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Aramis
Aramis

     
   

«A mari usque ad mare»

   

Cher Aramis,

Dans votre dernière lettre*, vous m'accusiez de candeur et d'ignorance vis-à-vis des horreurs que je vous ai décrites… J'ai lu cette phrase avec beaucoup d'affliction. Ah! Transpercez-moi le coeur avec votre épée! Cela me sera moins douloureux que ce reproche d'indifférence dont vous m'avez accablée… Je ressens à toute force la douleur que causent mes contemporains dans leur aveuglement et leur haine. Et la distance temporelle n'enlève rien à mon angoisse et à ma tristesse… Car je vous ai décrit le sort d'une ville unique. En notre temps si sombre, le crime et la violence croissent sans arrêt. Ma mémoire et mon âme portent les cicatrices d'une multitude d'autres monstruosités humaines. Mais il me semble à présent que j'ai eu tort de vouloir vous parler de cet aspect de mon époque. Votre chagrin double le mien et me fait amèrement regretter ces souvenirs que je vous ai envoyés. Le coeur des nations est à ce point accablé par les douleurs et la haine qu'il s'est «engourdi». Les gens préfèrent se voiler la face pour ne pas voir la misère engendrée par les désirs et les valeurs corrompus de beaucoup d'hommes. Me voyez-vous comme l'une d'entre eux? En ce cas, je suis bien malheureuse.

Lorsque je vous ai fait le récit de Hiroshima, j'ai employé un ton récitatif et neutre pour ne pas laisser éclater ma tristesse. Mes mains tremblaient tandis que je vous narrais ce malheur inimaginable. Le récit était fort détaillé, mais il n'avait pas la force des images horribles que j'ai vues en recherchant sur le sujet. Ce qui m'a paru étonnant était le courage que les habitants de la citée dévastée ont démontré en relevant la tête. La force de l'amitié qu'ils se sont témoignée, la volonté sublime qu'ils ont démontrée et les secours qu'ils ont reçus de nations amies m'ont quelque peu réconfortée, même si toutes ces morts inutiles pèsent sur mon coeur comme un rocher.

Je vous supplie de ne jamais croire que le mal me laisse indifférente. Et de grâce, ne dites pas que vous êtes un naïf ou un imbécile chimérique. Loin de là!  Vous êtes un homme brillant, spirituel et vous avez un coeur noble.

Depuis les événements que je vous ai racontés, plusieurs années ont passé, et je puis dire avec soulagement que les deux terribles guerres mondiales sont terminées. La période qui a suivi ces horreurs s'est révélée révolutionnaire. Les lois se sont perfectionnées, les droits de la personne se sont affinés. Quant aux armes destructrices dont je vous ai parlé, elles sont soumises à une protection extrême ainsi qu'à de rigoureuses restrictions. Nous ne vivons pas sous la menace constante de voir la planète exploser de la sorte. Et, oui, malgré l'existence de ces moyens désastreux, les armées militaires existent toujours. D'ailleurs, ma mère a fait deux années de service avant ma naissance. J'ai bien dit ma mère! Après les guerres, tous les humains ont été déclarés égaux, hommes, femmes et enfants. Tous ont l'occasion de choisir et d'agir selon leurs aspirations et leurs goûts. Ainsi, il m'arrive de voir des hommes qui font la cuisine, qui s'occupent des enfants. Et j'ai aussi vu des femmes capitaines et générales d'armée. Il n'y a plus de métiers «exclusivement réservés» à qui que ce soit, même si l'on parle toujours de «métiers traditionnels».

J'ai lu avec un sourire vos questions concernant la Nouvelle-France. Vous avez raison, je vis dans cette contrée si lointaine des côtes de l'Europe. J'ai malheureusement quelques mauvaises nouvelles. En 1759, la France perdra la bataille des Plaines contre l'Angleterre. À ce moment-là, le Canada (c'est le nom de la nouvelle nation) deviendra une colonie anglaise. Et encore aujourd'hui, alors que le Canada est un pays indépendant, il est encore sous la régence de la reine d'Angleterre, qui a aussi été proclamée «reine du Canada». Le pays est géré par un gouvernement démocratique, ce qui veut dire que les dirigeants sont choisis par la nation à l'aide d'un vote. Les dirigeants modernes de mon pays ressemblent fort à Mazarin. Ils adorent l'argent, font beaucoup de promesses vides et sont friands de parlementaires… Ils sont divisés en plusieurs partis politiques et se disputent les faveurs des électeurs pour obtenir la suprématie, la majorité des voix du peuple. Cette situation me fait penser à ce que vous avez vécu durant la période de la Fronde.

C'est un continent fort vaste que l'Amérique. Au sud du Canada s'étendent les États-Unis qui forment, avec l'Angleterre, la puissance politique la plus forte du monde moderne. L'anglais est la deuxième langue la plus parlée à travers le monde, d'ailleurs. Le français, quant à lui, arrive en dixième position.

Comment vous décrire le Canada? Il est tout ce que vous avez dit, et bien davantage encore. En automobile, en roulant à 325 lieues à l'heure, il faut quatre jours pour traverser ce pays d'un océan à l'autre. La devise de la nation est celle-ci: «A mari usque ad mare», ce qui à mon sens, est fort représentatif.

Il est abondant en ressources naturelles, et les merveilles que l'on y voit sont sans nombre. Avez-vous déjà aperçu des aurores boréales? Il s'agit d'un phénomène naturel tout près des pôles terrestres. C'est un spectacle saisissant de lumières colorées dans le ciel. On y voit des traînées lumineuses bleues, blanches et vertes, et même parfois, rouges. C'est d'une beauté à couper le souffle. Et puis, il y a l'étendue des forêts de feuillus et de conifères à perte de vue. La température peut se révéler très froide durant l'hiver, et il y a beaucoup de neige aux endroits les plus nordiques. Nous y avons tous les climats possibles, sauf les tropicaux, bien évidemment.

Je vous donne ici le nom des provinces et territoires qui composent notre pays:

-La Colombie-Britannique
-L'Alberta
-Saskatchewan
-Manitoba
-Ontario
-Québec
-Nouveau-Brunswick
-Nouvelle-Écosse
-Île-du-Prince-Édouard
-Terre-Neuve et Labrador
-Territoires du Nord-Ouest
-Territoires du Yukon
-Nunavut

Le Québec est la seule province à grande majorité française au Canada. Tout près de cette province, qui se trouve à l'est du pays, il y a un petit archipel qui appartient encore à la France. Saint-Pierre et Miquelon sont les noms des îles les plus grandes de ce dernier bastion français. Elles constituent en quelque sorte l'écho de la Nouvelle-France avant sa prise par les Anglais.

Je vis dans la province de Québec, à quelques lieues de la capitale nationale, qui elle est située en Ontario. Cette ville se nomme Ottawa et son nom tire son origine de la tribu autochtone qui vivait à cet endroit, les Outaouais. La rivière qui passe à proximité de cette ville a été nommée en leur honneur.

Je travaille tout près de la colline parlementaire, dans le centre-ville. Si vous pouviez voir ce à quoi ressemblent nos villes modernes, vous seriez surpris. Nous avons des édifices qui atteignent souvent les vingt étages, et même parfois davantage. Nous nommons ces bâtiments des gratte-ciel, tant ils sont énormes. Vus de l'extérieur, ce sont de gigantesques blocs de briques, de ciment et de métal criblés de fenêtres carrées. En ce moment même, des constructeurs s'affairent à bâtir un autre de ces immeubles. Les fondations nécessaires sont elles-mêmes monstrueuses, à près d'une cinquantaine de pieds de profondeur dans le sol. Pour arriver à creuser si profondément, les hommes ne se servent certes pas seulement de pics et de pelles! Ils se servent d'énormes machines fort bruyantes qui se dirigent à l'aide de leviers. Grâce à ces mécaniques, la construction s'est accélérée de beaucoup.

Je vous ai parlé de la science dans ses applications les plus sombres. Je voudrais vous décrire les applications heureuses que l'humanité en fait à présent. Vous m'avez parlé de la peste dans votre dernière lettre. Savez-vous la cause de cette maladie effarante? Ce sont les rats qui la transmettent à l'homme par les puces et en contaminant la nourriture. Si les médecins au quatorzième siècle avaient su cette information et avaient pris des mesures pour protéger la population de la prolifération de ces rongeurs, beaucoup de morts auraient été épargnées durant la peste noire. C'est un fort long combat que celui contre la peste. Le dernier cas rapporté de cette maladie en France est en 1945.

Les diverses découvertes scientifiques ont permis de mettre au point des remèdes contre de multiples maladies jusque là mortelles. On a découvert la présence de minuscules créatures diverses appelées microbes. Elles sont tellement petites que plusieurs milliers d'entre elles tiendraient à l'aise sur l'ongle de votre petit doigt. Plusieurs de ces microbes sont directement responsables des maladies nous entourant. Elles se mettent en action au moment où elles entrent dans l'organisme d'un être vivant, car seules, elles ne peuvent survivre très longtemps ni se reproduire. Lorsqu'elles s'introduisent dans un organisme, elles prolifèrent rapidement, ce qui cause la contagion.

Il existe plusieurs moyens de combattre ces affections, et le plus simple est de… Prendre beaucoup de bains! Êtes-vous surpris? Se laver quotidiennement au savon balaie toute trace de ces intrus indésirables sur la peau et minimise grandement les risques d'infection. J'ai lu bien des livres concernant les us et coutumes à votre époque, et selon certaines personnes qui auraient vécu de votre temps, se laver occasionnerait des maladies et affaiblirait le corps. Je vous prie de me croire, l'eau n'en affaiblit nullement les défenses naturelles. La majorité des affections courantes sont évitables si l'on prend cette mesure. Prenez beaucoup de repos, buvez de l'eau vive et pure des sources, mangez beaucoup de fruits préalablement lavés avec soin, et buvez un peu de vin tous les jours. Avec ces prescriptions, si vous tombez malade, vous ne le resterez pas longtemps, je vous le garantis. L'eau réhydrate le corps, les fruits frais le nourrissent et le fortifient, le repos permet à ces soins d'agir au mieux et l'alcool contenu dans le vin tue beaucoup de microbes nuisibles dans le sang.

