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Aramis
Aramis

     
   

Bastion Saint-Gervais

   

Cher Aramis,

Il y a déjà quelques jours, vous m’avez écrit que vous vous dirigiez vers Briançon. J’ai répondu assez légèrement à votre lettre précédente, mais en vérité, je me fais du souci. Eh oui! Je suis une éternelle inquiète! Mais toutes vos allusions au temps qui passe… Et surtout cette phrase «je sens le poids des ans». Il n’en faut pas beaucoup généralement pour émouvoir mon coeur, et ces mots-là surtout me font de la peine. À cet âge que vous avez, ami, je doute énormément que ce soit la vieillesse qui vous indispose.

Vous qui vous préoccupez autant de la santé des autres, ami, comment vous portez-vous? Je sais à présent que les romans d’Alexandre Dumas ne sont pas une référence fiable, aussi je vous demande cette question à propos de votre santé. J’ai prodigué quelques conseils pour la rémission de Porthos, peut-être pourrais-je vous en offrir aussi? Il me serait doux de penser que j’aurai pu de cette manière vous apporter mon aide.

Vous dites communiquer librement avec moi comme si j’étais votre fille… Vous ne pouvez imaginer ce que ces paroles représentent pour moi. Faites attention, ami, car là où les gens gravissent un à un les échelons de mon affection, vous en escaladez quatre à la fois! Vous prenez cette fois un chemin bien différent que celui que vous aviez pris avec votre premier poème. Vous vous forgez dans mon coeur une place parmi les personnes qui me sont les plus chères.

Je songe un peu à cette phrase que vous m’avez dite: «Nous croisons tous les jours des gens que nous voyons, que nous pouvons toucher, les connaissons-nous pour autant? Est-ce si regrettable que nous ne puissions jamais nous rencontrer? Non, croyez-moi, c'est mieux ainsi.»

Les quelques derniers mots m’ont un peu surprise. Je me demande en quoi il est préférable que nous ne puissions pas nous rencontrer. Peut-être voudrez-vous m’expliquer cela dans votre prochaine lettre? Quant à moi, Aramis, je ne peux qu’avouer que s’il était possible de franchir l’espace-temps et de revenir en arrière, je le ferais sans hésiter une seule seconde et sans le moindre regret.

Je vous admets être un peu piquée de votre véhémence à l’égard de mon habillement. Ainsi, à votre époque, la noblesse se caractériserait davantage par le nombre de rubans de soie et de dentelles que par les manières et le coeur? Je suis un peu surprise de ces paroles de votre part. La noblesse existe toujours, ami. Vous avez eu la bonté de me dire un jour que la vraie noblesse provient du coeur, et je n’oublierai pas ces paroles. Vous m’avez offert par elles un cadeau plus précieux qu’une couronne de duchesse ou des armoiries dorées.

Mes journées passent, généralement tranquilles, mais monotones lorsque je ne reçois pas de lettre de vous. Je suis une personne assez sédentaire, j’aime rester à la maison avec mes livres, qui permettent de découvrir tant de choses fascinantes. Au travail, il semblerait que mes supérieurs ont apprécié mes efforts pour être efficace et digne de confiance. À la fin de ce mois, je vais être nominée à de nouvelles fonctions en tant qu’adjointe administrative dans un ministère. Je travaillais pour Patrimoine Canada, désormais je vais à la Fédération des soins à l’enfance. On double ou même triple ma charge de travail, mais il n’importe! Je suis heureuse de faire mes preuves.

La journée a été quelque peu maussade. Malgré la température, j’ai passé un agréable moment. J’ai reçu, il y a quelques semaines, une invitation à un mariage, et aujourd’hui était la date prévue pour la cérémonie. La mariée était très belle, tout habillée de blanc et les épaules couvertes d’un châle d’hermine. Après la cérémonie, le couple a donné une réception dans une salle magnifique, au plafond en dôme. Nous avons dansé et ri toute la soirée. En fait de cadeau de mariage, je leur ai chanté une chanson où je décrivais la bénédiction de Dieu sur leur union. Je revois leur sourire, et je suis bien heureuse d’avoir accepté leur invitation.

J’aimerais aborder avec vous une autre facette fascinante de mon époque, que l’on appelle aussi «l’ère des télécommunications». Il existe tant de nouvelles façons de communiquer avec les gens. Un exemple, le téléphone. Cet outil qui a été inventé au XIXe siècle permet à deux personnes situées très loin l’une de l’autre de se parler aussi normalement que si elles étaient dans la même pièce. Moi qui suis au Canada, je peux converser naturellement avec une personne située de l’autre côté de l’océan Atlantique, en France!

Êtes-vous intrigué? Je l’espère, car je m’apprête à vous raconter près de deux siècles de l’histoire de la communication!

Depuis des temps immémoriaux, les hommes sont en quête de moyens sans cesse plus efficaces de communiquer. Déjà, à votre époque, des moyens remarquables sont en place qui facilitent grandement l’échange, même entre personnes qui vivent à une grande distance l’une de l’autre. Les pigeons voyageurs, les estafettes, la poste… Tout cela est admirable et, pendant longtemps, ces moyens ont été les plus efficaces pour transmettre la correspondance.

Pendant la Révolution française, c’est-à-dire au XVIIIe siècle, un ingénieur lyonnais inventa, mit au point et réussit à imposer à l'État français son système révolutionnaire de transmission par sémaphores. (Le sémaphore est une espèce de tour équipée de bras mobiles en bois ou en métal, dont la position indique des lettres alphabétiques. Ce système est contrôlé par deux manettes et est mécaniquement simple.) Le premier télégraphe était optique et totalement manuel. Pour transmettre un message entre deux villes, des tours munies d'un système de bras articulés manoeuvrés par un opérateur étaient établies sur des hauteurs. D'une tour, l'opérateur voyait la tour précédente et la suivante. L'opérateur de chaque tour observait les signaux émis à l'aide des bras articulés et les retransmettait à la tour suivante. Ce système permettait de transmettre des messages beaucoup plus rapidement qu'avec le courrier à cheval. Il reliait Paris à Marseille, par exemple, en quelques heures en utilisant un code formé de centaines de mots et de phrases qui accélérait la transmission et garantissait une certaine confidentialité. Les gros défauts du système étaient qu'il ne pouvait fonctionner ni la nuit ni par mauvaise visibilité et qu'il mobilisait beaucoup d'opérateurs.

Avec l’utilisation de l’électricité, ces inconvénients ont été palliés. Un nouveau système de télégraphe électrique a été créé. Son fonctionnement était un peu plus complexe. Une ligne électrique relie deux points. À chaque extrémité est placée une machine constituée d'un émetteur et d'un récepteur. L'émetteur est un manipulateur manuel, comme pour le télégraphe à sémaphores, un simple interrupteur alimentant avec une batterie (ensemble d'accumulateurs électriques reliés entre eux de façon à créer un générateur de courant continu de la capacité et de la tension désirée) plus ou moins brièvement la ligne. Le récepteur est un électro-aimant (organe électrotechnique produisant un champ électromagnétique lorsqu'il est alimenté en électricité. Il est constitué d'un bobinage et souvent d'une pièce en matériau ferromagnétique doux appelé circuit magnétique. Quand le bobinage est parcouru par un courant, il créé un champ magnétique canalisé par le circuit magnétique.) connecté directement sur la ligne, actionnant un mécanisme chargé de transcrire un code par le marquage d'une bande de papier, qui avance au rythme des impulsions émises sur la ligne. Lorsqu'un opérateur appuie sur le manipulateur de son émetteur, le récepteur distant, tout comme le sien, entrent en action et laissent une marque sur la bande de papier en émettant un bruit. Voilà pourquoi la bande de papier permet de garder une trace du message et de pallier une éventuelle absence de l'opérateur en réception. Le code inventé pour le télégraphe est la transcription en une série de points et de traits des lettres de l'alphabet, des chiffres et de la ponctuation courante. Le point est une impulsion brève et le trait une impulsion longue.

Ce code et cette machine électrique permettaient une transmission très rapide et fiable des messages.

