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Emil 
écrit à

Achille


Un peu de vérité et d'humanité


 

Cher Achille,

Je vous salue, héros légendaire.

Je dois tout d'abord vous confier que je ne sais pas grand-chose à votre sujet, si ce n'est que votre nom est associé à un courage et une fierté légendaires.

Tout récemment, j'ai vu au cinéma (renseignez-vous à ce sujet sur le monde de l'internet pour avoir une idée de ce que c'est) une production intitulée Troie. Elle raconte la destruction de cette ville et vous attribue un rôle de premier plan dans cette «victoire». Toutefois, comme c'est souvent le cas au cinéma (les histoires sont souvent mal exploitées et les dialogues sont quelque peu convenus), on ne peut dissocier la part de réalité de celle de la fiction.

Dans ce film, vers la fin, vous dites à Briséis: «Avant je ne connaissais que la guerre, mais vous, vous m'avez appris la paix». De tels propos sont-ils réalistes? Ne viviez-vous seulement que pour la guerre? Ceux que vous tuez, et les amis que vous vengez en tuant leurs assassins, n'avez-vous jamais songé qu'eux aussi ont des amis et une famille? Chaque âme qui rejoint le royaume des morts, au moins dix autres âmes la pleurent dans le royaume des vivants, devant porter une croix de chagrin et de haine qu'elles ne doivent qu'à vos mains.

Ne prenez pas mes paroles pour des critiques ou un jugement hâtif. Je ne cherche qu'un peu de vérité, un peu d'humanité. Nos époques et nos valeurs sont différentes, j'en conviens, et si j'ai commis quelques erreurs je ne les dois qu'à mon ignorance. Je vous prie de me répondre et d'accepter mes plus sincères salutations.

Amicalement,

Emil




Achille te salue, ô Emil, doux comme le miel!

Je suis le fils d’une déesse, la Néréide Thétis, et d’un roi mortel, l’Éacide Pélée. J’ai été élevé et éduqué pour devenir un grand guerrier, le meilleur de ma génération. À quinze ans, je me suis joint à la coalition qui s’en allait assiéger la cité de Troie, une ville magnifique et riche, où s’était réfugiée Hélène de Sparte, l’épouse de l’Atride Ménélas.

Depuis neuf années, nous combattons au pied des remparts de Troie, sans toutefois parvenir à percer ses murs. J’ai perdu beaucoup d’amis chers, dont le plus important, mon bien-aimé Patrocle.

Oui, les récits mentent. Ils déforment toujours la réalité. On ne peut rien y faire, si ce n’est d’agir comme toi, ami, c’est-à-dire de chercher la vérité à la source.

Tu as raison, je n’ai pas toujours vécu que pour la guerre, mais si j’ai bien compris, dans le récit dont tu me parles, Briséis représente la part d’amour dans ma vie, comme si elle incarnait à elle seule tous ceux que j’ai aimés.

Il y a en moi une bête qui ne désire qu’une chose: surpasser tous les autres, les dominer par la force. Le sang de mon aïeul Zeus coule dans mes veines et me pousse à m’élever. Une seule puissance a la capacité de me détourner de mon désir de gloire, et c’est l’amour.

Tout d’abord, nos époques sont si différentes! Ici, c’est le temps des conquêtes. Les royaumes s’affrontent et seuls les mieux défendus survivent. Chez toi, les hommes ont le cœur tendre des femmes. C’est facile de parler de paix dans ce temps-là.

Ensuite, je n’assassine pas tous ceux que je rencontre. Il est fréquent, même sur le champ de bataille, qu’un ennemi touche mes genoux et demande pitié. Alors mes hommes l’emmènent et l’échangent contre une rançon ou le vendent comme esclave.

Ce n’est que récemment que je suis devenu intraitable, depuis que ces chiennes de face de Troyens ont tué mon bien-aimé.

Moi aussi je pleure des amis tombés au combat; moi aussi je souffre des conséquences des travaux d’Arès.

Ainsi va le monde, selon la volonté des dieux. C’est à eux que tu devrais demander des comptes. Moi, je ne fais que me débattre dans cette vie qui est la mienne.

Que le haut-tonnant te protège, Emil à la belle bouche!

Achille

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