Mélissa
écrit à

   

Achille
Achille

     
   

Un deuil impossible

   

Ô grand Achille,

Je t'écris en ce bel après-midi ensoleillé, contrairement à mon cœur qui, lui, est noir et triste, afin de te poser une question qui me tourmente depuis bientôt trois longs mois. Vois-tu, malgré mon jeune âge -je n'ai que seize ans- je suis tombée amoureuse. C'est bien sûr un sentiment merveilleux et incomparable. Hélas, mon bien-aimé, celui qui savait me rendre heureuse, me faire sourire, celui encore qui habitait mes pensées jour et nuit, m'a quittée. Il m'a abandonnée. Je ne veux pas dire qu'il s'est épris d'une autre, mais qu'il s'en est allé. Un horrible accident l'a tué. Toi qui connais la perte d'un être cher, dis-moi s'il te plaît comment on peut passer à autre chose. Je ne dors plus, ne mange ni ne bois; il hante chaque moment de ma triste vie. Je suis épuisée de lutter contre mon envie de mourir, mais j'essaie de garder la tête haute. Malheureusement cela devient bien difficile, surtout depuis que l'on m'accuse d'être la cause de sa mort. Sa mère, qui vient de perdre son fils, me déteste, car il était sur le chemin de ma demeure lorsqu'il s'est tué. Je t'en prie, viens-moi en aide! Dis-moi comment faire, comment me relever après ça.

Respectueusement,

Mélissa, une jeune fille qui attend simplement son amour perdu.



Mélissa aux yeux pleins de larmes,

Ton récit m'a empli de tristesse et le corps inanimé de Patrocle, reposant sur sa couche près de moi, me paraît plus sinistre encore. Comment passer à autre chose? Je me le demande, moi qui tarde à livrer mon bien-aimé aux flammes du bûcher. Rien de ce que je te dirai n'atténuera ta douleur, tu le sais. Ce n'est pas dans ce but que tu viens joindre tes lamentations aux miennes; je ne tenterai pas de te consoler.

Ainsi donc, tu as, pareillement à moi, perdu ton amour. Ils sont tous deux dans l'Hadès et pour nous la vie a perdu toute saveur. Quel pouvoir avaient-ils sur nos cœurs pour que soudainement le séjour des morts nous apparaisse plein de douceur! Néanmoins, jamais je ne mettrai un terme à ma vie. Quelle honte pour mon nom si je m'abaissais à un acte si peu honorable! Je ne sais pas quelle est l'opinion de ton peuple à ce sujet, mais à mon époque, un homme doit s'être grandement avili avant d'accomplir ce dernier geste. Quant à moi, je mourrai en combattant, ainsi l'ai-je décidé, et Patrocle, de là où il est, entendra les échos de ma gloire et sourira de ce que j'ai accompli. C'est un mince réconfort, mais c'est le seul auquel j'aie accès.

La réaction de la mère de ton aimé est naturelle en un sens et sa douleur la pousse manifestement au délire. Quelque songe pernicieux hantera ses nuits et la poussera à formuler ces accusations sans fondement. Moi-même, je dois assumer une part de culpabilité sur la mort de Patrocle, car au lieu de partir à son côté, je l'ai laissé foncer seul vers les Troyens. Mes amis me disent que je n'ai rien à me reprocher; mes ennemis m'accusent et me jettent des regards par en-dessous. Tous ces sentiments se mêlent à ma souffrance et me dévorent le cœur; probablement en est-il ainsi pour toi aussi. Seul le temps fera taire, et les langues qui piquent, et les souvenirs qui déchirent. Le temps qui passe et polit nos douleurs, le temps qui déforme les traits des disparus et assourdit leurs voix…

Peut-être devrais-je te dire de sourire, de vivre, d'aimer à nouveau, mais j'en suis incapable. Je crois que notre douleur est légitime et doit être. Que serions-nous si la mort de nos aimés nous laissait de glace? Vivons donc pleinement notre peine, pleurons jusqu'à l'étranglement, crions notre rage et assumons notre capacité d'aimer! Demain, nous verrons bien si notre bouche d'elle-même ne recommencera pas à sourire. Traversons ce moment ensemble, amie, mon épaule est tienne pour verser tes larmes, et sur la tienne, je verserai les miennes.