Voilà pour le télégraphe. Des milliers de messages ont été envoyés par ce système ingénieux, et ce n’est que depuis peu que ce moyen de communication est devenu désuet. Avant d’introduire le téléphone, je crois que je préfère effectuer quelques recherches pour éviter de commettre des erreurs.

J’ai bien hâte que vous m’écriviez, Aramis. Je vous ai envoyé plusieurs lettres ces temps-ci, et j’espère qu’elles vous sont toujours agréables. Je suis bien fatiguée de ma journée, aussi vais-je cesser ici cette lettre.

Adishatz, amic! Vous êtes dans mes pensées et dans mon coeur.

Kassey-Lyn


Cher Aramis,

Deux lettres le même jour! Ah! Je suis bien heureuse! Je terminais ma réponse à la première lorsque la deuxième est arrivée. Mais en vérité je tombais déjà de fatigue, et puis, il approchait les trois heures de la nuit, je devais prendre quelques heures de repos… Mais j'ai eu l'immense joie de lire votre deuxième lettre ce matin, au réveil. Quelle merveilleuse façon de commencer une journée!

Vous êtes donc né en 1616… Ma foi, cela ne vous fait que cinquante-trois ans! Vous me parlez comme si vous étiez octogénaire!!! La description que vous me faites de vos habitudes de vie me permet de vous dire que vous n'êtes pas aux portes de la mort, loin de là! Vous avez le même âge qu'a ma douce tutrice, celle dont je vous ai parlé dans une lettre précédente. Vous parcourez une région montagneuse à dos de mulet, vous faites de grandes distances à pied, et ce, sur un terrain ascendant, en pleine nature sauvage! En vérité, un jeune homme de vingt ans serait aussi épuisé que vous!

J'imagine les saisons un peu différemment, mon ami. Vous dites être à l'automne de votre vie. Vous êtes plutôt en plein été, et vous commencez à voir des reflets dorés et pourpres dans les feuilles des arbres symboliques (ces fils d'argent dans votre chevelure). Ce n'est pas de la vieillesse, cela, c'est de la maturité. Vous n'êtes pas âgé, vous êtes sage. Mes grands-parents et arrière-grands-parents sont tous partis centenaires. À mon sens donc, Aramis, vous avez encore bien des années de vigueur devant vous.

Quelle merveille ce doit être de voyager en pleine montagne! Je suis aussi émue que vous de la description vivante que vous me faites de votre trajet… Celui-ci me laisse penser que vous retournez du côté de la France… Est-ce le cas? J'espère que vous n'aurez pas d'ennuis sur votre itinéraire.

Je serais bien heureuse de savoir l'état de santé de Porthos et si le traitement commence à agir sur lui. Souffre-t-il beaucoup lorsqu'on lui masse le dos pour délier les muscles endoloris? Combien de temps peut-il faire des exercices d'étirement avant de ressentir la douleur? Ah! S'il était possible de savoir ces détails, je pourrais plus facilement trouver d'autres solutions pour le soulager…

À propos de monsieur Dumas… Est-ce que vous aimeriez connaître les divers exploits que ce romancier vous prête dans sa trilogie? Peut-être que les éditeurs de Dialogus pourront vous envoyer le manuscrit de ces livres si captivants… Quant à moi, je ne pourrai vous offrir que quelques extraits choisis. Je donnerais bien du fil à retordre aux éditeurs si je m'avisais de recopier ces romans dans une lettre! Mais tout de même, j'aimerais vous offrir un passage que j'ai particulièrement apprécié, et qui risque de vous plaire aussi… Cela concerne justement le siège de la Rochelle, puisque Dumas s'est avisé de vous faire naître quatorze années avant votre date de naissance réelle, afin que vous puissiez participer à ce siège. Enfin, le voici, cet extrait, qui est un chapitre du premier livre et qui s'intitule «Le conseil des Mousquetaires». Je me suis assurée personnellement qu'il n'y a pas d'erreurs dans le prochain extrait, avis aux éditeurs de Dialogus! La correction ne sera donc pas nécessaire.

«Comme l'avait prévu Athos, le bastion n'était occupé que par une douzaine de morts tant Français que Rochelois.

«Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l'expédition, tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons d'ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces Messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous écoutent pas.

- Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos, après toutefois nous être assurés qu'ils n'ont rien dans leurs poches.

- Oui, dit Aramis, c'est l'affaire de Grimaud.

- Ah! bien alors, dit d'Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette par-dessus les murailles.

- Gardons-nous en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.

- Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà! vous devenez fou, cher ami.

- Ne jugez pas témérairement, disent l'Évangile et M. le cardinal, répondit Athos; combien de fusils, Messieurs?

- Douze, répondit Aramis.

- Combien de coups à tirer?

- Une centaine.

- C'est tout autant qu'il nous en faut; chargeons les armes.

Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était servi.

Athos répondit, toujours par geste, que c'était bien, et indiqua à Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu'il se devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l'ennui de la faction, Athos lui permit d'emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille de vin.

«Et maintenant, à table», dit Athos.

Les quatre amis s'assirent à terre, les jambes croisées, comme les Turcs ou comme les tailleurs.

«Ah! maintenant, dit d'Artagnan, que tu n'as plus la crainte d'être entendu, j'espère que tu vas nous faire part de ton secret, Athos.

-  J'espère que je vous procure à la fois de l'agrément et de la gloire, Messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante; voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents personnes là-bas, comme vous pouvez les voir à travers les meurtrières, qui nous prennent pour des fous ou pour des héros, deux classes d'imbéciles qui se ressemblent assez.

-  Mais ce secret? demanda d'Artagnan.

-  Le secret, dit Athos, c'est que j'ai vu Milady hier soir.

D'Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de Milady, la main lui trembla si fort, qu'il le posa à terre pour ne pas en répandre le contenu.

«Tu as vu ta fem...

-  Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces Messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes affaires de ménage; j'ai vu Milady.

-  Et où cela? demanda d'Artagnan.

-  À deux lieues d'ici à peu près, à l'auberge du Colombier-Rouge.

-  En ce cas, je suis perdu, dit d'Artagnan.

- Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure, elle doit avoir quitté les côtes de France.

D'Artagnan respira.

«Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu'est-ce donc que cette Milady?

- Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin mousseux. Canaille d'hôtelier! s'écria-t-il, qui nous donne du vin d'Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontés pour notre ami d'Artagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dont elle a essayé de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer à coups de mousquet, il y a huit jours en essayant de l'empoisonner, et hier en demandant sa tête au cardinal.

- Comment! en demandant ma tête au cardinal? s'écria d'Artagnan, pâle de terreur.

- Ça, dit Porthos, c'est vrai comme l'Évangile; je l'ai entendu de mes deux oreilles.

- Moi aussi, dit Aramis.

- Alors, dit d'Artagnan en laissant tomber son bras avec découragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que je me brûle la cervelle et que tout soit fini!

- C'est la dernière sottise qu'il faut faire, dit Athos, attendu que c'est la seule à laquelle il n'y ait pas de remède.

- Mais je n'en réchapperai jamais, dit d'Artagnan, avec des ennemis pareils. D'abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes, à qui j'ai donné trois coups d'épée; puis Milady, dont j'ai surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j'ai fait échouer la vengeance.

- Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien plus grand nombre de gens. Qu'y a-t-il, Grimaud? Considérant la gravité de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous?

- Une troupe.

- De combien de personnes?

- De vingt hommes.

- Quels hommes?

- Seize pionniers, quatre soldats.

- A combien de pas sont-ils?

- A cinq cents pas.

- Bon, nous avons encore le temps d'achever cette volaille et de boire un verre de vin à ta santé, d'Artagnan!

- A ta santé! répétèrent Porthos et Aramis.

- Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos souhaits me servent à grand-chose.

- Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de Mahomet, et l'avenir est dans ses mains.

Puis, avalant le contenu de son verre, qu'il posa près de lui, Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et s'approcha d'une meurtrière.

Porthos, Aramis et d'Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud, il reçut l'ordre de se placer derrière les quatre amis afin de recharger les armes.

Au bout d'un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une espèce de boyau de tranchée qui établissait une communication entre le bastion et la ville.

