tout au contraire, comptons nous publier bien vite que nous vous tenons.
- Alors on vous assiégera.
- Nous y comptons bien.
- Et que ferez-vous?
- Nous nous défendrons. Si feu M. le cardinal de Richelieu vivait encore, il vous raconterait une certaine histoire d'un bastion Saint-Gervais, où nous avons tenu à nous quatre, avec nos quatre laquais et douze morts, contre toute une armée.
- Ces prouesses-là se font une fois, monsieur, et ne se renouvellent pas.
- Aussi, aujourd'hui, n'aurons-nous pas besoin d'être si héroïques; demain l'armée parisienne sera prévenue, après-demain, elle sera ici. La bataille, au lieu de se livrer à Saint-Denis ou à Charenton, se livrera donc vers Compiègne ou Villers-Cotterêts.
- M. le Prince vous battra, comme il vous a toujours battus.
- C'est possible, Monseigneur; mais avant la bataille nous ferons filer Votre Eminence sur un autre château de notre ami du Vallon, et il en a trois comme celui-ci. Nous ne voulons pas exposer Votre Eminence aux hasards de la guerre.
- Allons, dit Mazarin, je vois qu'il faudra capituler.
- Avant le siège?
- Oui, les conditions seront peut-être meilleures.
- Ah! Monseigneur, pour ce qui est des conditions, vous verrez comme nous sommes raisonnables.
- Voyons, quelles sont-elles, vos conditions?
- Reposez-vous d'abord, Monseigneur, et nous, nous allons réfléchir.
- Je n'ai pas besoin de repos, messieurs, j'ai besoin de savoir si je suis entre des mains amies ou ennemies.
- Amies, Monseigneur. Amies!
- Eh bien, alors, dites-moi tout de suite ce que vous voulez, afin que je voie si un arrangement est possible entre nous. Parlez, monsieur le comte de La Fère.
- Monseigneur, dit Athos, je n'ai rien à demander pour moi et j'aurais trop à demander pour la France. Je me récuse donc et passe la parole à M. le chevalier d'Herblay.
Athos, s'inclinant, fit un pas en arrière et demeura debout, appuyé contre la cheminée, en simple spectateur de la conférence.
- Parlez donc, monsieur le chevalier d'Herblay, dit le cardinal. Que désirez-vous? Pas d'ambages, pas d'ambiguïtés. Soyez clair, court et précis.
- Moi, Monseigneur, je jouerai cartes sur table.
- Abattez donc votre jeu.
- J'ai dans ma poche, dit Aramis, le programme des conditions qu'est venue vous imposer avant-hier à Saint-Germain la députation dont je faisais partie. Respectons d'abord les droits anciens; les demandes qui seront portées au programme seront accordées.
- Nous étions presque d'accord sur celles-là, dit Mazarin, passons donc aux conditions particulières.
- Vous croyez donc qu'il y en aura? dit en souriant Aramis.
- Je crois que vous n'aurez pas tous le même désintéressement que M. le comte de La Fère, dit Mazarin en se retournant vers Athos en le saluant.
- Ah? Monseigneur, vous avez raison, dit Aramis, et je suis heureux de voir que vous rendez enfin justice au comte. M. de La Fère est un esprit supérieur qui plane au-dessus des désirs vulgaires et des passions humaines; c'est une âme antique et fière. M. le comte est un homme à part. Vous avez raison, Monseigneur, nous ne le valons pas, et nous sommes les premiers à le confesser avec vous.
- Aramis, dit Athos, raillez-vous?
- Non, mon cher comte, non, je dis ce que nous pensons et ce que pensent tous ceux qui vous connaissent. Mais vous avez raison, ce n'est pas de vous qu'il s'agit, c'est de Monseigneur et de son indigne serviteur le chevalier d'Herblay.
- Eh bien! que désirez-vous, monsieur, outre les conditions générales sur lesquelles nous reviendrons?
- Je désire, Monseigneur, qu'on donne la Normandie à madame de Longueville, avec l'absolution pleine et entière, et cinq cent mille livres. Je désire que Sa Majesté le roi daigne être le parrain du fils dont elle vient d'accoucher; puis que Monseigneur, après avoir assisté au baptême, aille présenter ses hommages à notre saint-père le pape.
- C'est-à-dire que vous voulez que je me démette de mes fonctions de ministre, que je quitte la France, que je m'exile?
- Je veux que Monseigneur soit pape à la première vacance, me réservant alors de lui demander des indulgences plénières pour moi et mes amis.
Mazarin fit une grimace intraduisible.
- Et vous, monsieur? demanda-t-il à d'Artagnan.
- Moi, Monseigneur, dit le Gascon, je suis en tout point du même avis que M. le chevalier d'Herblay, excepté sur le dernier article, sur lequel je diffère entièrement de lui. Loin de vouloir que Monseigneur quitte la France, je veux qu'il demeure premier ministre, car Monseigneur est un grand politique. Je tâcherai même autant qu'il dépendra de moi, qu'il ait le dé sur la Fronde tout entière; mais à la condition qu'il se souviendra quelque peu des fidèles serviteurs du roi, et qu'il donnera la première compagnie de mousquetaires à quelqu'un que je désignerai. Et vous, du Vallon?