Achille



Tendre Achille,
 
Ta réponse m'a émue aux larmes. Je te remercie pour ton soutien, bien que j'aurais terriblement aimé que quelqu'un me prenne dans ses bras de temps à autre. Je trouve touchante la façon dont tu exprimes tes sentiments dans ta lettre, pourtant je sais que ce ne doit pas être chose facile pour un courageux guerrier tel que toi. Parfois, cela soulage de parler, et c'est mon cas. Cela faisait longtemps que je ne m'étais confiée, mais puisque tu me permets, alors je le ferai. Vois-tu, en mon temps, les hommes sont enfermés dans une boîte puis enterrés à leur mort. C'est une bien étrange coutume selon moi, et je n'ai pas supporté de voir mon bien-aimé enfoui sous la terre. Pourtant je n'ai pas pleuré, je m'y refuse et on me l'interdit. La mère de Stephen, ce garçon si particulier qui fait battre mon coeur, trouve que ce n'est pas à moi de me plaindre. Elle n'a sans doute pas tort... Je me résigne à paraître forte pour ma petite soeur, qui tenait beaucoup à lui également. Et le seul répit que je m'accorde, c'est durant mon sommeil, lorsque je sombre enfin dans les bras de Morphée. Là, je me retrouve près de lui, à écouter ses mots doux, à l'embrasser, à lui rappeler que je l'aimerai toujours. Les miens me considèrent comme folle mais je ne cesse de leur expliquer que la seule chose qui pourrait me faire tomber dans la folie, c'est de voir encore une fois le visage de celui qui a lâchement assassiné mon aimé. Il ne sera jamais puni pour ses actes, car personne ne veut écouter la vraie version de cette terrible tragédie. Alors lui est rentré dans sa demeure, a bu, a mangé, a fait l'amour à sa femme, tandis qu'il a privé un couple de ces plaisirs simples.
 
Vois-tu, j'appartenais à Stephen. Cependant, aujourd'hui, je me demande si je ne dois pas reprendre une vie «normale». On me qualifie de «traînée» car je passe souvent la nuit en bonne compagnie, mais je souhaite juste l'oublier, oublier son odeur enivrante, ses lèvres si douces, sa voix envoûtante... Je sais que je n'y parviendrai jamais. Suis-je donc irrespectueuse? C'est de cette façon que la majorité de mes proches me qualifient. Je finis donc par me dire qu'ils ont raison. Et pour cela, je veux rejoindre l'homme de ma vie et lui dire que je suis désolée, qu'il me manque... A mon époque, les hommes pensent que se donner la mort est un acte de lâcheté. Ceci dit, ils nous autorisent à vivre malheureux, dans la souffrance, mais nous interdisent de mourir pour soulager nos douleurs, pour être enfin heureux et rejoindre ceux qui nous ont quitté. Comment réagirais-tu, toi Ô Achille, si tu perdais Déidamie, la femme que tu aimes? Toi, tu peux te battre pour décharger ta colère contre tes ennemis mais il m'est impossible de le faire. Tu sais, de nos jours, les femmes rejoignent les armées, sauvent des vies, ne sont plus des esclaves. Ou presque plus. Certaines subissent encore les mauvais traitements de leurs parents, oncles, frères... Ces mots sont simplement pour te faire comprendre que je ne peux que vouloir me venger de cet odieux personnage, ce couard, qui a osé prendre la vie de mon amant, ainsi que celle de son père.
 
Aimer à nouveau ? Jamais. Ce serait le trahir, bien que j'aie déjà la sensation de le faire, et je ne supporterai de toute façon plus ce sentiment destructeur qu'est l'amour. Lorsque l'on parle d'amour, la souffrance vient toujours résonner à nos oreilles, et je pense avoir bien trop connu de douleurs pour mon jeune âge. J'aurais aimé te connaître, Achille. Toi le grand et puissant guerrier dont personne ne voit les malheurs. C'est sûrement pour cela que je t'admire le plus. Bien sûr, tu as connu de grandes batailles, dont tu es toujours sorti vainqueur. Mais personne ne parle de toi pour ce que tu ressens. Alors, depuis que j'ai appris ton existence, je m'imagine ce que tu as pu penser ou ressentir à tel ou tel moment de ta vie. Je savais que tu avais un cœur, et j'essayais de le faire voir autour de moi, seulement les gens d'aujourd'hui sont attirés par les guerres et la violence. Je ne te souhaite pas connaître un jour un monde comme le mien; les hommes sont encore plus stupides qu'auparavant et se battent pour n'importe quoi, font des massacres horribles sans la moindre raison. Dans nos écoles, nous ne sommes plus en sécurité puisque les enfants ne respectent plus leurs aînés! Enfin, ce qui est certain, c'est que tu auras ce que tu veux, tu mourras en héros, ce pourquoi le nom d'Achille évoque toujours quelque chose lorsqu'il est prononcé.
 