- Pardieu! dit Athos, c'est bien la peine de nous déranger pour une vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles! Grimaud n'aurait eu qu'à leur faire signe de s'en aller, et je suis convaincu qu'ils nous eurent laissés tranquilles.

- J'en doute, observa d'Artagnan, car ils avancent fort résolument de ce côté. D'ailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un brigadier armés de mousquets.

- C'est qu'ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.

- Ma foi! dit Aramis, j'avoue que j'ai répugnance à tirer sur ces pauvres diables de bourgeois.

- Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques!

- En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir.

- Que diable faites-vous donc? s'écria d'Artagnan, vous allez-vous faire fusiller, mon cher.

Mais Athos ne tint aucun compte de l'avis, et, montant sur la brèche, son fusil d'une main et son chapeau de l'autre:

«Messieurs, dit-il en s'adressant aux soldats et aux travailleurs, qui, étonnés de son apparition, s'arrêtaient à cinquante pas environ du bastion, et en les saluant courtoisement, Messieurs, nous sommes, quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce bastion. Or, vous savez que rien n'est désagréable comme d'être dérangé quand on déjeune; nous vous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, d'attendre que nous ayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, à moins qu'il ne vous prenne la salutaire envie de quitter le parti de la rébellion et de venir boire avec nous à la santé du roi de France.

- Prends garde, Athos! s'écria d'Artagnan; ne vois-tu pas qu'ils te mettent en joue?

- Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent fort mal, et qui n'ont garde de me toucher.

En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les balles vinrent s'aplatir autour d'Athos, mais sans qu'une seule le touchât.

Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais ils étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats tombèrent tués raide, et un des travailleurs fut blessé.

«Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche.

Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient chargé leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le brigadier et deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe prit la fuite.

«Allons, Messieurs, une sortie», dit Athos.

Et les quatre amis, s'élançant hors du fort, parvinrent jusqu'au champ de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne s'arrêteraient qu'à la ville, reprirent le chemin du bastion, rapportant les trophées de leur victoire.

«Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, Messieurs, reprenons notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en étions-nous?

- Je me le rappelle, dit d'Artagnan, qui se préoccupait fort de l'itinéraire que devait suivre Milady.

- Elle va en Angleterre, répondit Athos.

- Et dans quel but?

- Dans le but d'assassiner ou de faire assassiner Buckingham.»

D'Artagnan poussa une exclamation de surprise et d'indignation.

«Mais c'est infâme! s'écria-t-il.

- Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m'en inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles de Rochelois voient qu'ils ont affaire à de braves et loyaux soldats du roi.»

Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc flottait au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre d'applaudissements salua son apparition; la moitié du camp était aux barrières.

«Comment! reprit d'Artagnan, tu t'inquiètes fort peu qu'elle tue ou qu'elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.

- Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu'elle fasse du duc ce qu'elle voudra, je m'en soucie comme d'une bouteille vide.»

Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu'il tenait, et dont il venait de transvaser jusqu'à la dernière goutte dans son verre.

«Un instant, dit d'Artagnan, je n'abandonne pas Buckingham ainsi; il nous avait donné de fort beaux chevaux.

- Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce moment même, portait à son manteau le galon de la sienne.

- Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du pécheur.

- Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d'Artagnan, c'était de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu'elle avait extorqué au cardinal, et à l'aide duquel elle devait impunément se débarrasser de toi et peut-être de nous.

- Mais c'est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.

- Et ce blanc-seing, dit d'Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre ses mains?

- Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut sans peine, par exemple, car je mentirais.

- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je ne compte plus les fois que je vous dois la vie.

- Alors c'était donc pour venir près d'elle que vous nous avez quittés? demanda Aramis.

- Justement.

- Et tu as cette lettre du cardinal? dit d'Artagnan.

- La voici, dit Athos.

Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.

D'Artagnan le déplia d'une main dont il n'essayait pas même de dissimuler le tremblement et lut:

«C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du présent a fait ce qu'il a fait.

5 décembre 1627

RICHELIEU»

«En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les règles.

- Il faut déchirer ce papier, s'écria d'Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort.

- Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d'or.

- Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.

- Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal qu'un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu'il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau matin, il fera arrêter d'Artagnan, et, pour qu'il ne s'ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.

- Ah çà, mais! dit Porthos, il me semble que vous faites là de tristes plaisanteries, mon cher.

- Je ne plaisante pas, répondit Athos.

- Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée Milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de huguenots, qui n'ont jamais commis d'autres crimes que de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin?

- Qu'en dit l'abbé? demanda tranquillement Athos.

- Je dis que je suis de l'avis de Porthos, répondit Aramis.

- Et moi donc! fit d'Artagnan.

- Heureusement qu'elle est loin, observa Porthos; car j'avoue qu'elle me gênerait fort ici.

- Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu'en France, dit Athos.

- Elle me gêne partout, continua d'Artagnan.

- Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l'avez vous noyée, étranglée, pendue? Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.

- Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre sourire que d'Artagnan comprit seul.

- J'ai une idée, dit d'Artagnan.

- Voyons, dirent les mousquetaires.

- Aux armes! cria Grimaud.

Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.

Cette fois, une petite troupe s'avançait composée de vingt ou vingt-cinq hommes; mais ce n'étaient plus des travailleurs, c'étaient des soldats de la garnison.

«Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie n'est pas égale.

- Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c'est que nous n'avons pas fini de déjeuner; la seconde, c'est que nous avons encore des choses d'importance à dire; la troisième, c'est qu'il s'en manque encore de dix minutes que l'heure ne soit écoulée.

- Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.

- Il est bien simple, répondit Athos: aussitôt que l'ennemi est à portée de mousquet, nous faisons feu; s'il continue d'avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à l'assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d'équilibre.

- Bravo! s'écria Porthos; décidément, Athos, vous étiez né pour être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de vous.

- Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez bien chacun votre homme.

- Je tiens le mien, dit d'Artagnan.

- Et moi le mien, dit Porthos.

- Et moi idem, dit Aramis.

- Alors feu! dit Athos.

Les quatre coups de fusil ne firent qu'une détonation, et quatre hommes tombèrent.

Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s'avança au pas de charge.

Alors, les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s'ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d'avancer au pas de course.

Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant, la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.

Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils sautèrent dans le fossé et s'apprêtèrent à escalader la brèche.

«Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup: à la muraille! à la muraille!

Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s'inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.

«Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu'au dernier? demanda Athos.

- Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan.

- Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.»

En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c'était tout ce qui restait de la petite troupe.

Athos regarda à sa montre.

«Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs: d'ailleurs d'Artagnan ne nous a pas dit son idée.

Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir devant les restes du déjeuner.

«Mon idée? dit d'Artagnan.

- Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos.

- Ah! j'y suis, reprit d'Artagnan: je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l'avertis du complot tramé contre sa vie.

- Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.

- Et pourquoi cela? ne l'ai-je pas fait déjà?

- Oui, mais à cette époque nous n'étions pas en guerre; à cette époque, M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez faire serait taxé de trahison.

D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.

«Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une idée à mon tour.

- Silence pour l'idée de M. Porthos! dit Aramis.

- Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m'approche d'elle sans qu'elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je l'étrangle.

- Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d'adopter l'idée de Porthos.

- Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j'ai la véritable idée.

- Voyons votre idée, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire.

- Il faut prévenir la reine.

- Ah! ma foi, oui, s'écrièrent ensemble Porthos et d'Artagnan; je crois que nous touchons au moyen.

- Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu'un à Paris sans qu'on le sache au camp? D'ici à Paris il y a cent quarante lieues; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.

- Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m'en charge; je connais à Tours une personne adroite... «

Aramis s'arrêta en voyant sourire Athos.

«Eh bien, vous n'adoptez pas ce moyen, Athos? dit d'Artagnan.

- Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis qu'il ne peut quitter le camp; que tout autre qu'un de nous n'est pas sûr; que, deux heures après que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur, et qu'on arrêtera vous et votre adroite personne.

- Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.

- Messieurs, dit d'Artagnan, ce qu'objecte Porthos est plein de sens.

- Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.

- On bat la générale.

Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu'à eux.

«Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos.

- Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit Porthos.

- Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.

- Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan.

- Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d'heure de chemin d'ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, Messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.

- Dites alors.

- Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.

Athos fit signe à son valet d'approcher.

«Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces Messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main.

- Ô grand homme! s'écria d'Artagnan, je te comprends.

- Vous comprenez? dit Porthos.

- Et toi, comprends-tu, Grimaud? «demanda Aramis.

Grimaud fit signe que oui.

«C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons à mon idée.

- Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.

- C'est inutile.

- Oui, oui, l'idée d'Athos, dirent en même temps d'Artagnan et Aramis.

- Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-frère, à ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan.

- Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu'il n'a pas une grande sympathie pour sa belle-soeur.

- Il n'y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que cela n'en vaudrait que mieux.

- En ce cas, nous sommes servis à souhait.

- Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud.

- Silence, Porthos! dit Aramis.

- Comment se nomme ce beau-frère?

- Lord de Winter.

- Où est-il maintenant?

- Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.

- Eh bien, voilà justement l'homme qu'il nous faut, dit Athos, c'est celui qu'il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa belle-soeur est sur le point d'assassiner quelqu'un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l'espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa belle-soeur, et nous sommes tranquilles.

- Oui, dit d'Artagnan, jusqu'à ce qu'elle en sorte.

- Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d'Artagnan, je vous ai donné tout ce que j'avais et je vous préviens que c'est le fond de mon sac.

- Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis; nous prévenons à la fois la reine et Lord de Winter.

- Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres?

- Je réponds de Bazin, dit Aramis.

- Et moi de Planchet, continua d'Artagnan.

- En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos laquais peuvent le quitter.

- Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd'hui nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l'argent, et ils partent.

- Nous leur donnons de l'argent? reprit Athos, vous en avez donc, de l'argent?

Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s'étaient un instant éclaircis.

«Alerte! cria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s'agitent là-bas; que disiez-vous donc d'un régiment, Athos? c'est une véritable armée.

- Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?

Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port d'armes, les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres l'épée à la main.

«Bravo! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.

- C'est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.

- Décampons d'abord, interrompit d'Artagnan, tu comprendras après.

- Un instant, Messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de desservir.

- Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui grandissent fort visiblement et je suis de l'avis de d'Artagnan; je crois que nous n'avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.

- Ma foi, dit Athos, je n'ai plus rien contre la retrait: nous avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n'y a rien à dire; partons, Messieurs, partons.

Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.

Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.

«Eh! s'écria Athos, que diable faisons-nous, Messieurs?

- Avez-vous oublié quelque chose? demanda Aramis.

- Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains de l'ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu'une serviette.

Et Athos s'élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva le drapeau; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s'exposer aux coups.

Mais on eût dit qu'Athos avait un charme attaché à sa personne, les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.

Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville et en saluant ceux du camp. Des deux côtés, de grands cris retentirent, d'un côté des cris de colère, de l'autre des cris d'enthousiasme.

Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit les clameurs de tout le camp qui criait:

«Descendez, descendez!

Athos descendit; ses camarades, qui l'attendaient avec anxiété, le virent paraître avec joie.

«Allons, Athos, allons, dit d'Artagnan, allongeons, allongeons; maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l'argent, il serait stupide d'être tués.»

Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien.

Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous deux hors d'atteinte.

Au bout d'un instant, on entendit le bruit d'une fusillade enragée.

«Qu'est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? Je n'entends pas siffler les balles et je ne vois personne.

- Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.

- Mais nos morts ne répondront pas.

- Justement; alors, ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils s'apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.

- Oh! je comprends, s'écria Porthos émerveillé.

- C'est bien heureux! dit Athos en haussant les épaules.

De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, poussaient des cris d'enthousiasme.

Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les balles vinrent s'aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient enfin de s'emparer du bastion.

«Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué? douze?

- Ou quinze.

- Combien en avons-nous écrasé?

- Huit ou dix.

- Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait! Qu'avez-vous donc là à la main, d'Artagnan? du sang, ce me semble?

- Ce n'est rien, dit d'Artagnan.

- Une balle perdue?

- Pas même.

- Qu'est-ce donc alors?

Nous l'avons dit, Athos aimait d'Artagnan comme son enfant, et ce caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des sollicitudes de père.

«Une écorchure, reprit d'Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors, la peau s'est ouverte.

- Voilà ce que c'est que d'avoir des diamants, mon maître, dit dédaigneusement Athos.

- Ah çà, mais, s'écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi diable alors, puisqu'il y a un diamant, nous plaignons-nous de ne pas avoir d'argent?

- Tiens, au fait! dit Aramis.

- À la bonne heure, Porthos; cette fois-ci, voilà une idée.

- Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment d'Athos, puisqu'il y a un diamant, vendons-le.

- Mais, dit d'Artagnan, c'est le diamant de la reine.

- Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu'en pense Monsieur l'abbé? Je ne demande pas l'avis de Porthos, il est donné.

- Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas d'une maîtresse, et par conséquent n'étant pas un gage d'amour, d'Artagnan peut la vendre.

- Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi, votre avis est?...

- De vendre le diamant, répondit Aramis.

- Eh bien, dit gaiement d'Artagnan, vendons le diamant et n'en parlons plus.

La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les Rochelois ne tiraient plus que pour l'acquit de leur conscience.

«Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous voici au camp. Ainsi, Messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en triomphe.

En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp était en émoi; plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l'heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien loin de soupçonner le véritable motif. On n'entendait que le cri de: Vivent les gardes! Vive les mousquetaires! M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était perdu. Le dragon et le Suisse l'avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C'étaient des félicitations, des poignées de main, des embrassades à n'en plus finir, des rires inextinguibles à l'endroit des Rochelois; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu'il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s'informer de ce qui se passait.

La chose fut racontée au messager avec toute l'efflorescence de l'enthousiasme.

«Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.

- Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois Mousquetaires et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d'aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l'ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelois.

- Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?

- Oui, Monseigneur.

- Comment les appelle-t-on?

- Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.

- Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?

- M. d'Artagnan.

- Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes soient à moi.

Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l'exploit du matin, qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait le récit de l'aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier l'épisode de la serviette.

«C'est bien, Monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir cette serviette, je vous prie. J'y ferai broder trois fleurs de lys d'or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.

- Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les garde: M. d'Artagnan n'est pas à moi, mais à M. des Essarts.

- Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n'est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s'aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie.

Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois Mousquetaires et à d'Artagnan, en les invitant tous les quatre à déjeuner le lendemain.

D'Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de toute sa vie avait été d'être mousquetaire.

Les trois amis étaient fort joyeux.

«Ma foi! dit d'Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et, comme tu l'as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu lier une conversation de la plus haute importance.

- Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous soupçonne; car, avec l'aide de Dieu, nous allons passer désormais pour des cardinalistes.

Le même soir, d'Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts, et lui faire part de l'avancement qu'il avait obtenu.

M. des Essarts, qui aimait beaucoup d'Artagnan, lui fit alors ses offres de service: ce changement de corps amenant des dépenses d'équipement.

D'Artagnan refusa; mais, trouvant l'occasion bonne, il le pria de faire estimer le diamant qu'il lui remit, et dont il désirait faire de l'argent.

Le lendemain, à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra chez d'Artagnan, et lui remit un sac d'or contenant sept mille livres.

C'était le prix du diamant de la reine.»

Fichtre! Je regarde la quantité de pages qui viennent de s'emplir… Je ne crois pas que je vais écrire davantage aujourd'hui… J'ai cependant bien hâte de savoir ce que vous en pensez…

Avec beaucoup de tendresse,

Kassey-Lyn D'Agenais

Chère Marie Cassandre Lynne de Valois, duchesse de l'Agenais!

Soyez assurée que Porthos sera très impressionné qu'une duchesse se préoccupe avec autant de sollicitude de sa petite santé. M'est avis qu'il va vouloir vous rencontrer ou du moins vous écrire pour vous remercier. Je ne sais trop que faire. Dois-je lui parler de Dialogus où tout le monde, grâce à M. Dumas, le croit mort? Connaissant Porthos, ce léger détail risque fort de le contrarier, alors que le fait d'être encore dans les mémoires des gens du futur ne l'étonnera même pas. D'Artagnan et moi mesurons fort bien tout ce que cela a d'improbable et de surprenant. Et nous remercions M. Dumas de nous donner une telle postérité. Porthos a toujours souhaité cette renommée et a été le seul de nous tous à n'en avoir jamais douté! Je crains fort que la découverte de sa double vie de roman ne lui échauffe un peu la tête. Porthos est l'être le plus gentil, le plus amical et le plus dévoué que l'on puisse rencontrer, mais il peut devenir insupportable quand sa personne est par trop flattée!