- Oui, à votre tour, monsieur, dit Mazarin, parlez.
- Moi, dit Porthos, je voudrais que monsieur le cardinal, pour honorer ma maison qui lui a donné asile, voulût bien, en mémoire de cette aventure, ériger ma terre en baronnie, avec promesse de l'ordre pour un de mes amis à la première promotion que fera Sa Majesté.
- Vous savez, monsieur, que pour recevoir l'ordre il faut faire ses preuves.
- Cet ami les fera. D'ailleurs, s'il le fallait absolument, Monseigneur lui dirait comment on évite cette formalité.
Mazarin se mordit les lèvres, le coup était direct, et il reprit assez sèchement:
- Tout cela se concilie fort mal, ce me semble, messieurs; car si je satisfais les uns, je mécontente nécessairement les autres. Si je reste à Paris, je ne puis aller à Rome, si je deviens pape, je ne puis rester ministre, et si je ne suis pas ministre, je ne puis pas faire M. d'Artagnan capitaine et M. du Vallon baron.
- C'est vrai, dit Aramis. Aussi, comme je fais minorité, je retire ma proposition en ce qui est du voyage de Rome et de la démission de Monseigneur.
- Je demeure donc ministre? dit Mazarin.
- Vous demeurez ministre, c'est entendu, Monseigneur, dit d'Artagnan; la France a besoin de vous.
- Et moi je me désiste de mes prétentions, reprit Aramis, Son Eminence restera premier ministre, et même favori de Sa Majesté, si elle veut m'accorder, à moi et à mes amis, ce que nous demandons pour la France et pour nous.
- Occupez-vous de vous, messieurs, et laissez la France s'arranger avec moi comme elle l'entendra, dit Mazarin.
- Non pas! Non pas! reprit Aramis, il faut un traité aux frondeurs, et Votre Eminence voudra bien le rédiger et le signer devant nous, en s'engageant par le même traité à obtenir la ratification de la reine.
- Je ne puis répondre que de moi, dit Mazarin, je ne puis répondre de la reine. Et si Sa Majesté refuse?
- Oh! dit d'Artagnan, Monseigneur sait bien que Sa Majesté n'a rien à lui refuser.
- Tenez, Monseigneur, dit Aramis, voici le traité proposé par la députation des frondeurs; plaise à Votre Eminence de le lire et de l'examiner.
- Je le connais, dit Mazarin.
- Alors, signez-le donc.
- Réfléchissez, messieurs, qu'une signature donnée dans les circonstances où nous sommes pourrait être considérée comme arrachée par la violence.
- Monseigneur sera là pour dire qu'elle a été donnée volontairement.
- Mais enfin, si je refuse?
- Alors, Monseigneur, dit d'Artagnan, Votre Eminence ne pourra s'en prendre qu'à elle des conséquences de son refus.
- Vous oseriez porter la main sur un cardinal?
- Vous l'avez bien portée, Monseigneur, sur des mousquetaires de Sa Majesté!
- La reine me vengera, messieurs!
- Je n'en crois rien, quoique je ne pense pas que la bonne envie lui en manque; mais nous irons à Paris avec Votre Eminence, et les Parisiens sont gens à nous défendre...
- Comme on doit être inquiet en ce moment à Rueil et à Saint-Germain ! dit Aramis comme on doit se demander où est le cardinal, ce qu'est devenu le ministre, où est passé le favori! comme on doit chercher Monseigneur dans tous les coins et recoins! comme on doit faire des commentaires, et si la Fronde sait la disparition de Monseigneur, comme la Fronde doit triompher!
- C'est affreux, murmura Mazarin.
- Signez donc le traité, Monseigneur, dit Aramis.
- Mais si je le signe et que la reine refuse de le ratifier?
- Je me charge d'aller voir Sa Majesté, dit d'Artagnan, et d'obtenir sa signature.
- Prenez garde, dit Mazarin, de ne pas recevoir à Saint-Germain l'accueil que vous croyez avoir le droit d'attendre.
- Ah bah! dit d'Artagnan, je m'arrangerai de manière à être le bienvenu; je sais un moyen.
- Lequel?
- Je porterai à Sa Majesté la lettre par laquelle Monseigneur lui annonce le complet épuisement des finances.
- Ensuite? dit Mazarin pâlissant.
- Ensuite, quand je verrai Sa Majesté au comble de l'embarras, je la mènerai à Rueil, je la ferai entrer dans l'orangerie, et je lui indiquerai certain ressort qui fait mouvoir une caisse.
- Assez, monsieur, murmura le cardinal, assez! Où est le traité?
- Le voici, dit Aramis.
- Vous voyez que nous sommes généreux, dit d'Artagnan, car nous pouvions faire bien des choses avec un pareil secret.
- Donc, signez, dit Aramis en lui présentant la plume.
Mazarin se leva, se promena quelques instants, plutôt rêveur qu'abattu. Puis s'arrêtant tout à coup:
- Et quand j'aurai signé, messieurs, quelle sera ma garantie?
- Ma parole d'honneur, monsieur, dit Athos.
Mazarin tressaillit, se retourna vers le comte de La Fère, examina un instant ce visage noble et loyal, et prenant la plume:
- Cela me suffit, monsieur le comte, dit-il.
Et il signa.
- Et maintenant, monsieur d'Artagnan, ajouta-t-il, préparez-vous à partir pour Saint-Germain et à porter une lettre de moi à la reine.»