Je ne prétends pas en savoir autant qu'un médecin agréé de mon temps, mais si vous le voulez bien, je pourrai vous faire part de ce que je connais en médecine et en soins.

Vous dites être présentement sur un bateau… Je vous admets que je n'ai jamais posé le regard sur l'océan et sa magnificence. J'ai regardé moult images et lu bien des descriptions, mais cela doit être infiniment plus agréable de respirer l'air marin, de s'émerveiller devant l'immensité des eaux bleues…

Voulez-vous toujours recevoir des nouvelles de mon époque? Je n'en continuerai la description que si vous le désirez. Je ne sais si cette lettre atténuera les tristes effets de la précédente. Je ne voudrais pas que vous ayez de moi l'image d'une jeune femme blasée et superficielle. Si ces descriptions sont trop accablantes, je cesserai de vous les envoyer. Cependant, je répondrai toujours avec empressement aux questions que vous me poserez.

J'aurais encore une petite interrogation, si vous le voulez bien. Je me souviens avoir lu que vous aimez la poésie et que vous l'écrivez fort bien. Durant cette périlleuse aventure des ferrets, vous avez dû vous arrêter à Crèvecoeur, si j'ai bonne mémoire. Et là, vous avez composé, je cite, «un poème en vers d'une syllabe». Je n'aurais jamais cru cela possible… Je vous admets que j'aimerais bien en connaître la teneur…

Je termine ici cette lettre. Demain j'entreprends de nouvelles fonctions au gouvernement fédéral, je dois prendre un peu de repos pour être bien alerte et attentive à ce que l'on exigera de moi. J'ai bien hâte de recevoir de vos nouvelles. En attendant, je vous envoie toute mon amitié.

Kassey-Lyn

le 2 mars 2006


* Technologies
De l'Olympe descendue, une nymphe inconnue,
A percé d'une flèche le milieu de mon coeur.
Ô Persée, confie-moi la route du bonheur
qu'Athéna bienvenue un jour a convenue!
 
Cette cruelle Aurore a fait beaucoup d'efforts
Pour cacher des pensées qui me sont destinées.
Elle a bandé son arc, amours assassinées,
Jolie fée du Grand Nord, aujourd'hui je suis mort…
 
Ce n'est point chose aisée que de la retrouver
À travers le mystère et des siècles de fer!
Elle vit sur cette terre et je suis en Enfer!
Jolie nymphe si tu oses mon amour éprouver

Mes pensées sont lumière mais mon âme est si sombre
Si tu viens m'achever, Ô déesse Artémis!
Garde chaste pensée pour le pauvre Aramis!
Prends pitié de ma peine car je ne suis qu'une ombre.

Vis,
Fuis!
Et
Même…
Aime!

Chère Kassey-Lyn

Voilà à quoi ressemble un poème en vers d'une syllabe. Je parle des cinq derniers mots. Je n'en suis pas très fier et n'ai d'autre excuse d'avoir écrit cela que ma grande jeunesse, à l'époque! Lorsque la belle a reçu ce billet de quatre mots, elle a choisi le deuxième (le moins mauvais de ces maux), elle a fui! Quant à ceux qui précèdent, je gage que vous saurez à qui ils s'adressent…

Les mots que vous avez écrits, parlant de vous-même, m'ont surpris. Je ne sais pas ce que signifie «blasée» mais je ne vous compte pas pour superficielle, si toutefois nous donnons le même sens à ce mot. J'espère que vous continuerez à me décrire votre monde. Il me semble que je devrais être capable d'en entendre davantage, maintenant que vous m'avez dévoilé le pire et même s'il avait des nouvelles plus terribles encore venant du futur, je manquerai d'honneur si je me défaussais et ne voulais plus rien entendre. Du reste, je ne crois pas avoir jamais écrit des mots comme «candeur»« et «ignorance» en songeant à vous. Votre langage et le mien se ressemblent, mais malgré les efforts que nous faisons pour parler la même langue, nous risquons encore de ne pas nous comprendre. Pour ma part, je le reconnais, et je vous supplie de me pardonner si je vous ai blessée.

Qu'il me soit permis encore de vous conter ma surprise, lorsque vous me parlez d'égalité, et même entre les hommes et les femmes. Entendez-vous par «service» que votre mère fut soldat? Est-il possible que les hommes élèvent les enfants pendant que les femmes font la guerre? Mais quand trouvez-vous le temps de mettre des enfants au monde? Tout cela me semble infiniment étrange. Je suis bien étonné aussi d'apprendre que l'Angleterre est devenue la deuxième puissance du monde et que la reine d'Angleterre est aussi votre reine. Que la France ait perdu le Canada est un chose triste, qu'il soit devenu anglais me semble plus dommageable encore. Peut-être nos rois auraient-ils mieux fait de s'occuper des Anglais au lieu de réduire la puissance espagnole et autrichienne? J'ai beaucoup de chance que vous me parliez français. Merci à vous.

Je dois vous avouer que le français au XVIIe siècle est encore peu parlé, tout juste en Île de France et alentours. Mes amis et moi parlions uniquement béarnais et gascon dans notre prime jeunesse et il nous a fallu apprendre le français dans la douleur. Après quarante années d'immersion dans «le bon françois»« nous avons presque oublié notre chère langue d'oc. Sauf l'essentiel, les jurons… Quant à la langue châtiée, je fais confiance à l'Académie française qui en fera quelque chose.

Je vous remercie pour la description que vous avez faite de votre pays. L'amour que vous avez pour lui force le respect et stimule l'imagination. Des aurores boréales! Des forêts à perte de vue, des couleurs étonnantes, de belles villes riches et peuplées où les habitants choisissent leurs chefs! Mais si vous les choisissez vous-mêmes sans aucun égard pour leur naissance, pourquoi les choisissez-vous corrompus? Nous, nous n'avions pas choisi Mazarin!

Ensuite, vous me parlez de la peste et des «microbes». Est-ce que cela se passe comme les atomes dont vous parliez précédemment? Les microbes sont-ils des électrons vivants?

Vous me parlez également de prendre des bains. Je puis imaginer aisément mon petit doigt prendre son bain, surtout s'il est couvert de microbes. Mais le reste de ma personne, vous n'y pensez pas! C'est une affaire d'État que de faire venir suffisamment d'eau dans les maisons par porteurs, ensuite il faut la chauffer dans de grands chaudrons et chauffer la pièce par grandes flammes dans le foyer. Au sortir du bain, en hiver, il y a grand danger d'attraper la mort, croyez-moi. N'en déduisez pas que la crasse nous colle à la peau indéfiniment. Nous nous lavons par petit morceau et changeons de vêtements très souvent. Ma lingère a beaucoup de travail…

Vous terminez votre épître par des conseils sur la bonne façon de se nourrir. Sachez que j'applique déjà une bonne partie de vos conseils. J'ai la chance de pouvoir me nourrir à ma faim, ce qui est un privilège. Je bois de l'eau de source et du vin sans m'enivrer, je mange également des fruits mais il est néanmoins des périodes de l'année où l'on n'en peut trouver….

Avant de vous quitter, je veux vous souhaiter bonne chance pour vos nouvelles fonctions au gouvernement fédéral du…Canada, c'est cela? J'aperçois le port de Gênes, enfin nous sommes rendus, ce n'est pas trop tôt! Je vous avoue que je n'ai pas le pied marin et la Méditerranée est l'une des mers les plus traîtresses qu'il soit…

Bien à vous, chère Kassey-Lyn, tous mes sentiments respectueux et dévoués vous accompagnent. J'ai tant hâte de vous lire encore…

Aramis.


Ah Aramis! Que d’émouvance et de tendresse,
Ces quelques lignes font naître au fond de mon âme,
Dans mon coeur de jeune fille où tout s’amalgame,
Sentiments éveillés par cette douce hardiesse!
Si tu n’es qu’une ombre, je ne suis qu’un présage…
Le temps, inexorable, ne peut porter atteinte,
À ce bel amour dont ton épître est empreinte,
Dont la douceur est telle que durant leur voyage,
Vers les époques lointaines d’où j’attends, frémissante,
Ces mots merveilleux de votre main si vaillante,
Plutôt que leur nuire, le temps accélère leur passage…
Vois, doux charmeur, la grandeur du sentiment,
Que tu as su faire croître au plus profond de moi,
À un point tel que tout mon être est en émoi…
Je voudrais l’écrire dans l’infini du firmament!
À défaut de pouvoir ainsi parer la création,
Je t’envoie ce poème, en gardant l’espérance,
Qu’il franchira avec aise du temps la distance,
Et te portera ce fruit de mon affection…