Je lis et relis avec un sentiment de bonheur l'extrait de ce roman que vous m'envoyez. Dialogus pourra m'en faire parvenir des bribes, mais jamais la «technologie» de votre siècle ne pourra envoyer de tels «pavés» dans la mare du XVIIe siècle. Je dois vous avouer que cette lecture me trouble infiniment. Comment se fait-il que M. Dumas, qui ne nous connaissait pas, ait su donner vie avec autant de vérité à nos «personnages»? Le plus émouvant pour moi est d'y retrouver Athos, tel qu'en lui-même. Savez-vous que notre ami était réellement ainsi, le plus sage et le plus raisonnable d'entre nous? Mais il était parfois d'une imprudence folle, que dis-je, d'un témérité insensée. Cela a failli lui coûter la vie plus d'une fois, à la ville comme au champ d'honneur.

S'agissant de ce roman, je dois dire que, si les choses ne se sont pas passées où et quand l'affirme M. Dumas, elles se sont déroulées néanmoins d'une manière assez proche du récit qui en est fait ici.

C'était en 36, peu de temps avant la reprise de Corbie par nos troupes. Nous étions très motivés, des «novices» issus du peuple nous accompagnaient. Nous les avions formés nous-mêmes à la va-vite, alors que les Espagnols marchaient sur Paris et que nous commencions à craindre que tout fût fini. La défaite, la honte, le déshonneur... Les tercios nous avaient laminés peu de temps auparavant, et nous résistions avec l'énergie du désespoir. Tant et si bien que nous n'avons pas entendu sonner la retraite de notre camp, et nous nous sommes laissé enfermer et encercler par l'avancée des impériaux.

Réfugiés dans un castel ruiné, nous avons ramassé tous les morts que nous trouvions et les avons postés, apparemment armés jusqu'aux dents, un peu partout (une idée d'Athos). Nous ne devions être qu'une douzaine, et l'armée ennemie nous encerclait. Nous avions chacun le plus grand nombre de fusils, chacun ne pouvant tirer qu'un coup. À notre côté, notre rapière dans son fourreau attendait son heure, car aussitôt l'ennemi engouffré dans notre refuge, nous allions vendre chèrement notre peau, jusqu'au dernier d'entre nous.

Nous pensions notre dernière heure arrivée, et je me souviens très bien que je priais alors même que je visais soigneusement et tirais, faisais mouche sur autant d'Espagnols que je pouvais. Il paraît que nous avons tenu comme cela un certain temps, au point que nos camarades, assistant de loin à notre résistance désespérée, se sont portés à notre secours, sans ordre et sans chef. Nous avons entendu une immense clameur qui venait de l'extérieur. Les nôtres se ruaient sur l'ennemi avec rage. Surpris, les Espagnols ont reculé, pour la première fois. Par la suite, les choses se sont inversées.

Nous avons repoussé les envahisseurs et libéré Corbie et les autres villes. Puis, nos recrues populaires sont retournées chez elles. Ces gens avaient montré autant de courage et de détermination face à la mort que nous autres, et je commençais à me dire à l'époque que ces qualités ne nous étaient pas données forcément par notre naissance. Toujours est-il que j'en ai retrouvé quelques-uns des années plus tard, pendant la Fronde. Ils avaient jadis pris les armes à nos côtés pour défendre leur patrie. Ils étaient aussi capables de les prendre contre les armées du roi, pour défendre leur liberté. Si j'avais été gueux, j'en aurais fait tout autant.

J'espère que je ne vous ai pas lassée avec mes vieux souvenirs de guerre. J'ai d'autres souvenirs, de déjeuners sur l'herbe par exemple, moins guerriers mais beaucoup plus galants. Ce n'est pas le genre de chose que je puis décemment vous raconter! Mais quand je vous écris à présent, je peux me référer aux faits que vous m'avez rapportés, sur l'avenir de la monarchie en France et le peuple qui se révolte. Par moment, les choses du passé et du futur se mélangent dans mon esprit, dans un tourbillon de pensées que j'ai bien du mal à maîtriser. Hélas, je ne sortirai pas indemne de cette confrontation avec un futur impossible. Mais vous serez la première, Mademoiselle Kassey, à savoir si je deviens fou.

Il me faut à présent prendre congé de vous. Soyez sûre que je vous enverrai de mes nouvelles dès que je le pourrai.

Bien à vous,

Aramis


Cher Aramis,

Ah çà! Quelle immense joie de recevoir de vos nouvelles! Ainsi, Porthos voudrait peut-être me parler? En vérité, depuis que vous m’avez dit qu’il est en vie, je souhaitais écrire quelques mots à votre ami. Je n’ai osé le faire jusqu’à présent, puisqu’il ne connaît pas Dialogus. Selon moi, je crois que vous pouvez lui parler de cet organisme merveilleux, et s’il voulait se joindre à vous pour écrire, je serais bien la première à lui envoyer mes salutations!

C’était la première fois que je révélais mon identité depuis plusieurs années et, en voyant que vous aviez commencé votre lettre ainsi… j’ai eu un léger choc! J’espère que vous n’aurez pas pensé que je me vantais de mon nom. Je savais un peu le caractère de Porthos, et j’en ai usé comme d’un argument pour le convaincre de suivre son traitement.

Ainsi, l’extrait de roman vous a plu? J’en suis très heureuse. Mais le récit que vous m’avez fait de la reprise de Corbie… Fichtre, quelle aventure! Et vous craignez de me lasser? En vérité, j’ai adoré lire votre récit! Ah! Je vous prierais de me raconter tous vos faits d’armes et je vous lirais avec le même bonheur! En fait, vous pouvez me raconter tout ce que vous voudrez, je vous l’ai déjà dit. Votre enfance, votre amitié avec Athos, Porthos et d’Artagnan, vos exploits, vos opinions, la Fronde, enfin… Rien ne pourrait me choquer de ce que vous pourriez me dire. Vous avez mentionné brièvement la galanterie, et je n’ai pas mentionné cette dernière par souci de discrétion pour vous. Mais, j’ai été témoin à l’école de beaucoup de choses que je n’oserais jamais faire. Les actions des jeunes gens autour de moi étaient à ce point choquantes que je me demandais s’ils ne prenaient pas les couloirs de la polyvalente pour… une chambre à coucher!

Ah! Oublions le futur et mon époque pour quelques lettres, peut-être que cela vous soulagera. Je ne veux pas que vous soyez égaré par toutes ces choses que je vous ai dites au sujet de la France et du futur en général. Si vous devenez fou, ami, je vous rejoindrai volontiers dans votre folie! Après tout, ne dit-on pas: «Plus on est de fous, plus on rit»?

Je suis étourdie de joie de recevoir votre lettre… Il est deux heures du matin, mais qu’importe! Je prendrai toute la nuit pour vous répondre s’il le faut! Quin bonur, amic!

Comment trouvez-vous les derniers mots? Depuis quelques jours, je tente d’apprendre votre langue maternelle, et cela me fascine! Que de merveilles à découvrir! La prononciation et le vocabulaire évoquent des images colorées et joyeuses, des images de collines verdoyantes à perte de vue, sous un soleil radieux et vivifiant. J’imagine des bergers qui veillent sur de grands troupeaux, des vignes croulant sous les fruits, des villages riants, pleins de vie et de santé, prospères!

En ce moment, je suis assise à mon bureau et, en même temps que je vous écris, je cajole Naomie, mon petit hamster. Le hamster est une espèce de rongeur qui ressemble un peu à une souris, à la différence que c’est un animal nocturne et qui n’a qu’une très courte queue. Son nom latin est mesocricetus auratus. Cet animal n’a été découvert qu’en 1932, et il est adorable. J’ai cinq de ces créatures dans des cages. Et je les aime beaucoup.