Affectueusement,
 
Mélissa.



Amie,

Je suis étonné. Étonné et furieux aussi. Tu me dis connaître le couard qui a assassiné ton amour et rien ne sera fait pour le venger? La famille de ton bien-aimé ne sait-elle pas que la vengeance du sang est une obligation absolue? N'y a-t-il personne dans cette famille qui puisse venger le défunt? Enfin, peut-être sont-ils un peu barbares et je suis tout disposé à t'indiquer la méthode à suivre pour venger un défunt; tu pourras transmettre mes paroles à la famille de Stephen.

Tout d'abord, une lance doit être plantée sur la tombe du mort, pour signifier qu'il est désormais armé contre ses ennemis. Ainsi, la famille du meurtrier reçoit un premier avertissement et sait que la vengeance approche. Ensuite, la famille de l'offensé doit se rendre sur la place publique et proclamer la «prorrésis», une véritable déclaration de guerre contre l'offenseur. Par la suite, toute la famille peut participer à la poursuite du tueur, hommes ou femmes, car les femmes ne sont pas écartées du plaisir de la vengeance. Ensuite, il faut faire vite, car si le coupable sort des limites de la cité, vous devez absolument abandonner la poursuite. Sa culpabilité ne pourra être punie que s'il remet un jour les pieds en ce lieu, à moins qu'il n'ait été purifié de son crime. Si la famille du tueur est coupable de complicité, la famille du défunt pourra la persécuter. Mais seulement si la complicité peut être établie sans aucun doute. Ce sont des règles que tous les hommes se doivent de respecter. L'honneur l'exige.

Je crois comprendre que ton peuple n'a pas la même justice que la mienne; cependant vous devez avoir une justice quelconque et je serais curieux de connaître la procédure à suivre en cas de meurtre. Je ne peux imaginer sans frémir de dégoût un monde où les coupables marcheraient impunis.

Pour ce qui est de l'amour, je m'étonne. Peut-être n'aimeras-tu jamais d'autre homme, cela est fort possible, mais tu aimeras tout de même. N'aimeras-tu pas ta famille? N'aimeras-tu pas l'ami qui te tend la main? Ne m'aimeras-tu pas? Crois-tu que l'amour soit uniquement ce sentiment que partagent un homme et une femme? Prends garde de ne pas confondre amour et intimité, car si l'un s'accorde merveilleusement avec l'autre, ils peuvent aussi très bien aller l'un sans l'autre. J'ai un amour infini pour mon bien-aimé père, mais je ne partagerais pas mon lit avec lui!

Certains choisissent de se venger en se suicidant tout en prononçant une malédiction. Je n'ai rien contre cette méthode, mais elle me laisse froid. Il me semble que ce n'est pas une très belle vengeance: l'offenseur s'en tire trop facilement. Enfin, si tu crois que tu n'as pas d'autre choix que celui-là, je ne te jugerai pas, mais je serais infiniment triste de ne plus recevoir tes messages si charmants. Peut-être d'autres membres de ta famille regretteront-ils aussi ta présence. Je pense à cette petite sœur… La laisseras-tu seule dans ce monde sans remords? C'est curieux, je te croyais femme de cœur! Dis-moi que je ne m'étais pas trompé. Dis-moi que tes mots parviendront encore à mon oreille et que tu ne me laisseras pas porter seul le fardeau de la souffrance!

Achille


 
Doux Achille aux mots réconfortants,
 
Je conçois qu'il soit étrange pour toi de lire ma lettre, puisqu'à ton époque, lorsqu'une personne est tuée, sa famille met tout en œuvre afin d'assouvir sa vengeance. Cependant, aujourd'hui, ces actes sont devenus interdits. Pourtant, et Dieu m'en est témoin, je hais cet homme. La justice de mon époque est inutile, on emprisonne des innocents et ceux qui s'avèrent réellement dangereux sont en liberté. Vois-tu, pour enfermer un meurtrier, il nous faut convaincre une cour de justice, avec des preuves concrètes. Je n'ai rien de tout cela, et tout ce qui m'est permis de dire, c'est que j'ai vu de mes propres yeux cet homme faire en sorte que mon bien-aimé se tue sur la route qui le menait à moi. Malheureusement, le juge ne veut me croire et attribue mes propos à mon chagrin. Je ne suis pas folle Achille, je t'en fais la promesse, pourquoi mentirais-je ?
 