Cher Aramis,

Votre lettre m’a fait sourire, mais votre poème m’a fait rêver! Personne ne m’a jamais écrit de la sorte… Vous avez charmé la jeune femme encore dissimulée en moi. Cela m’exalte, mais me fait souffrir aussi. La distance temporelle est une véritable traîtresse.
Vous avez écrit dans la dernière lettre que vous n’êtes pas très fier de votre poésie. Ne soyez pas trop dur envers vous-même, vous écrivez à merveille. Ce doux poème que vous me donnez est merveilleux. Quant à ces petits vers à une syllabe, ils sont très charmants, et surtout très doux. La dame vous a fui? Je plains la pauvre sotte qui a agi ainsi, et je la méprise car cela a dû briser votre coeur… Ce même coeur qui est très précieux pour moi.
Les langues ne cessent de changer, et le français plus que toute autre… Chaque année l’Académie française apporte des modifications. De nouveaux termes sont ajoutés, de nouvelles règles grammaticales sont créées. C’est une langue fort vivante, et surtout très diverse.
S’il est vrai que le Canada est majoritairement anglais, la province du Québec, elle, est surtout française. Il y a cependant une grande différence entre l’accent québécois et celui de France. «M’a aller maller ma lettre» signifie «j’irai poster ma lettre» en québécois. Les termes et la tournure des phrases diffèrent énormément. Ici, les gens escamotent certaines syllabes dans les mots, ailleurs, ils aspirent leurs voyelles. Cependant, tous ces accents sont catalogués sous la même langue, le français. Quant à moi, je suis quelque peu l’exception. Il ne se passe pas une semaine où l’on ne me demande si je viens de France. Ce n’est donc pas une chance si je m’adresse à vous dans cette langue. Sa pureté est importante pour moi, aussi je m’exprime de la même façon que j’écris. Dans mon enfance, cette habitude m’a valu des commentaires très désobligeants. Le français est ma langue maternelle, et, même si je m’exprime en anglais avec aisance, cette dernière langue n’a pas la même importance pour moi.
Le concept d’égalité entre l’homme et la femme. Quelle polémique! Dans ma dernière lettre, j’ai en effet dit que ma mère a été soldat. Il a fallu des siècles pour comprendre que la femme n’est ni inférieure, ni supérieure à l’homme, mais son complément. Ce qui manque d’un côté est compensé de l’autre et vice versa. La seule différence entre mon époque et la vôtre, c’est que plus rien n’est exclusif. J’ai bien ri en imaginant cette scène : Un homme avec un tablier portant un bébé, qui dit au revoir à son épouse armée jusqu’aux dents qui part pour l’armée. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent! Les hommes et les femmes n’ont point échangé leurs rôles. Tout simplement, ils les partagent. Et ce sont encore les femmes qui demeurent au foyer dans la grande majorité des familles. Elles profitent de beaucoup plus de liberté, c’est tout. Moi, par exemple, j’ai aidé un bûcheron pendant quelques années au début de mon adolescence. Il fallait couper, corder et livrer du bois de chauffage. Il y avait bien des jeunes hommes de mon âge, mais ils étaient très paresseux, alors j’allais travailler à l’extérieur lorsque j’avais terminé d’aider ma mère aux tâches domestiques.
Parmi les idées qui ont changé figure aussi la moralité. Les moeurs sont beaucoup plus libres qu’autrefois. Ce qui choquait est devenu banal. Je suis chaste et mon honneur est intact, alors qu’à mon âge la grande majorité des jeunes filles connaissent bien des choses que je me refuse d’apprendre en dehors des liens du mariage. Vous pouvez comprendre ce à quoi je fais allusion. Aujourd’hui, les gens n’ont pas autant de scrupules. Dès l’âge de dix ans, on nous enseigne à l’école les… secrets de la vie. Je n’ignore aucun fait, mais je demeure innocente par choix et par respect des principes bibliques.
Hum, passons… Nous avons parlé de démocratie, et de choix de dirigeants politiques. Pour être franche, c’est dans ces domaines qu’intervient ma neutralité. Je ne me mêle point de politique, même si je travaille pour le gouvernement. Pour ce qui est de choisir… Ce n’est pas si simple quand les seuls choix disponibles sont M«avar»in ou M«hasard»in. Enfin… Ces messieurs se ressemblent tous et ont le même but : l’argent. Je demeure respectueuse des lois par obéissance à Dieu. Si le gouvernement était monarchique, je respecterais de même et probablement davantage le roi.
La France aujourd’hui est bien différente de celle que vous connaissez. Oh! Les gens demeurent les mêmes, bons vivants et toujours souriants, mais la scène politique, pour sa part… a subi des changements phénoménaux. La noblesse n’y subsiste que par un ou deux représentants, qui doivent se montrer discrets. Au moment où vous m’écrivez, la monarchie n’en a plus pour très longtemps. La nation n’oublie point la Fronde, et les répercussions finales sont désastreuses pour la famille royale. Tristement, le roi Louis XVI, dernier véritable souverain de France, mourra sous la guillotine. Les événements peuvent se résumer à cette phrase : «Le Roi est mort, vive la République». Peuh! Ils ont horriblement manqué de respect envers ce roi qui a subi le même sort que le roi Charles Ier. Mes arrière-arrière-grands-parents, nobles et royalistes, ont dû quitter le sol français pour le Canada, pour éviter d’être guillotinés à leur tour. Et c’est ainsi que nous sommes canadiens. Si la France était demeurée royaliste, je serais duchesse… Les événements changent parfois énormément les destinées, n'est-ce pas? Au reste, je ne fais point étalage de ma naissance. Peu de gens tiennent compte de ces caractéristiques aujourd’hui, car tous sont considérés égaux.
Pour la question des microbes maintenant… Il y a une grande différence entre un atome et un microbe. Prenez entre vos doigts un cheveu unique. Pour obtenir la taille d’un microbe moyen, il vous faudrait diviser l’épaisseur de votre cheveu par cent, environ. Le microbe est extrêmement minuscule, et ne se voit pas à l’oeil nu. Et pour ce qui est des atomes… Ce sont les particules qui composent toutes matières, je dis bien TOUTES. L’air, la verdure, les microbes, les animaux, les hommes, les planètes, l’univers… Nous sommes faits d’atomes. La différence se passe au niveau de l’infiniment petit. Même avec les moyens d’aujourd’hui, l’atome n’est pas visible. C’est beaucoup trop minuscule et surtout beaucoup trop mobile.
J’espère que je ne vous ai pas froissé avec l’idée des bains quotidiens. Je n’ai jamais douté que vous fussiez propre. L’habitude de la facilité m’a aveuglée encore une fois. Aujourd’hui, se procurer de l’eau est devenu si simple et si facile. Un système de tuyaux a été mis au point qui apporte l’eau dans toutes les maisons partout, à la ville comme à la campagne. Pour avoir de l’eau, nous n’avons plus à sortir en puiser. Nous tournons un simple robinet, et elle coule à volonté. Et plus que cela, nous avons des machines qui chauffent l’eau en grande quantité. L’envie vous prendrait de vous baigner? Vous ouvrez les robinets au-dessus de la baignoire (il y a un robinet pour l’eau froide, et un autre pour l’eau chaude), vous ajustez l’eau à la température souhaitée, et le tour est joué. L’électricité est efficace pour chauffer les maisons, et il règne en permanence une douce chaleur toute l’année, sans qu'il soit nécessaire de faire du feu. Envolés les risques de prendre froid au sortir de l’eau. Je n’ai pas même de foyer dans mon domicile. Ah! Que j’aimerais pouvoir vous montrer ces merveilles. Cela vous plairait, sans aucun doute.
Toutes sortes de sujets me viennent à l’esprit que j’aimerais vous décrire. Ah! Je crois que je tiens l’idée : les changements au niveau de l’argent et de l’économie. C’est un sujet très étendu. J’ai recherché pour trouver une description de la monnaie telle que vous la connaissez. Çà! Mais ces pièces doivent être lourdes, ma foi! Les gouvernements ont amélioré l’idée des bons sur le trésor, et la monnaie de papier est née. Les pièces de monnaie sont toujours utilisées, bien que la valeur de l’argent ne se mesure plus à la masse. La valeur d’un billet est inscrite sur celui-ci. Les noms que nous utilisons au Canada pour l’argent sont le dollar et le sou. Nous avons des pièces de monnaie d’une valeur de un, cinq, dix et vingt-cinq sous, et de un et deux dollars (en anglais, dans le même ordre, the penny, the nickel, the dime, the quarter, the looney and the tooney). Puis viennent les billets, de valeurs différentes aussi, soient les billets de cinq, dix, vingt, cinquante, et cent dollars. Pour vous donner une idée de la valeur réelle de notre argent, je vais vous décrire ma situation personnelle. Je gagne un salaire de vingt-cinq mille dollars environ par année. Sur ce salaire, le gouvernement prend évidemment des impôts, et ensuite il y a mon logement à payer sur une base mensuelle. Celui-ci me coûte environ six-cent dollars par mois. Avec cinquante dollars, je peux acheter toute la nourriture dont j’ai besoin mensuellement.
Je termine cette lettre ainsi, avec dans l’âme un tumulte de tendresse. Donnez-moi vite de vos nouvelles, chevalier des ombres lumineuses! À présent, c’est mon coeur et non seulement mes pensées que vous emporterez avec vous partout où vous irez.
Kassey-Lyn
le 4 mars 2006


Chère Demoiselle Kassey,
 
C'est une bien belle ville antique, nommée «superba» par Pétrarque lui-même. Adossée à la colline, entourée de solides murailles, elle affiche son indépendance et son gouvernement est une république. Comme Venise, comme La Sérénissime, elle règne sur les mers. Je viens donc de quitter Gênes, patrie de Christophe Colomb et de tant d'aventuriers, et je fais route vers Torino, capitale du grand-duché de Savoie. Vous aimeriez ce voyage, la campagne ici est magnifique et les gens accueillants. J'y vois beaucoup de sourires et de poésie. J'aime ce pays pour sa lumière, pour toutes ces beautés et la langue ensoleillée que l'on y parle, différente de la nôtre mais cependant si facile à comprendre avec un peu d'attention. Le monarque que je vais rencontrer est un grand ami de Louis XIV, toujours prompt à lui rendre service. J'espère que la Savoie, qui n'est pas un pays riche, trouvera dans ce nouvel accord quelque chose de bon, mais je n'en suis pas sûr, à titre personnel. Qu'importe, je vais où l'on me dit d'aller et je sais que je serai bien accueilli. C'est une mission facile au cours de laquelle je ne risque pas grand chose.