Je crois que malgré tout, je ferais bien d’aller me coucher. Il se fait tard, et je baille à m’en décrocher la mâchoire. Merci de m’écrire, Aramis. Chacune de vos lettres me rend joyeuse! J’ai bien hâte à la suivante et, surtout, de savoir si Porthos voudra se joindre à nous chez Dialogus!

Dab totas las mias amistats,

Kassey-Lyn


Cara amiga Cassandra...
 
Ainsi, vous m'écrivez quelques mots béarnais? Quelle bonne surprise! Je suis en vue de la ville d'Aix-en-Provence et je crois que je vais continuer de composer avec leur langue provençale. Voici un moment que je n'ai eu de vos nouvelles et je dois dire que moi aussi, je m'inquiétais pour vous. Pourquoi serais-je, de nous deux, le malade? Cela peut vous arriver aussi, même si je suppose que les progrès de la médecine rendent ces inconvénients plus rares de vos jours. Et puis, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez jadis connu le danger? Notre correspondance, je le sais, est éditée en votre temps. Cela est sans incidence pour moi, mais pour vous? Ne commettez pas d'imprudence, je serais bien infortuné d'être la cause de vos ennuis si vous en aviez. Pendant que j'attendais le moment  de vous lire à nouveau, je me rassurais en me disant qu'un rapace avait sans doute avalé le pigeon et son message, mais que vous alliez bien.

Je vais bien, amiga, comme vous je l'espère. Je n'avais pas l'impression de parler comme un vieillard, ou bien les sautes d'humeur de cet éternel jeune homme qui s'ignore -je pense à d'Artagnan- ont déteint sur mon langage. Mais voyez-vous, toutes les familles ne comptent pas des centenaires, ce n'est pas le cas de la mienne. La plupart du temps, la soixantaine plus quelques années au mieux est l'espérance de vie des gens qui ont atteint mon âge. Nos médecins n'ont rien d'impressionnant. À part pratiquer des saignées, ils ne peuvent pas faire grand-chose pour reculer l'heure de notre départ. Je ne suis pas surpris que la science ait reculé les limites de la vieillesse dans le futur. C'est une bonne chose. Ainsi, vivrez-vous peut-être jusqu'à l'aube du XXIIe siècle? C'est étourdissant de sauter ainsi de siècle en siècle.

Malgré tout, où que l'on soit dans le temps, une chose ne change pas: les êtres humains. Nos croyances, nos coutumes, nos vêtements, nos maisons, notre manière de vivre, tout change. Mais l'esprit qui est en nous, nos sentiments, nos joies, nos peines, nos souffrances, les fêlures de notre âme, le sens de l'amitié, la volonté d'aller toujours plus loin, la raison qui nous pousse à donner un sens à tout ce que nous faisons, l'amour, la foi... De cela rien ne change jamais. Je n'aurais jamais eu cette certitude, ni ne vous aurais jamais dit cela de vive voix si je vous avais un jour réellement croisée sur mon chemin. Je vous aurais saluée, et vous de même, et nous aurions passé notre chemin. Le «vieux grigou» se serait peut-être même autorisé à penser, furtivement, «jolie jeune fille!». C'est le sens de la remarque que je vous ai faite dans mon précédent courrier. Vous vouliez que je vous l'explique...
 
Ainsi, j'ai été véhément à l'égard de votre habillement? Une fois de plus, je me suis mal fait comprendre. Votre habillement inspiré du XIIIe siècle me paraît bien convenable et, si je m'emportais, c'est plutôt contre cette absolue uniformité vestimentaire. Les artisans de mon époque font en sorte que tout objet soit beau et unique. Un livre, un pilon de cuisine, une chaise, un vêtement, un chaudron, tout objet est unique, du moins... était. Mais vous avez raison, ce n'est pas si important. Le bonheur est chose plus essentielle! J'ai souri à votre évocation de ce mariage. Cela non plus ne change pas: festoyer le soir des noces! Le bonheur est une chose qui se partage. Vous allez vous occuper d'enfants dans vos nouvelles fonctions? Je souhaite que ce «travail» vous apporte si ce n'est du bonheur, du moins une certaine forme d'accomplissement.
 
Me voilà au fait  du «télégraphe optique». J'aurais tôt fait d'imaginer un alphabet pour ces bras articulés et en implantant une tour sur chaque hauteur où la vision est claire... Mais je n'en ferai rien. Ce qui doit être sera en temps et en heure, ce n'est pas à moi de changer cela. Par contre, je vous assure que je n'ai rien  compris au fonctionnement du «télégraphe électrique», trop de mots me sont inconnus et je ne suis point savant. Je ne serais donc jamais tenté d'inventer l'électricité!
 
Amiga, qu'vs disi adishatz, hetz beròi, cara Kassey-Lyn!

Aramis


Car Aramis,

Vous avez beaucoup voyagé, ces derniers jours! Et vous voilà de retour en territoire français. J’imagine que, puisque vous passez par Aix-en-Provence, vous ne manquerez pas de savourer quelques calissons. Je crois que c’est là la spécialité de ces braves Aixois. J’aimerais bien goûter aussi à cette friandise, cela semble si bon.

Ainsi donc, vous n’aviez pas reçu de lettre non plus durant quelques jours? Cela me surprend. Je suis bien heureuse si la communication temporelle s’est rétablie. Je suis en assez bonne santé et heureuse, et toujours aussi joyeuse lorsque vos lettres arrivent.

J’aurais une faveur à vous demander, amic… Si vous tombez malade un jour et que vous avez besoin de soins médicaux, j’aimerais que vous m’écriviez avant de faire venir un médecin auprès de vous. Peut-être pourrais-je apporter mon aide pour que vous vous rétablissiez le plus rapidement possible. En plus, j’aurais dès à présent des conseils ou plutôt des ordres à donner à ce médecin.

La première des choses, et la plus importante, le médecin devra se laver les mains et les bras soigneusement jusqu’aux coudes pendant deux minutes dans de l’eau chaude savonneuse avant de toucher ne serait-ce qu’un seul de vos cheveux. Il devra également purifier tous ses instruments médicaux en métal avant de s’en servir. Le moyen que j’exige est de les plonger tous dans du vin rouge, puis de les passer au feu pendant quelques secondes. Si ses instruments sont en bois, évidemment, il ne les passera pas au feu, mais il devra les purifier à l’eau bouillante pendant cinq minutes. Ces précautions sont primordiales, car, bien souvent, c’est le médecin qui apporte l’infection à ses patients en se servant d’instruments contaminés par les microbes d’autres personnes. Ces opérations devront être répétées à chacune de ses visites, sans exception.

La suite dépend des symptômes que vous aurez et de votre état général. J’exige de ce médecin qu’il évite à tout prix de vous saigner, advienne que pourra. Je connais plusieurs plantes dont on fait des infusions et des cataplasmes qui auront un effet plus salutaire que ce procédé barbare, qui ne pourrait que vous affaiblir davantage. Cela ne m’étonne pas que l’espérance de vie soit plus courte à votre époque. Le sang est ce qui apporte la vie au corps entier. C’est ce liquide précieux qui transporte toute votre énergie vitale.

Je n’ai pas fini avec mes instructions! Au cas où vous seriez très malade et obligé de vous aliter pendant plusieurs jours, j’ai aussi mes ordonnances à faire à propos de votre alimentation et de votre environnement. Cependant, ces ordonnances dépendent de la gravité de votre état et de la nature de votre maladie, et je ne pourrais exiger rien de précis en ce moment, si ce n’est que votre chambre soit toujours bien aérée, vos draps toujours frais et vos oreillers abondants.

Le moral et la volonté influencent largement l’état d’un convalescent. Si vous tombez malade, amic, outre toutes ces prescriptions au médecin, je vous conseillerais de toujours garder votre esprit occupé, soit en lisant, soit en écrivant, ou par tout autre moyen de distraction. Vous resterez alerte et sain d’esprit avec ces moyens.