Je suis tout de même étonnée de ton récit. Ainsi les vengeances ne sont-elles pas punies? Voilà une bien étrange idée. Ceci dit, je la trouve totalement juste et réfléchie, à condition d'avoir des preuves tangibles. L'honneur, un mot qui aujourd'hui n'a plus aucun sens pour bon nombre de gens. C'est tellement dommage d'ailleurs! Il est vrai que le monde dans lequel je vis est terriblement dangereux et qu'il est presque impossible, dans ma ville, de se promener sans avoir peur d'être agressée. Il y a trois années de cela, on me forçait à donner mon corps à un homme que je ne connaissais pas, alors que j'étais encore pure, jeune et innocente. Je ne sais pas si le viol est aussi mal vu à ton époque, mon ami, mais ici, en France, les hommes ou femmes coupables de cet acte odieux sont emprisonnés durant quelques années puis relâchés, afin qu'ils recommencent leurs méfaits. C'est une bien triste société qui a succédé la vôtre!

Quand je parle d'aimer, je m'exprime mal, en effet. En revanche, sache que nous ne sommes pas obligés d'aimer notre famille. La mienne, par exemple. Bien sûr, je tiens à mes parents et à ma petite sœur plus que tout au monde; de plus, ma cousine Léa est née cette nuit. Si tu savais comme j'en étais heureuse! Mais mes tantes, oncles, je ne les supporte plus. Ma famille est dispersée, nous sommes loin d'être tous soudés et aimants, comprends-tu? Alors oui, j'aime mes amis, et j'ai l'honneur de te dire que tu en fais désormais partie, ainsi que mes parents et ma petite sœur, Alexandra. Mais jamais au grand jamais, je ne pourrai de nouveau poser les yeux sur un homme sans voir à sa place mon bien-aimé. Il me manque tant! Mais je cesse de geindre, cela n'a aucun intérêt et ne le ramènera point.

Tu ne t'es point trompé lorsque tu m'as cru femme de cœur. Se donner la mort est un geste égoïste, mais je ne suis pas parfaite, seuls les dieux peuvent prétendre à cela. Bien sûr, j'aurais de terribles remords si je venais à m'ôter la vie, mais il faut faire des choix et ils ne sont pas évidents. Je pense que tu m'aides à faire le mien. Jamais je ne réussirai à abandonner ma tendre sœur, elle compte bien trop pour moi. Tu recevras mes missives encore longtemps, ne t'en fais pas tendre ami, je ne t'abandonnerai pas. Dis moi, penses-tu que Patrocle et Stephen se sont rencontrés, au royaume des morts? Je suis certaine qu'ils s'entendraient à merveille, car du peu que j'ai entendu dire de ton ami, c'était un homme formidable qui méritait d'être aimé, tout comme mon amour.

Bien à toi,
 
Mélissa.



Douce Mélissa,

Je comprends que tu sois insatisfaite de la justice de ta cité. Ne pourrais-tu pas te plaindre au roi ou au chef? Le juge que tu évoques, n'y a-t-il aucune chance que tu puisses le faire changer d'avis par un plaidoyer habile? Tu dois connaître des hommes qui portent l'éloquence en bouche et savent fléchir les cœurs par des mots bien choisis! Ne perds pas espoir et même si la vengeance est impossible, sache que les dieux voient tout et que les meurtriers, s'ils échappent à la justice humaine, ne peuvent fuir devant la justice divine.

Les vengeances constituent notre unique justice. Quand nous allons proclamer la prorrésis sur l'agora, des hommes sages sont présents et si l'accusation est injustifiée, la cité entière s'y opposera. Il n'existe aucune autre justice que celle-là, outre la justice des dieux.

Une femme ne devrait pas se promener seule. Elle risque de faire de mauvaises rencontres. Le viol est fréquent à mon époque, surtout lorsqu'il y a la guerre. Les hommes sont parfois des brutes lorsqu'ils assouvissent leur plaisir.