J'ai dans ma bourse de lourdes pièces de monnaie, effectivement, des louis d'or et d'argent (ces derniers sont nommés écus) et même quelques francs d'argent à l'effigie d'Henri IV. Je possède aussi moult piécettes d'un métal plus vulgaire et plus léger, du cuivre ou du bronze, originaires de nombreux pays que j'ai traversés. La valeur de ces pièces est très variable et seul le métal peut la déterminer. Les pièces d'or sont les plus courues, ensuite vient l'argent, et ainsi de suite. La pureté du métal a son importance. Une pièce d'or qui se marque de l'empreinte de vos dents vaut beaucoup. Il y a tellement de pièces en circulation dans toute l'Europe et battues dans tant de royaumes, duchés, comtés, principautés, républiques... que l'on ne s'y retrouve plus. En France, il existe depuis longtemps une monnaie de compte que l’on appelle la livre tournois. Elle permet d’évaluer des montants alors que les monnaies de base sont extrêmement disparates. Si vous avez fait des recherches, vous savez qu’un louis vaut vingt livres, qu’une pistole vaut dix livres, qu’une livre que nous appelons aussi «franc» vaut vingt sous (et donc qu'une livre égale un franc), et un sou (ou sol) vaut douze deniers. Je constate que le mot «sou» a fait long feu…

Là nous commençons à traiter de petite monnaie. Il y a aussi le liard qui vaut trois deniers et l’obole du dimanche qui est généralement d’un demi-denier. Toutes ces valeurs sont extrêmement théoriques et n'ont rien a voir avec les pièces qui nous passent entre les mains. Leur valeur n’est pas inscrite dessus et il nous faut toujours la traduire en monnaie de compte. Ce n’est pas un problème pour les plus courantes. Pour les autres, c’est une affaire de comptables. On dit que les lombards, justement n’ont rien perdu de leur talent dans ce domaine... Votre monnaie en billet de papier m’a beaucoup intéressé. Si j’en avais, avec leur valeur inscrite dessus, ma bourse serait plus légère et je n’aurais pas à me demander tous les soirs combien d’argent il me reste pour finir mon voyage! Il m’est bien difficile de me rendre compte de ce qu’est la valeur de l’argent à votre époque mais il me semble que la valeur de votre dollar n’est pas si éloignée de ce qu’est la livre pour nous. Aussi, j’imagine que vous vivez décemment mais que vous n’êtes pas riche.

Je ne sais si l’Italie inspire mon imagination plus que raison, mais les descriptions que vous me faites sur la façon d’acheminer l’eau dans vos maisons et de conserver toujours cette tiédeur, tout cela me rappelle Rome, l’antique, avec ses aqueducs, ses termes, ses bains publics et privés dans les villas. Il ne reste plus rien de tout cela, seulement des textes anciens et des fragments de ponts. Mais il me plaît de penser que les générations futures ont fait renaître ces choses-là, et les voies romaines sorties de terres où elle étaient enfouies pour relier rapidement toutes les grandes villes à de grandes distances.

Cela me conduit à cette partie de votre lettre où vous me révélez un futur si désastreux pour la monarchie en France. Le roi Louis le seizième sera donc décapité comme Charles Ier? Les Anglais l’on fait et voilà que Charles II a retrouvé son trône. Je sais par vous qu’il y a toujours une reine en Angleterre. Alors, pourquoi la monarchie en France aurait-elle disparu si complètement? Il a dû se passer des événements vraiment terribles et je comprends que cela est pour bientôt. Mes petits enfants connaîtront peut-être le sort funeste que vos ancêtres ont évité. Ah, chère Kassey-Lyn, j’ai vu la fureur du peuple sous la Fronde et j’ai été de son côté. Dieu m’est témoin que je n’aurais pas voulu que cela finisse ainsi...

J’apprends que vous auriez pu être duchesse? Je vous sais trop modeste pour en faire étalage mais je voulais vous faire partager mes réflexions à ce sujet. La noblesse du coeur ne se perd jamais, vous en êtes un vivant exemple. J’ai connu autrefois des femmes qui avaient ce rang, deux en fait, à des époques différentes. Belles, comploteuses, mystérieuses et frondeuses, aventurières et courageuses, elle étaient aussi hautaines et sans vertu. Mais je les ai aimées infiniment. C’était il y a fort longtemps, à une époque où je savais me faire aimer par ma plume dans un premier temps, puis par ma fougue et ma jeunesse ensuite...

Ne croyez pas que mon époque soit plus vertueuse que la vôtre. Mon temps est celui de l’hypocrisie où, ouvertement, l’on fait montre de dévotion à l’église, mais où l’on se livre en privé à tous les libertinages dans les alcôves des hôtels particuliers où l’on tient salon, et plus si affinités. J’ai eu pour ma part une jeunesse modérément dissipée comparée à d’autres, mais néanmoins peu vertueuse. Les jeunes filles sages étaient bien rares et toutes promises au couvent ou à un vertueux mariage. L’idée d’une femme libre de vivre sa vie, libérée des sujétions de son sexe à mon époque (c’est-à-dire le mari ou le cloître), et qui choisit malgré tout la vertu, cette idée est admirable même pour nous autres. Les femmes ont toujours été placée sous la tutelle de l’homme, comme si le péché originel allait les dévorer sitôt déchaperonnées. Vous m’apprenez que nous avons eu tort et qu’en d’autres circonstances, les femmes libérées se comportent mieux que les hommes. Les hommes de votre temps doivent être bien malheureux : ils n’ont plus le privilège de leur naissance et ils n’ont plus celui de leur sexe. Tout doit donc se mériter? Oui, votre société doit reposer sur le mérite, car je ne crois pas, au risque de vous choquer, que les hommes soient égaux entre eux. Par contre, cette complémentarité dont vous me parlez entre les hommes et les femmes m’intrigue énormément. Je suis, pour ma part, délicieusement tenté de croire que les hommes et femmes sont égaux. Même si je frémis à l’idée de tous les dogmes que cela remet en cause...

Un brin de culpabilité au coeur, je vais bientôt prendre congé de vous, sans oser écrire le moindre vers, car je suis bien honteux de ceux que je viens de faire dans ma lettre précédente. L’espace et le temps qui nous séparent ont bon dos, je vous assure. Je ne suis rien d’autre qu’un poète de quatre sous qui n’a jamais su écrire deux vers sans parler d’amour. Cela fait longtemps que mes pas ont quitté les chemins de la poésie et c’est heureux. Il n’y a pas un matin où je ne trouve de nouveaux cheveux blancs sur ma tête de vieux grigou. Je ne suis plus un jeune homme, mais vous devez être bien jeune... Votre coeur est pur et votre âme si sensible. Je vois bien qu’il me faut modérer ma plume. Vos lettres me sont précieuses mais votre bonheur à venir l’est beaucoup plus à mes yeux.

Je ne peux vous offrir que mon amitié, mais c’est une chose que je n’offre pas au rabais.

Bien à vous, ma tendre amie,

Aramis


Cher Aramis,

Ne vous culpabilisez pas pour ces paroles douces que vous m’avez écrites. Votre poème était émouvant et tendre... Il faut bien dire que je n’ai jamais connu cet amour mystérieux et qui semble si doux entre deux personnes qui s’aiment. Ce que j’éprouve pour vous est l’affection d’une amie et d’une confidente. Oui, c’est possible que, pour un instant, vos paroles m’aient fait plus grande impression... Je ne sais trop. C’est la toute première fois que cela m’arrive. Je vous admets ne pas comprendre cette réaction que j’ai eue. Je suis retournée lire ce que je vous avais envoyé, et ma foi! J’ai rougi jusqu’au blanc des yeux. Comment ai-je pu vous écrire de cette manière? Je suis un peu troublée...

J’ai beaucoup d’affection et de tendresse à partager, et j’imagine que c’est pour cette raison que mes rimes ont dépassé mes pensées. Si je vous dis que vous êtes dans mon coeur, c’est que vous avez une place parmi les gens que j’admire, que j’estime et que j’affectionne. Toute personne qui croise mon chemin se voit octroyer une petite place dans mon coeur. La plupart n’ont que du respect et de l’amitié, certains d’entre eux, comme par exemple d’Artagnan, ont en plus mon estime. Ensuite, en un nombre plus restreint, sont ceux qui ont mon affection et une très grande tendresse. Vous êtes de ces personnes, cher Aramis. Plus profondément encore sont les êtres que véritablement j’aime, comme ma mère, ma grand-mère et ma tutrice. Et enfin, il n’y a qu’un seul être qui bénéficie de mon amour le plus profond, de ma dévotion, «de tout mon coeur, de toute mon âme, de toute ma force, et de toute ma pensée». Vous avez deviné? Il s’agit de Dieu. Bien qu'affectueux, mon coeur ignorait ce que pouvait être cet amour que partagent un homme et une femme... Vous m’en avez donné un aperçu, c’est une émotion si forte!

Votre poème m’était allé droit au coeur, non seulement pour l’amour dont il parle, mais aussi pour les sentiments de tristesse qui y sont cachés... «Prends pitié de ma peine car je ne suis qu’une ombre» m’a attendrie immensément.

C’est très dommage que vous ayez cessé d’écrire, car je vous le répète, vous le faites à merveille. La preuve, vous avez chaviré mon coeur et personne ne m’avait ébranlée à ce point. Croyez-moi, je ne vous en veux pas pour cela, bien au contraire. Continuez à écrire, quand bien même il s’agirait de poèmes d’amour. C’est un sentiment noble qui mérite chaque parole écrite en son honneur. Et vous pouvez aussi me les montrer, sans craindre que j’éprouve des sentiments autres que de l’estime et de l’affection pour vous... et aussi de l’admiration!