Il y a encore une chose importante. Si votre état nécessite la présence de quelqu’un pour veiller sur vous, alors cette personne devra se soumettre aux mêmes exigences préliminaires avant de vous toucher. Si je pouvais choisir cette personne, j’aimerais que ce soit dame Magda qui vous soigne. Et je charge aussi cette digne personne de secouer comme un plumier tout médecin qui ne voudra pas se plier à mes exigences, et au besoin de le chasser hors de votre maison s’il est vraiment entêté.

Voilà pour les prescriptions médicales de base… Si j’entends parler qu’un médecin néglige mes ordres et que, par sa faute vous perdiez la vie, je remuerai ciel et terre, je chercherai jusqu’à l’infini pour faire le voyage temporel et, lorsque je le trouverai, je l’enverrai ad patres de mes propres mains!

Ah! Ma vie… Je suis certes bien jeune, mais déjà j’ai entrevu le spectre de la mort à de multiples reprises. Par trois fois, je suis tombée malade à un degré tel que l’on a craint pour mes jours. La toute première fois, je n’avais pas encore un an. Je n’ai pas de souvenir de ce qui s’est passé alors, mais j’ai une grande cicatrice à l’abdomen qui témoigne de l’événement. J’ai dû subir une chirurgie et, sans une intervention rapide, le mal m’aurait terrassée en moins de huit heures. La deuxième et la troisième sont le fait d’une maladie chronique, qui me hante encore aujourd’hui, et qui me menacera jusqu’à la fin de ma vie. Cette maladie affaiblit grandement mes poumons, et il n'en faut pas beaucoup pour que ma respiration flanche. J’ai toujours avec moi les médicaments nécessaires au cas où pareil événement se produirait. Je connais très bien mon état et les symptômes précurseurs de la crise. J’ai donc le temps de prendre les remèdes ou à tout le moins de demander de l’aide.

Ce danger mortel dont je vous ai parlé dans une lettre précédente ne me menace plus depuis quelques mois. Je puis vous raconter les faits réels. Je crois que, ce faisant, je pourrais peut-être exorciser ces souvenirs tristes et douloureux.

J’ai perdu mon père avant ma naissance, aussi n’ai-je pas eu la chance de le connaître. Je n’avais pas encore dix ans lorsque les événements que je vais vous narrer ont commencé. Ma mère a rencontré un homme bon, doux et charmant, et ils ont commencé à se voir. J’étais très heureuse pour elle et, dès les premiers jours, je me suis attachée à cet homme, voyant en lui le père que je n’avais jamais eu. Leurs fréquentations ont duré des mois et, durant tout ce temps, l’homme était doux et gentil, compréhensif et calme. Il prenait le temps de m’accorder son affection et ne manquait jamais de me donner de sages conseils, que je n’ai pas oubliés depuis.

Seulement quelques semaines après leur mariage, il a abandonné cette couverture d’homme bon et généreux pour révéler un homme cruel, sévère et hargneux. Il a voulu m’éloigner de l’affection de ma tendre mère, qu’il voulait pour lui seul. Il s’est mis à restreindre ma liberté et, plus tard, il m’a même frappée à plusieurs reprises.

Je me souviens d’un jour où il a giflé si fort ma main que trois veines y ont éclaté. Ce jour-là, j’ai vu la peur et la rage dans les yeux de ma mère pour la première fois. Cet homme menait d’une main de fer notre existence. Lorsqu’il leur arrivait de se disputer pour une quelconque raison, il pouvait faire des crises de rage terribles. Je me tenais bien loin de lui à ces moments-là, car il aurait pu me tuer à mains nues durant ces accès.

Finalement, des membres de ma famille sont intervenus, et l’on m’a retirée de cet enfer pour me placer chez ma tutrice. Sous l’injonction du tribunal, et pour ma propre sécurité, j’y suis restée jusqu’à la majorité. J’ai versé tant de larmes d’être séparée de ma mère, et j’ai craint pour elle.

Aujourd’hui, je suis libre et indépendante, marquée certes par la douleur, mais rendue plus forte par elle. Cela va beaucoup mieux pour ma mère, et elle est libérée de ces tourments aussi.

Ah! La tête me tourne et le coeur me brûle, mais je me sens mieux de vous avoir parlé de ces souvenirs. La vie est fragile, et le coeur d’un enfant peut l’être plus encore, mais j’ai tenu bon et j’ai vaincu les épreuves, avec l’aide de Dieu.

Votre explication à ce que vous aviez dit m’a fait sourire, amic. Si je vous avais croisé, ainsi que vous le dites, je vous aurais salué avec un grand sourire, et si je vous avais entendu dire ces mots-là, j’aurais un peu rougi et vous aurais remercié. Les jeunes gens que je rencontre sur mon chemin à mon époque ne se contentent pas de penser ce genre de choses. Ils les crient à tue-tête ou alors ils sifflent outrageusement ou, même pire, ils tentent de me toucher. Ces derniers ont droit à une belle gifle. Je n’ai aucune crainte de ces pervers et je défends mon honneur comme une forteresse.

Ah! Les beautés du travail artisanal! Vous avez raison, nos vêtements modernes et fades ne soutiennent pas la comparaison. Voilà une autre raison pour laquelle je voudrais pouvoir retourner dans le temps. Le plus petit objet créé est une oeuvre d’art en soi. Comme je vous envie d’être entouré de pareilles merveilles! Je sais la qualité de ces objets, car, même aujourd’hui, des gens possèdent des meubles et des vêtements qui ont été fabriqués à votre époque. Ils sont rares et hors de prix. Je n’ai qu’un seul objet ancien, qui date du XVIIIe siècle, plus précisément de 1721. C’est un violon signé Stradivarius, un des seuls qui soient encore en bon état. C’est là tout l’héritage de mon père. Jamais je ne le vendrai, malgré son prix élevé. Il a une voix puissante qui vibre jusque dans mon coeur lorsque j’en joue. Chaque note est une merveille.

L’emploi que je vais occuper au sein de la Fédération canadienne des services de garde à l’enfance est loin de ce que vous imaginez. Non, je n’aurai pas à m’occuper d’enfants. Je serai plutôt dans un bureau, dans un de ces grands bâtiments que je vous ai décrits dans une lettre précédente. Mes fonctions seront nombreuses, allant de la gestion du courrier à l’inventaire des articles. Je serai responsable de l’ordre et du maintien du bureau. En dehors de ces tâches, j’assisterai aussi mon supérieur dans ses travaux. Je serai donc bien occupée et je ne doute pas que j’apprendrai beaucoup. J’ai bien hâte d’endosser mes nouvelles fonctions.

Merci de votre compliment, car amic, si j’ai bien lu votre salutation à la fin de votre lettre. Vous m’avez fait rougir, mossur l'aimador! Allons… Je suis bien heureuse que vous m’écriviez dans votre langue natale, cela me fait chercher et j'apprends de nouveaux mots. Peut-être qu’éventuellement je pourrai écrire des lettres entières en béarnais. Aimeriez-vous cela?

Je vous laisse la-dessus et j’attends impatiemment de vos nouvelles!

Adishatz, amic, valent cavalièr dau còr!

Kassey-Lyn

Aix, le 20 octobre 1669

Chère demoiselle d'Agenais,

J'espère que vous ne m'en voulez pas d'avoir rappelé ainsi vos titres. Je pensais que, ceux-ci n'ayant plus cours, cela n'avait pas d'importance pour vos contemporains, mais il est vrai qu'ils en auront pour Porthos! À l'heure où je vous écris, le message doit lui être enfin parvenu. Porthos n'étant pas chez Dialogus, il me répondra sûrement par la même voie, celle d'un pigeon voyageur ordinaire qui doit traverser la France dans sa largeur.

Je suis actuellement au Collège Royal, chez mes frères de la compagnie de Jésus, et je vous avoue être bien occupé. Les tâches sont innombrables, que ce soit de simples travaux d'entretien ou de nettoyage ou des tâches plus intellectuelles ponctuées par des exercices spirituels, et les jeunes qui sont ici ont bien besoin d'être aidés dans leurs études. Enfin, j'ai malgré tout un moment de liberté pour vous donner des nouvelles. Je me sens bien dans la communauté et une partie de moi aspire à rester ici, un long moment... Ici mon âme est apaisée. Mais je n'y suis que dans l'attente de recevoir mes ordres. J'ai bien sûr informé mes supérieurs de ma présence ici, et notre père général décidera de ma mission future. J'irai volontiers n'importe où, la seule chose qui me préoccupe est ma promesse à d'Artagnan: je ne suis pas sûr du tout d'être à Paris fin décembre!