Portez-vous bien, ami, et donnez-moi aussi de vos nouvelles très vite!

¡Hasta luego mi amigo!

Kassey-Lyn


Chère Kassey-Lyn,

Ne soyez pas si triste pour moi, cela fait bien des années que j'ai eu ce malheur et j'ai fini par l'accepter. Même si l'idée que notre destin puisse être joué d'avance me révolte toujours, je dois avouer que ce sont bien souvent les événements imprévus de notre vie qui décident de ses orientations. Si ce malheur ne m'était pas arrivé, je serais aujourd'hui une personne différente de ce que je suis. Serais-je meilleur ou pire, nul ne peut le dire, c'est ainsi. Vous-même n'êtes la Kassey-Lyn que je connais que parce que tout ceci vous est arrivé. Mais je suis sûr que votre coeur en est dix fois plus vaillant. Vous êtes bien plus forte que celui à qui la vie à toujours souri.

Oui, je suis à nouveau sur les flots, et c'est bien dommage. La houle est mon ennemie. Si seulement j'avais le pied marin, je ne serais pas obligé d'interrompre cette correspondance aussi souvent! Je ne sais pas ce que je vais apprendre, ce que l'on va me dire là où je vais, mais il est à peu près certain que lorsque je le saurai, je ne pourrai plus rien vous dire. Les ordres que je recevrai, je les suivrai quoiqu'il m'en coûte. Alors je vous en parle aujourd'hui, une première et dernière fois : c'est à Rome que je vais pour y rencontrer le pape Clément IX. De lui je prends mes ordres.

Mais parlons d'autres chose, du kinema-graphe par exemple. Savez-vous que j'ai tenté l'expérience en esquissant un petit homme de profil qui tient une épée et la baisse et la remonte? J'ai gaspillé toute ma réserve de papier pour voir le bonhomme aller tierce et octave et revenir en tierce. Je ne sais pas si cela me donne une idée de cette "technique", mais je dois avouer que cela fonctionne…

Merci pour ce nouvel extrait des œuvres de Monsieur Dumas. Comme vous l'aviez prévu, cela m'a beaucoup plu et m'éclaire sur une question étrange que l'on m'a posé il y a quelques temps sur Dialogus à propos de la Duchesse. Avec l'extrait précédent, j'en reviens toujours à cette question: Comment se fait-il que cet homme-là sache des choses que personne n'a jamais su sur nous, à part nous-mêmes? À croire que nos fantômes lui soufflaient à l'oreille qui nous étions. Bien sûr, il y une part d'imaginaire dans ce qu'il dit, mais une grosse part de vérité aussi. Cet homme est un sorcier.

Pour en revenir à Mazarin, je retrouve bien le personnage. Il aura fallu Monsieur Fouquet pour nous tirer de la banqueroute, le Mazarin avait seulement su mettre à gauche ses indemnités de licenciement! Mais il faut lui rendre justice, Kassey-Lyn, après la Fronde il a été un ministre excellent et dévoué, et même pendant ces événements, je sais qu'il se serait laissé tuer plutôt que d’abandonner la reine et le roi. Je sais aussi qu'il les aimait. Cet hommage peut sembler étrange dans la bouche de l'un de ses opposants, mais j'ai le recul du temps pour mieux le juger et je me rappelle ce qu'en disait Richelieu qui voyait en lui un homme providentiel et vantait son intelligence supérieure. Bien sûr, il était irritant, extrêmement irritant, et je n'ai jamais compris ce que la reine lui trouvait, les reines sont dix fois femmes...

A bientôt, cara mia, portez-vous bien,

Aramis