Peu importe le nombre de cheveux blancs que vous avez sur la tête. Vous êtes immortalisé par la littérature. Votre image est celle d’un jeune homme fougueux et passionné. Pour tout dire, vous avez toujours vos vingt-trois ans et vous les aurez indéfiniment dans la pensée de chaque nouvelle génération qui découvrira les merveilles des écrits d’Alexandre Dumas.

Je vous remercie de cette très belle description des paysages que vous voyez durant votre voyage. J’ai l’impression d’y être à vos côtés, appréciant les rayons du soleil dans un ciel d’azur, sur une route parsemée de petits villages accueillants où tous les gens sont souriants. L’image est plus nette que dans les lettres précédentes où le mot «mission» m’avait fait imaginer de multiples dangers partout, comme au temps de Richelieu. Et je suis bien contente de la description que vous faites de l’argent dont vous vous servez. Je connaissais déjà la valeur d’une pistole et d’un louis, mais j’ignorais celle de votre petite monnaie. Et puis je suis très surprise que l’on puisse imprimer l’empreinte de ses dents sur une pièce d’or! On dit que plus l’or est pur, plus il est malléable. L’or est à ce point convoité aujourd’hui qu’il a beaucoup augmenté de valeur et aucune pièce n’est faite de ce métal. Les bijoux sont terriblement dispendieux.

Je suis profondément navrée à propos de ce que je vous ai dit du futur de la France. S’il est véridique, il n’en est pas moins très affligeant. Les circonstances ont en effet été très difficiles. Mais la Fronde telle que vous l’avez connue n’est pas celle qui a conduit la nation à cette extrémité. Vous avez frondé, certes, mais vous avez toujours servi le roi. Et bien plus, car dans cette période, vous avez honoré de votre courage et de votre dévouement un roi déchu, plus grand dans sa chute que bien d’autres dans la popularité. En cette circonstance, vous avez servi la royauté. Au moment d’envoyer Raoul à l’armée pour la première fois, Athos l’a emmené à Saint-Denis, et lui a montré la tombe du roi Louis XIII. Je me souviendrai toujours de ces paroles du comte à son fils: « Raoul, sachez distinguer toujours le roi de la royauté. Le roi n’est qu’un homme, la royauté, c’est l’esprit de Dieu; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l’apparence matérielle pour le principe invisible, car le principe invisible est tout. Tout au contraire de nous, qui avons eu un ministre sans roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez donc servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la toute-puissance a son vertige qui la pousse à la tyrannie, servez, aimez et respectez la royauté, c’est-à-dire la chose infaillible, c’est-à-dire l’esprit de Dieu sur la terre, c'est-à-dire cette étincelle céleste qui fait la poussière si grande et si sainte...» Vous n’avez rien à vous reprocher des décisions que vous avez prises dans ces moments difficiles. Vous avez pris le parti de la vraie royauté, tout comme Athos, et vous savez plus que moi quel grand homme il était. Eh bien, vous êtes aussi grand que lui.

Je remarque, cher ami, que dans presque toutes les lettres que vous m’écrivez vous vous dépréciez d’une façon ou d’une autre. Quelles souffrances avez-vous endurées pour vous critiquer de cette manière? Chaque pique que vous vous infligez résonne douloureusement dans mon coeur. Personne n’échappe à l’imperfection adamique. Voyez-vous, si les récits de Monsieur Alexandre Dumas sont véridiques, je suis au courant de bien des décisions un peu délicates que vous avez prises dans votre vie. Si cela est, vous avez conspiré contre le roi et avez mis en péril la vie d’un ami, un peu par ambition sans doute, mais sûrement pour d’autres raisons que vous n’avez pas à me dévoiler.
Laissez-moi vous décrire un homme qui a vécu au début du XXe siècle, durant les guerres mondiales. Même si sa mort remonte à plus d’une soixantaine d’années, la seule mention de son nom provoque des frissons de dégoût, de terreur et de haine à beaucoup de gens. Il s’appelait Adolf Hitler. Cet homme était allemand et très fier de sa race. Il était chancelier au gouvernement de son pays, et il possédait beaucoup de charisme et d’éloquence. Lorsqu’il montait sur une estrade et discourait devant la nation, il savait exalter les foules par sa grandiloquence. Il les excitait à la guerre, au meurtre sans pitié, sans remords. Selon lui, tous ceux qui n’étaient pas de race aryenne, autrement dit, ceux qui n’avaient pas la peau blanche, étaient inférieurs et appelés à disparaître. Le résultat de sa haine conjuguée à ses talents d’orateurs? Des centaines de milliers de Juifs, de Noirs, et d’autres races ont été sauvagement persécutés, battus, arrachés à leur foyer, privés de leur dignité, effroyablement torturés et tués dans des camps de la mort. Ils empilaient leurs corps comme des bûches dans des hangars en hiver puisque le sol était trop gelé pour qu’ils les enterrent. Parfois, dans les temps doux, ils poussaient la cruauté jusqu’à contraindre les victimes à creuser leur propre tombe... Ce fut un massacre génocide comme il ne s’est jamais produit dans l’histoire, pas même à la Saint-Barthélémy. La guerre a fait de ces hommes des machines à tuer sans conscience ni morale. En 1945, les trois nations alliées, c’est-à-dire l’Allemagne, la Russie et l’Autriche ont perdu la guerre contre la coalition, c’est-à-dire la France, l’Angleterre et les États-Unis. Et lorsque Hitler s’est vu entouré par ses ennemis, plutôt que de faire face à la justice et au jugement, il s’est lâchement suicidé. Cet homme aurait eu de multiples raisons de culpabiliser et de se déprécier. Il est la cause directe de l’assassinat d’innombrables êtres humains. Et pourtant, il n’a jamais ne serait-ce qu’une seconde, regretté ses actes immondes. Au contraire, il s’en est glorifié dans un livre!

Voyez-vous la différence qu’il y a entre un homme immonde comme celui-là et un gentilhomme comme vous, Aramis? Vos sentiments seuls attestent de votre bon coeur et de la beauté de votre âme. Je ne suis qu’une jeune fille et par conséquent ne possède que peu d’expérience, mais j’ai appris une chose pour l’avoir vécue: plus on se déprécie, plus profondément l’on sombre dans la douleur et le regret.

Relevez la tête, chevalier, et ne pensez plus que votre coeur est sec et cynique, car en vérité, il est tendre et sincère. Toutes vos lettres le confirment.

Vous plairait-il de savoir ce qu’est devenu Aramits à notre époque? C’est un magnifique village prospère que le vôtre, niché dans une vallée et entouré d’un paysage féerique de montagnes. J’ai même vu le château dans lequel vous êtes venu au monde. Et vous avez là une très jolie abbaye. Le village compte actuellement six cent soixante habitants, et la plus grande attraction des visiteurs est, le devinez-vous? C’est vous, tout simplement. Si j’ai le bonheur de visiter un jour la France, ce sera le premier endroit où j’irai, pour voir de près tout ce qui vous est familier. Et ensuite, j’irai goûter les pruneaux de la ville d’Agen, dans le Lot-et-Garonne, dont le nom est à l’origine de mon nom de famille.

J’ai trouvé étonnant que la notion d’égalité entre l’homme et la femme brise des... dogmes? En toute franchise, j’ignore ce que sont les dogmes... S’il s’agit des mêmes que ceux dont ce jésuite à Crèvecoeur voulait que vous vous inspiriez pour écrire une thèse, je vous avoue que vous m’y perdez, un peu comme D’Artagnan. Je trouve surprenant qu’il puisse y en avoir au-delà des principes simples contenus dans la Bible. Le livre de la Genèse au chapitre deux, verset quinze, est très explicite : «Et Jéhovah-Dieu dit encore: il n’est pas bon que l’homme reste seul. Je vais lui faire une aide qui lui corresponde.»

Ne craignez pas de me choquer, ami, il en faut beaucoup pour cela aujourd’hui. Dans le principe et d’après la charte sur les droits universels de l’homme, tous sont égaux. Mais l’économie, l’éducation, les préjugés sont autant de barrières qui divisent les humains et différencient forcément chacun d’eux. Moi, par exemple, malgré le fait que je veux à toute force traiter tous les humains avec la même considération, je n’échappe pas à certains préjugés. J’ai horreur de la vulgarité. En lisant vos aventures, j’ai eu un aperçu des jurons que vous utilisez. Si vous entendiez ceux que les hommes et même les femmes profèrent sans vergogne aujourd’hui, vous seriez indigné. Tous les termes religieux y passent, et je fais rire de moi si je dis «Fichtre» ou bien «Zut». Le monde ne va certes pas en s’améliorant. Je suis l’exception en ce qui concerne la moralité aujourd’hui. Certes, il y a des femmes qui ont des principes moraux, et je suis certaine qu’il y a beaucoup de jeunes filles qui ont les mêmes résolutions que moi. Cependant, la morale moderne permet beaucoup de choses impensables du point de vue biblique. Certains ecclésiastiques encouragent même les jeunes couples à vivre en concubinage pendant quelque temps avant de songer au mariage. Je ne crois pas qu’il y ait quelque changement depuis votre époque, si ce n’est que tout se fait sans le moindre scrupule, aux yeux de tous. C’est complètement aberrant. La dépravation a d’énormes conséquences sur la société contemporaine, qui se répercutent dans tous les domaines de la vie. La destruction du noyau familial, les divorces, les rancunes, le désespoir des enfants victimes des infidélités, les grossesses non désirées, les maladies...