Peu de temps après mon arrivée ici, j'ai dû impérativement prendre... un bain. J'ai pensé au confort de vos maisons chauffées sans cheminée, alimentées par de l'eau déjà toute chaude qui coule à profusion. Quelle chance vous avez! Je ne sais pas si je devrais vous raconter cela. J'étais dans une telle crasse que des novices m'ont obligé à plonger dans une bassine «manu militari», puis ils se sont esquivés avec mes vêtements de rechange en me laissant mariner dans mon eau. L'eau refroidissant, j'ai commencé à protester en donnant de la voix. C'est une blanchisseuse de passage (elle se borne à récupérer le linge sale, le porte au lavoir et nous le ramène propre au retour de la buanderie) qui n'aurait même pas dû se trouver là qui m'a pris en pitié. La pauvrette m'a apporté un linge pour que je puisse au moins sortir de mon bac et me sécher avant d'avoir une bronchite. Mais consciente de l'énormité du péché qui pèserait sur sa tête si elle parvenait à voir ne serait-ce qu'une petite partie de ma personne, elle progressait vers moi les yeux fermés, serviette à la main. Vous devinez la suite? Elle s'est prise les pieds dans un seau et a atterri dans mes bras. Elle est ressortie de la pièce en hurlant «Jésus, Marie, Joseph!», en se signant, et je vous avoue avoir eu le fou rire. Il m'a fallu quelques minutes pour retrouver une mauvaise humeur de circonstance et aller réprimander ces jeunes farceurs!

Au moment où je vous écris, un chat s'est faufilé par la fenêtre et vient se frotter à mes chausses en ronronnant. Vous savez quoi? Cette créature câline et affectueuse ne ferait qu'une bouchée de votre petit compagnon sans se préoccuper de savoir à quelle espèce inédite il appartient! Ce mangeur de souris vit ici depuis au moins cinq années à ce que l'on m'a dit et répond à l'incroyable nom de... «Méphisto»! Il est noir avec une tache blanche sur le poitrail.

Avant de vous quitter, je vous envoie ces quelques vers que j'ai griffonnés à la suite de votre poème. Ils sont sûrement le reflet de mon humeur du jour.

Derrière chaque choix que nous faisons,
Se cache un éventail de parallèles,
Ce que nous décidons, oui, nos résolutions,
Changent de notre vie la moindre parcelle,

Le passé est l’égal du futur,
Comme le présent est celui de l’avenir,
Nos décisions, soyons-en bien sûrs,
Sont les leviers de notre devenir…

Tout comme le soleil épanouit le jour,
Nos choix affirment notre raison de vivre,
Si, inactifs, nous guettons du bonheur le détour,
Insensés sommes-nous! C’est le vent poursuivre!

Avoir un but est devant toute alternative,
L’unique façon de vivre pleinement,
Si aucune décision n’est vraiment définitive,
Avoir une visée nous aide grandement…

 KL

L’insensé que je suis toujours guette le bonheur,
Au détour d’un chemin il attend la bonne heure.
La route que je poursuis est celle que j’ai choisie.
Si mes choix de demain manquent de courtoisie

Que mes amis pardonnent mes esquives et mes feintes.
Pour ne blesser personne il me faut souvent fuir,
Pour vivre pleinement et tout en demi-teinte,
Mais parole que l’on donne ne peut jamais s’enfuir…

Derrière chacun des choix que nous devons refaire,
Pour qu’indéfiniment notre avenir s’affaire,
Une tâche nous échoit qui n’a rien de facile.
Ainsi le maniement par votre main gracile
D’un destin si fragile s’impose à mon esprit.
Vous êtes bien habile, votre plume est rapide,
Prenez garde amie, vous m’avez tant appris.
Devrais-je vivre à demi sans palombe intrépide?

Un petit mot de vous et c’est déjà beaucoup,
Un jour bien commencé à lire vos essais.
Quelques rimettes faciles: je dis «merci beaucoup»
Pour vos mots si agiles: je dis «merci Kassey!»

A.

Qu'vs disi adishatz, la mia messatgera Cassandra. Hetz beròi

Aramis


Cara Amiga,

Quin pe va, Kassey-Lyn? Vous qui vous souciez tant de la santé de vos amis, vous avez bien du souci avec la vôtre et je sais à présent que vous êtes une jeune fille courageuse, pas seulement pour vos études et le travail. Je suis touché de la confiance que vous me faites en me confiant vos malheurs et je mesure toute l’évolution de nos sociétés en trois siècles, ce n’est pas rien.

Savez-vous que le Béarn est peut-être une île dans un océan de brutalité? J’ai entendu bien des histoires à propos de mauvais époux qui exerçaient leur droit de vie ou de mort sur leur compagne et leur progéniture sans que personne n’y trouve rien à redire. Chez nous, les femmes ont leur mot à dire, mais depuis que la France a annexé le Béarn, ses lois tentent de s’appliquer chez nous et ne leur sont pas favorables. Kassey-Lyn, si vous viviez en notre temps, aucun homme de loi ne serait venu à votre secours, ni à celui de votre mère: «atau que va tostemps lo monde, perdonar l'esparvèr e punir la colomba»… Il faut mettre au crédit de votre époque qu’elle se soucie de protéger les plus faibles. Ici, il n’y a que l’Église pour jouer ce rôle et je ne suis pas sûr que ce soit toujours le cas.

Si vous étiez née comme mes enfants dans les années 1650, vous n’auriez pas survécu à votre première année. Aucun médecin ne saurait pratiquer ici la chirurgie dont vous me parlez, qui plus est sur un bébé. Et je vous rassure, je ne laisserai jamais l’un de ces hiboux en noir poser le fer sur mon bras! Mieux vaut encore laisser faire la nature. Cependant, nous avons des apothicaires herboristes fort savants qui connaissent les vertus des plantes. Et je sais que les matrones qui assistent les mères à donner la vie procèdent comme vous le conseillez. Personne ici n’a entendu parler des «microbes», mais, de génération en génération, il a été observé que la propreté limitait les pertes: moins de mères meurent des suites de leurs couches et les nouveau-nés s’en portent mieux, mais il faut bien les tenir au chaud à la naissance. Pourtant, si je m’avisais de leur dire que la cause de tous ces maux redoutés s’appelle «microbes», on me prendrait pour un illuminé!

Prenez bien soin de vous et de votre santé. Pour ma part, je vous le dis encore, je vais aussi bien que l’on peut aller à mon âge et vous n’aurez pas besoin de prendre les armes pour me défendre contre des charlatans. Je ne dispose pas de Dame Magda comme garde attachée à ma personne puisqu’elle est en Savoie au service du père Aristide, mais je me protégerai bien tout seul. Si par chance ma route me conduit à Paris, j’y retrouverai peut-être ce cher Bazin qui est à présent bedeau à Notre-Dame. Lui savait bien me défendre envers et contre tous et même sans arme!

Vous l’avez dit, Kassey-Lyn, avoir un bon moral est important pour vaincre la maladie. À vous lire, vous semblez un vrai petit soldat prêt à partir en guerre pour ses amis! Tant mieux, mais gardez un peu de cette belle énergie pour vous aussi.

Je suis toujours à Aix pour le moment. Frère Bernard frappe à la porte, le supérieur veut me voir. Mes ordres sont peut-être arrivés? Je vais devoir vous quitter déjà, mais pas avant de vous dire que si je pouvais voyager dans le temps ne serait-ce qu’en rêve, j’aurais aimé vous entendre jouer de ce violon. Je ne suis pas vraiment musicien, mais j’aime beaucoup la musique. Je ne peux même pas imaginer le monde sans elle!

En vérité je ne sais pas ce que vous appelez calisson, mais il existe une friandise très douce appelée «calisone», j’en ai goûté en Italie, cette confiserie est fabriquée avec des amandes et du miel, je crois…

Bien à vous Kassey-Lyneta, dab totas las mias amistats, lo voste

Aramis