Je crois que j’en ai assez de patauger dans ce sujet douloureux.
J’ai composé un poème il y a quelques années, qui parle de l’inspiration. Je m’étais réveillée à deux heures de la nuit, avec ces pensées qui envahissaient mon cerveau. J’ai sorti mon carnet de poèmes en catastrophe et j’ai jeté sur papier ces réflexions qui me tourmentaient. Enfin, en voilà le résultat.

Ce poème a pour titre «Les fruits du coeur».

Que me comprennent qui le peuvent,
Je livre à tous mes sentiments,
Car cette force dont je m’abreuve,
Emplit mon coeur de grands tourments,
Je vis de la foi qui inspire,
Mon âme est remplie de tendresse,
Voyant mon imagination fleurir,
De l’inspiration les douces caresses,
À toute beauté je donne gloire,
Grâce à la source de mon coeur,
Elle se reflète dans le miroir,
De mon âme emplie de douceur,
Je respire par ma plume,
L’amour et la joie de la vie,
Malgré mon esprit qui s’embrume,
La douce chaleur qui m’étourdit…

Comment le trouvez-vous? Il n’est point question d’amour dans ce poème, si ce n’est celui qu’on éprouve pour la vie. J’ai lu les fables de La Fontaine, et je sais que je suis loin d’égaler ce maître en poésie. Mais cela me fait du bien d’écrire mes pensées. Cela peut aussi devenir un échappatoire salutaire pour une personne triste ou en colère. Une fois que l’on a tâté de la plume, l’on ne peut s’empêcher d'écrire à nouveau.

Je vous envoie encore une volumineuse correspondance, ne m’en veuillez pas trop, je vous en prie...  Je crois que vos pigeons n’auront jamais autant fait d’exercice!

Bien à vous,
Kassey-Lyn
le 6 mars 2006


Chère Kassey-Lyn,

Il m'a fallu attendre un peu pour envoyer ce billet, car je n'avais plus de pigeons voyageurs... J'en ai plusieurs, ceux qui connaissent le chemin du Béarn et me tiennent informé des nouvelles du pays, ceux qui connaissent le chemin de Madrid (ceux là ont un plumage particulier, impossible de les confondre avec les autres), et enfin, les pigeons de Dialogus qui portent sur le cou des marques de palombes et qui ont tendance à s'échapper avant que je n'aie fini d'écrire mes messages, si je n'ai pas la présence d'esprit de fermer la fenêtre...

J'ai quitté hier matin la ville de Turin. Je ne m'éterniserai pas à la cour du Grand Duc. On s'y ennuie ferme, et la plupart du temps, on ne le sait pas! Turin est une grande ville, en pleins travaux. Beaucoup d'édifices sont en construction et les habitants se plaignent que les travaux n'avancent pas ou qu'il y en a beaucoup trop... (j'imagine qu'ils sont financés par l'impôt). J'ai pu cependant, grâce à une de mes relations, approcher une inestimable relique, le Saint-Suaire, en avez-vous entendu parler? J'avoue avoir ressenti une grande émotion à sa vue, et je l'ai même touché une seconde. Pendant ce bref instant qui n'a duré que le temps d'un battement de coeur, ce fut comme si tous mes doutes, toutes mes incertitudes et tous mes remords avaient disparu, comme si mon esprit avait vu clair, aussi loin que l'infini. Cette expérience va sûrement me rester à l'esprit quelques temps

A présent, je voyage sur un chemin de montagne. J'ai échangé ma monture contre un mulet, mieux adapté aux sentiers escarpés qui m'attendent. Je me rends dans un monastère près d'ici où je rejoindrai le père Aristide, un bien brave homme qui va bientôt prendre de nouvelles fonctions. À cette période de l'année, il ne neige pas encore et les chemins sont praticables. Cette bourrique de mule est en train de se remplir la panse de feuilles mortes! Il faut que je l'aie à l'oeil ou bien elle va éclater...

Je vous remercie, chère demoiselle d'Agenais, de me donner des nouvelles d'Aramitz. J'avoue que, depuis que je connais Dialogus, je me demande souvent ce que deviendra mon village dans ce futur lointain, et vous êtes la première à m'en donner des nouvelles. Je pensais que le bourg serait davantage peuplé mais qu'importe. Vous m'apprenez que je suis devenu prophète en mon pays? Tout cela est bien surprenant. Au jour où je vous écris, je me fais pourtant bien du souci pour l'avenir de ma famille mais je ne veux pas vous ennuyer avec cela. Je connais la ville d'Agen (celle de mon époque), c'est une fort belle ville et qui doit bien se porter dans votre futur. L'un de mes correspondants de Dialogus en est originaire.

Tout ce que vous pouvez m'apprendre sur les femmes à votre époque est si... intrigant. Quand je vous parle de briser des dogmes, je fais référence au statut et au rôle des femmes dans la religion. Pour mes contemporains, l'égalité entre les hommes et les femmes est aussi inacceptable que l'est à vos yeux une certaine libéralité des moeurs. Autour de moi, beaucoup de chrétiens pensent encore que les femmes n'ont pas d'âme et qu'elles doivent être maintenues dans l'ignorance. Accéder à la connaissance les précipiterait immanquablement dans les bras du Malin. Aussi, une femme ne peut-elle pas être prêtre. Le seul fait d'être en face de ses fidèles la soumettrait à la tentation, celle de la chair (ainsi, Marie-Madeleine fut immanquablement une prostituée...). Alors, qu'au contraire, pour un homme, le cas n'est pas considéré comme un obstacle (même s'il arrive que certaines paroissiennes soient terriblement jolies et vous confessent des choses à faire rougir un hussard). J'ai suffisamment parlé avec mes frères pour savoir que si le célibat les rassure pour certains, la chasteté pèse à beaucoup. Ce que vous me dites dans votre lettre m'a conduit à réfléchir à ces choses là. Si l'on admet qu'une femme soit soldat, il me semble évident qu'elle vivra comme un soldat. Si l'on admet qu'une femme travaille et subvienne à ses besoins, il me semble que l'on admet aussi qu'elle devienne propriétaire d'elle-même et qu'elle mène sa vie comme elle l'entend. Tout ce que vous me dites sur les moeurs de votre époque est certes regrettable d'un point de vue moral, mais cela ne me semble pas déraisonnable. Les valeurs traditionnelles auxquelles vous êtes attachées et qui sont celles auxquelles j'ai été habitué ne sont pas forcément en accord avec le reste des principes de votre société. Mais si votre société est libérale, elle admet que les uns vivent chastement et les autres pas du tout, chacun choisissant de lui-même sa voie. Je suis tellement perdu par tout ce que vous m'avez révélé, que je ne saurais émettre une opinion valable sur tout cela.

Vous me parlez d'un certain Hitler, à la même époque que Hiroshima. Charmante époque que voilà! Je sais que vous me contez ces choses là pour me rassurer vis-à-vis de ma conscience, quoi que j'aie fait. Je crois comprendre en vous lisant ce qu'est un «génocide». Je n'ai effectivement rien commis de ce genre, ni personne de ma connaissance. Mon siècle n'a pas les moyens «technologiques» de ce genre de passe-temps. Mais vous avez écrit une chose très juste: «la guerre a fait de ces hommes des machines à tuer sans conscience ni morale». Je crains que cela n'ait toujours été vrai...

Votre amitié m'est très précieuse, mais je ne peux pas vous laisser croire que je me déprécie. J'ai conscience au contraire de ce que je suis, de ma force et de ma faiblesse, je ne suis ni modeste, ni humble, ni ignorant, ni vertueux. Je sais que j'ai fait des choix discutables et je ne sais pas si ce sont les mêmes que ceux auxquels vous faites allusion (D'Artagnan pense aussi que Monsieur Dumas a «poussé le bouchon» un peu loin en ce qui nous concerne, mais comment le lui reprocher, nous lui devons tout, même le plaisir de converser ensemble en ce moment).

La vie est longue, Kassey, et nous réserve bien des revers de fortune. Je crois que mes nuits seraient beaucoup plus paisibles si j'avais suivi toute ma vie une seule ligne sans me poser de questions. Mais je m'en suis posé beaucoup. Cela m'a conduit à abjurer ma religion, à trahir mes amis sans jamais avoir voulu le faire, à dissimuler de plus en plus de choses aux êtres chers pour les protéger, mais donc à mentir. D'un autre côté, je ne pouvais pas faire autrement, j'étais poussé par la volonté d'échapper à mon destin, cette vanité qui vous persuade que vous pouvez devenir ce que vous décidez, comme si la volonté suffisait et comme s'il n'y avait pas de prix à payer pour cela...

Non je ne me déprécie pas, même quand j'avais dix-huit ans, j'étais déjà sûr et fier de moi! En vieillissant, on apprend malgré soi à se voir autrement, et l'on regrette le temps de ses vingt-trois ans.

Je vous ai beaucoup parlé de moi, et vous allez croire que je suis mon principal centre d'intérêt. Eh bien non! J'ai relu vos lettres et j'essaie de me représenter la jeune fille que vous êtes, perdue au milieu d'une ville dont les maisons sont si hautes que leur toit gratte le ciel. Vous travaillez tout le temps et pourtant vous êtes souvent seule. Vous aidez des gens plus âgés que vous et les autres jeunes gens ne vous comprennent pas, ils vous sentent différente. Je relis les vers que vous m'avez envoyés. Ils sont comme le miroir de votre âme et dessinent la silhouette d'une jeune fille que je ne peux imaginer qu'en fermant les yeux. Vous m'encouragiez hier encore à écrire des vers à nouveau? Ceux-ci sont pour vous, tendre amie, et pardonnez-moi d'avance si mon imagination me trahit et si comme les vôtres, mes mots dépassent ma pensée.

Mais qui peut te comprendre? Nous te croyons de chair,
Tu es pour nous la mère et la fille et l'amante.
Si ton coeur est à prendre, insoumise Atalante
Innocence éphémère n'est que parole en l'air.
Ton âme n'est pas à vendre, ton esprit reste libre.
Si tu te désespères, par les tiens rejetée
Sache qu'ils ne sauraient prendre cette tendresse citée,
Il n'y a pas de père pour les jumeaux du Tibre.
Il n'y a que la tendre amitié libérée
Un message à deux clés par un courrier d'hiver.
Mais qui peut te comprendre? Toi qui leur as ouvert
Ce beau coeur tourmenté par des cordes enserré…

Tu as besoin de croire en la lumière divine,
En la vie, en l'amour, les secrets de ton coeur
Se révèlent tous les soirs et te font un peu peur.
Mais au lever du jour, ma tendre Kassey-Lyn,
Tu te réveilles plus femme, belle âme inassouvie!
Tu sens brûler la flamme qui tue les solitudes
Mais ne laisse pas le temps ancrer les habitudes,
Tu vas vivre longtemps, tu en auras envie.

Aramis


Cher Aramis,

Si vous saviez l'inquiétude que j'ai ressentie durant les jours qui ont suivi l'envoi de ma dernière lettre… Je m'accablais de reproches, je me traitais de sotte et je craignais que vous ne vouliez plus m'écrire. J'apprends que votre silence n'est causé que par un imprévu, et je suis très soulagée. Les pigeons ne sont plus utilisés aujourd'hui pour transmettre la correspondance, aussi n'ai-je pas pensé à la possibilité que vous ayez pu manquer de messagers… J'ai voulu connaître un peu plus ces pigeons dont vous vous servez pour envoyer vos lettres, et le mot «palombe» a retenu mon attention particulière. C'est un oiseau magnifique. Les pigeons qui me sont familiers sont plutôt gris et noirs, avec parfois des éclats émeraudes ou pourpres sur le col. Et puis, ils ne sont pas très farouches, friands qu'ils sont des aliments que beaucoup de gens leur distribuent dans les parcs à la saison douce. Cela me fait penser à ce qui m'est arrivé il y a quelques années, au mois de janvier. J'ai trouvé un pauvre pigeon dans un banc de neige près de chez moi, blessé et transi de froid. Il était trop tard pour tenter quoi que ce soit pour lui sauver la vie, alors je n'ai pu que le bercer. Ce que j'ai fait pendant deux heures entières, jusqu'à ce qu'il ferme les yeux... Au dernier moment, il a roucoulé et a posé sa tête sur ma paume. Depuis, je regarde toujours ces volatiles avec beaucoup d'émotion…

Vous étiez donc à Turin… Torino… Aujourd'hui, cette ville compte près de 910,000 habitants et des myriades de bâtiments superbes et de monuments. La patience des habitants sera grandement récompensée, croyez-moi! Je ne connais pas l'histoire du Grand Duc de Savoie, mais si vous me dites qu'il est ennuyeux, je ne chercherai pas à me renseigner…

J'ai bel et bien entendu parler de ce suaire que vous avez contemplé, et j'ai vu des images de cette relique… Ah! Y penser me perce le coeur, surtout après avoir lu votre sentiment en ce qui le concerne… Allons, je crois que je ne dirai rien à son propos…

Vous êtes l'attraction d'Aramits, en ce que votre histoire y est gardée et répétée… La lettre A du nom Aramits est dessinée comme un chapeau à plume, et le trait sous le nom, c'est une épée. Vous n'y êtes pas un prophète, mais un héros légendaire! Comme partout dans le monde, d'ailleurs…

J'ai abordé un sujet un peu difficile en vous parlant de votre passé. Il est probable que M. Dumas a en effet exagéré les faits en écrivant votre histoire. Cependant, votre lettre d'introduction adressée à Sire Dumontais laisse entendre qu'il y a peut-être une part de vérité dans ce qu'il raconte. Vous aviez envisagé d'écrire vos mémoires, mais qu'une fois publiées, celles-ci vous conduiraient à la Bastille. Les événements que M. Dumas décrit concernent Belle-Île, M. Fouquet, l'homme au masque (de fer ou de velours)… Enfin, s'il y a une part de vérité dans ces événements, vous auriez tenté de remplacer le roi Louis XIV par son jumeau qui avait été tenu caché, et Porthos vous aurait suivi sans le savoir dans ce complot… M. Dumas rapporte que cela n'a pas fonctionné, que Fouquet a été emprisonné, Porthos serait mort à Belle-Île, et vous-même forcé de vous exiler en Espagne… après avoir frôlé le suicide de près!

Parler de cela me trouble, je ne sais trop comment vous réagirez en lisant ces quelques mots. Si cette part de votre histoire est véridique, vous avez du souffrir bien plus que vous ne l'écrivez aujourd'hui. Cependant, je suis heureuse si votre âme est apaisée. Je ne vous demande pas de me révéler quoi que ce soit, à moins que vous ne le vouliez bien. Je voudrais seulement que vous sachiez que peu importent les actions passées ou leurs mobiles, mon opinion de vous ne change pas, et mon amitié vous est acquise entièrement.

Je relis vos conclusions concernant mon époque et ses valeurs. Ma foi! Vous en avez une telle compréhension que j'ai l'impression que vous êtes présent, en 2006… Vous résumez très bien la société dans laquelle je vis. Ah! Si vous saviez à quel point je serais heureuse de voyager dans le temps, d'aller vivre à votre époque sur cette terre qui a appartenu à mes ancêtres… Je laisserais volontiers derrière moi tous ces progrès de science, tout ce confort matériel moderne, pour connaître une société qui, malgré ses imperfections, ne me mépriserait pas pour mes valeurs morales et spirituelles…

Je connais beaucoup de votre vie, et vous ne savez presque rien de la mienne, en dehors de ma situation financière et de mes origines ancestrales. Je puis peut-être me décrire quelque peu. J'ai un visage ovale encadré de cheveux ondulés dont la couleur oscille entre le châtain et le roux. Ils atteignent le bas de mon dos. Mes yeux sont vairs, variant entre le vert et le brun noisette. J'ai le nez petit, des sourcils que je dirais arqués et des lèvres pleines. J'ai recherché parmi les jeunes femmes que vous auriez peut-être rencontrées, et à qui je ressemble un peu. En dehors du nez et des cheveux, je ressemble beaucoup à Henriette de France, fille du roi Henri IV, qui est somme toute une lointaine parente. Je n'oserais dire que je suis jolie, cela serait bien prétentieux, mais je crois que je ne suis pas vilaine.

J'ai vécu la moitié de ma vie à des centaines de lieues de la capitale canadienne, encore plus au nord, dans une ville appelée Rouyn-Noranda. Longtemps, les gens y ont extrait du cuivre, aussi cette ville a été appelée «Capitale du cuivre». Je vivais en dehors de la ville elle-même, sur une terre qui s'étendait très loin, et qui englobait toute la montagne. Sur cette terre il y avait même une mine d'or abandonnée, près d'une jolie rivière regorgeant de poissons. Je pouvais marcher des jours entiers sur ce domaine recouvert de forêts d'épinettes, de sapins, de bouleaux… D'ailleurs, en toutes ces années, je n'en suis pas venue à bout. Cette terre appartenait à un couple charmant, qui m'a recueillie à un moment de détresse. La dame, ma tutrice, est devenue pour moi comme une seconde mère, et c'est elle qui s'est chargée de mon éducation. Je lui dois ma vie et ma dignité car sans elle, je ne serais peut-être plus de ce monde. J'ai trouvé chez ces gens un refuge à un moment où ma vie même était menacée.

Je suis bien jeune encore, certes, mais j'ai connu très petite une grande souffrance. Avant même mes six ans, j'ai été cruellement séparée de ma mère que je n'ai pas revue durant près d'une année. Et puis, quelque temps plus tard, soit dans ma dixième année, on me l'a arrachée à nouveau, et cette fois pour plusieurs années. Je vivais à plus de 1 740 lieues de distance de ma mère, et en même temps de ce danger mortel. Pardonnez-moi si je ne vous donne pas davantage de détails, mais ce souvenir est encore très douloureux et très présent dans ma mémoire.

Je crois que la description que je vous ai faite de moi-même pourra vous donner une image plus précise de ce que je suis, du moins en apparence. Et je vous en prie, ne craignez pas pour ma vie, le danger est écarté même si les souvenirs sont désagréables.

N'ayez jamais crainte, ami, de m'écrire tout ce que vous voudrez. Plus vous me parlez de vous, plus je suis heureuse. Je ne vous trouve pas du tout égoïste, bien au contraire! Il y a au moins cela que j'apprécie dans la société moderne: la liberté d'expression. Vous pouvez m'écrire de tout, de la prose à la poésie, de vos joies, de vos tristesses, de vos colères! Je lirai tout cela, même les jurons, s'ils vous échappent, et vous pouvez être assuré qu'aucune de vos confidences ne sortira de mon esprit. Elles m'accompagneront jusque dans la tombe.

J'ai beaucoup apprécié vos vers, et je suis bien heureuse que vous en écriviez. J'ai commis la maladresse de parler de Monsieur de La Fontaine, pour parler de poésie. Il faut dire que je ne lui connaissais que ses fables. J'ai eu le malheur de trouver ses… contes libertins. Aux premiers vers, je suis devenue cramoisie, et j'ai bien vite fermé le livre. Fichtre, quelle impudence! Je crois comprendre pourquoi l'Église avait interdit cette lecture… Vos vers sont mille fois meilleurs.

Il ne me vient aucune inspiration aujourd'hui, aussi n'écrirai-je pas de vers cette fois. Je suis un peu mélancolique d'avoir évoqué mon passé, mais cela passera. Que diriez-vous si, dans ma prochaine lettre, je vous décrivais notre habillement moderne? Je vous avais promis cette description, je n'ai pas oublié. Il y a loin entre les aiguillettes et le velcro… Je n'en dis pas plus pour le moment…

Kassey-Lyn
le 10 mars 2006


Chère Kassey-Lyn,

Je viens de passer une journée bien étonnante en compagnie de charmantes gens. Le père Aristide vient de m'offrir l'hospitalité dans sa nouvelle cure, et il compte sur moi pour l'assister à l'office de demain matin. Toute la paroisse sera là, impatiente de faire la connaissance de son nouveau curé, toute la paroisse, autant dire toute la ville, s'agissant de Pignerol, un dimanche matin...

Au loin, j'ai observé la citadelle. Ils n'ont décidément pas tardé à réparer la tour et les murailles atteintes par l'explosion. Il y trois ans, dit-on, la foudre a frappé ici épargnant miraculeusement Fouquet, locataire bien involontaire de ces lieux. En réalité, la foudre s'appelait Porthos et il a eu la main lourde dans le dosage de la poudre. Il aurait pu y laisser la vie, il y a laissé tout de même sa santé. Depuis lors, je ne peux plus le laisser m'accompagner dans l'une où l'autre de mes escapades, il en est fort désolé et il s'étiole dans l'inactivité. La réalité est là: nous avons échoué à faire évader Fouquet. Plusieurs personnes ont été tuées et Porthos a été blessé. C'est un miracle que nous ayons pu nous enfuir. Nous n'avons même pas été compromis dans l'affaire, nos noms n'ont pas été cités. Saint-Mars, le gouverneur de la citadelle, a mis ce désastre sur le compte de l'orage. Ce faisant, il a sauvé sa carrière et absous les coupables. Aujourd'hui je peux revenir ici sous l'identité de l'Abbé d'Herblay, personne ne me connaît, et grâce à mon nouvel ami que j'espère pouvoir convaincre de m'aider, je vais tenter de recontacter Nicolas, et ce deuxième prisonnier arrivé ici il y a cinq semaines, qui pourrait bien être le «masque de fer».

Ce que vous m'apprenez sur le livre de monsieur Dumas est à la fois fort surprenant quoique terriblement vrai par certains côtés. Au service de Nicolas Fouquet, par choix et parce que je l'admirais, j'ai vu s'accumuler les périls au-dessus de sa tête et n'ai eu de cesse de le convaincre d'agir avant qu'il fût trop tard. Mais savez-vous ce qu'il disait devant chaque nouvelle preuve du complot qui se tramait contre lui? Il souriait avec douceur, me posait une main amicale sur l'épaule et concluait «j'ai le coeur au-dessus des périls, mon ami». Avec le recul, je ne vois pas dans cette phrase que l'affirmation de son courage, j'y vois aussi sa foi, et l'acceptation de son sort. Alors qu'il me parlait ainsi, mon coeur à moi se serrait devant tant de fatalisme. Je n'ai jamais voulu accepter l'idée la prédestination, c'est pour cela que mes grands-parents huguenots me considéraient comme un salle gosse et que j'ai fini chez les jésuites, longtemps plus tard. Aujourd'hui encore, je me dispute encore avec tout janséniste qui ose me tenir certains propos... Mais passons, pour en revenir à mon ami Nicolas, j'ai bien essayé de le sauver contre lui-même. Mais Sa Luminosité Astrale avait des espions, elle aussi. C'est pourquoi elle a décidé d'entraîner le surintendant à Nantes aux États de Bretagne dont elle n'avait cure, pour pouvoir être à côté de Fouquet et lui mettre la main au collet s'il décidait de fuir vers sa ville fortifiée de Belle-Île.

En réalité, dès qu'il a su que la Cour partait pour Nantes, Nicolas a su que c'était fini. Il a mis ses papiers en lieu sûr, ce qui obligera Colbert au moment de son procès à en faire fabriquer de faux, en guise de preuve de déloyauté, puis le surintendant m'a demandé de ne rien faire mais nous l'avons quand même suivi, nous, ses amis. Sa Luminosité Astrale nous suivait aussi à la trace. Nous avions placé des pions partout pour déjouer toute arrestation arbitraire et subite. Hélas! Je n'avais pas pensé à d'Artagnan. Sentait-il quelque chose, ce cher ami? Il a été malade tant qu'il a pu (une grippe en septembre, je n'y ai jamais cru!) mais il lui a bien fallu se rendre chez le roi qui l'attendait pour lui donner ses ordres. J'étais lié. Je n'aurais pas pu prendre les armes avec en face d'Artagnan et ses mousquetaires. Louis le savait. C'est pour cela qu'il ne s'est rien passé à Belle-Île en réalité, parce que le roi de France n'hésite pas, quand il le faut, à se servir de l'amitié qui neutralise certains hommes dans leurs actions et dans leur choix. Il faut mettre au crédit de ce monarque qu'il est un fin observateur le l'âme humaine. De même, il a toujours su, malgré le mal qu'il faisait à Fouquet, que ce dernier ne le trahirait jamais. La tentative d'évasion ratée a donc eu lieu quelques petites années plus tard à Pignerol, avec un résultat désastreux. Porthos, que j'ai toujours cru indestructible, a survécu à l'avalanche de pierre qui lui est tombé dessus, mais son dos le fait terriblement souffrir à présent et tenir debout est pour lui un calvaire. En vérité, tout cela est de ma faute, car il m'a toujours suivi aveuglément là où je lui demandais d'aller. Je ne sais que trop comment il qualifie son état actuel...

Quant à ce secret (de Polichinelle à ce que je vois) concernant Louis et son frère jumeau, tous ceux qui étaient au courant ont été mis définitivement hors d'état de pouvoir l'éventer, si vous voyez ce que je veux dire. Du vivant de Mazarin, j'étais protégé. Avec l'arrestation de Fouquet, ma dernière protection tombait. Je me suis tourné vers la reine mère, Anne d'Autriche, et ensemble nous avons trouvé le moyen de mettre le jeune homme à l'abri. Il était encore libre à cette époque, mais prié de résider hors de France. Aujourd'hui, la reine n'est plus. Et je crois que l'homme qui est à Pignerol est celui que vous appelez le masque de fer.

Pour conclure sur cette affaire, j'ai bel et bien quitté la France à cette époque, car comme tous les amis de Fouquet je m'attendais à être arrêté à tout moment. Qui plus est, j'étais informé de l'existence de Philippe. Pire! Je m'étais lié d'amitié avec lui. Si vous saviez...comme l'histoire de France eût pu être différente s'il avait été roi.

La servante du père Aristide est en train de faire le ménage. Seigneur! Je n'ai jamais vu une scène aussi drôle. Pour nettoyer la pièce, la guerrière envoie un ultimatum à la vermine priée de quitter les lieux. Trois grands coups de bâton sur le plancher. Je viens de voir quatre souris et une colonne de cafards quitter les lieux précipitamment. La voilà maintenant au balai. Quelle énergie! Je comprends pourquoi cette faune a fui si promptement. La servante s'appelle Magda et elle est aussi grande et forte qu'un garde suisse. Elle est le vrai maître des lieux et je crois que le père Aristide va avoir du mal à s'imposer! Connaissez-vous le dicton «Nul n'est prophète en son pays»? J'y faisais allusion dans ma dernière lettre à propos de mon village. Ce n'était donc pas à prendre au sens littéral. Il y a bien assez de prophètes comme cela!

Ah, Mademoiselle! Laissez-moi vous remercier du portrait que vous me faites de vous-même. Je n'osais rien vous demander vous concernant, mais vous venez de répondre à l'un de mes voeux inexprimés. Vous n'êtes pas différente de la jeune fille que j'imaginais. Si vous ressemblez à Henriette d'Angleterre, vous correspondez tout à fait aux canons de beauté de mon époque. Je ne vois pas qui n'a pas été sous le charme d'Henriette, à part peut-être son mari... J'imagine que vous n'êtes pas vêtue comme madame. Je sens que vos enseignements sur la mode de votre époque seront des plus intéressants!

Je ne vous poserai aucune question sur votre vie. Au fil de vos lettres, j'ai ressenti certaines choses, comme si les mots pouvaient être bien plus fidèles à décrire une personne qu'un portrait ou une simple énumération de faits sur la vie des gens. Et c'est encore plus vrai pour vos poèmes, ils sont vraiment le reflet de votre âme. Il est bien temps pour moi de vous dire que je les apprécie, ce que je n'ai encore fait. En vérité, pardonnez-moi, mais je crois que les mots lorsqu'ils sont maniés avec une sincérité absolue peuvent nous pousser à révéler énormément sur nous-mêmes, plus que nous ne pourrions le faire en des années. Nous passons outre toute réserve, toute pudeur, sans nous en rendre compte, les mots nous poussent nous mettre à nu, à révéler ce que nous aurions toujours voulu laisser caché. C'est un jeu délicieux que l'on ne peut tenir avec n'importe qui. Vous n'êtes pas n'importe qui et je ne veux pas au détours de mots malheureux vous blesser. Je constate que j'attends vos lettres avec autant d'impatience que vous attendez les miennes. Mon aveu vaut le vôtre, nous sommes donc bien accrochés, chacun à un fil du même Dialogus. Il se peut que je ne puisse pas toujours vous écrire aussi souvent que je le voudrais. Il se peut que je ne sois pas momentanément en état de le faire. Je ne sais pas si je ressortirai de la citadelle demain. Mais quoiqu'il arrive, je vous donnerai de mes nouvelles quand je le pourrai.

Bien à vous, mademoiselle d'Agenais, petite fille de France.

Au plaisir de vous lire bientôt.

Aramis