Je voudrais te consoler et te dire que la douleur se dissipera, mais je n'y crois pas. Moi-même, je souffre tellement. Nul ne pourra remplacer Patrocle et Stephen pour nous. Mais il importe que nous entretenions leur mémoire. Prononce souvent son nom afin que nul ne l'oublie. Va pleurer sur le tertre de son tombeau et que les passants voient bien que cet homme-là était aimé. C'est le plus important maintenant. Tu es une femme fidèle de cœur et cela me plaît grandement.

Avec tout mon amour,

Achille



Ô mon Achille au grand cœur,
 
Pardonne mon retard. Blessée lors d'une mauvaise chute, je n'ai pas pu te répondre plus tôt, bien malheureusement. J'éprouve d'ailleurs encore toutes les peines du monde à écrire cette lettre. De plus, suite à un combat afin de punir des propos diffamatoires à l'encontre de mon bien-aimé, mes maux se sont aggravés, mais peu m'importe, puisque j'ai dorénavant le cœur en paix. Vois-tu, cet homme, celui qui a tué de son plein gré celui que j'aime, a été emprisonné grâce à l'éloquence d'un avocat terriblement compétent. Je suis soulagée, cependant cela n'atténue en rien ma peine de devoir me rendre sur la tombe de mon bien-aimé pour lui dire mon amour. Enfin, je commence à réaliser que je ne peux rien faire de plus si ce n'est honorer sa mémoire et continuer à le chérir par-delà la mort.
 
Je tenais également à te remercier. Tu es un véritable ami pour moi et je suis honorée que tu te confies de la sorte. Je crois que si tu n'avais pas su trouver les mots justes pour me rassurer, j'aurais sombré, tandis que dès lors que je reçois l'une de tes missives, un sourire se dessine sur mes lèvres. On te dit rude et cruel, brutal, pourtant je sais que tu as un cœur. J'ai parfois l'impression que seul toi peux me comprendre, et je regrette que nous ne vivions pas à la même époque. Je me doute que les démonstrations affectives se font rares chez toi, puisque devant tes ennemis tu dois paraître fort, mais j'aurais aimé me blottir dans tes bras durant des heures durant, que nous parlions indéfiniment de tout et de rien, de nos joies et de nos peines: tu me raconterais tes batailles, je te raconterais les miennes... Malheureusement, le temps nous sépare. Encore un fait contre lequel nous ne pouvons rien.

Chez moi, le viol est un crime extrêmement grave et pourtant si répandu. Ceux qui commettent ces atrocités sont bien souvent remis en liberté après quelques années de captivité, durant lesquelles les familles des victimes se battent pour que jamais ils ne soient relâchés. Je vis dans une société tellement étrange! Je n'ai jamais compris comment des hommes sains d'esprit pouvaient laisser sortir des monstres ayant brisé la vie d'enfants. La mienne n'est plus que souffrance, mais je me dois de supporter afin de soutenir ma sœur qui a, elle aussi, subi la même chose que moi. Ceux qui forcent des jeunes filles à faire ce genre de choses sont-ils punis en ton temps?
 
Mes pensées t'accompagnent mon ami,
 
Mélissa, une jeune fille ayant trop tôt perdu son innocence.



Douce et tendre Mélissa,

Quel réconfort de lire tes mots à nouveau! Je croyais qu'un drame quelconque s'était peut-être produit et j'ai tremblé pour toi, je l'avoue.

Quel est cet accident que tu évoques et de quelles blessures souffres-tu encore? Un médecin compétent s'est-il rendu à ton chevet?

Je suis heureux d'apprendre que le meurtrier de ton aimé ait été jugé coupable. Tu vois, et même si ce n'est qu'une mince consolation, parfois la justice des hommes n'est pas inutile. Le temps fera le reste, pour ton cœur et tes sourires. Oui, honore Stephen et pleure son absence et lorsque ton rire de lui-même voudra franchir la barrière de tes lèvres, ne le retiens pas, ne le tais pas, car ce bonheur retrouvé viendra de ton aimé, sans aucun doute.

Nul besoin d'être près l'un de l'autre pour pouvoir se réconforter. N'ai-je pas pour un temps asséché mes larmes en pensant aux tiennes? La distance n'est rien pour les cœurs qui se comprennent. L'écho de nos souffrances se répercute dans le monde entier et y trouve des malheurs semblables même sur les terres les plus reculées, celles qui bordent le grand océan.

Le viol est une chose curieuse et tellement répandue. La punition d'un violeur dépend de la naissance de la violée. A-t-elle une famille prête à venger son honneur perdu? Tout dépend de la réponse à cette question. Enfin, souvent, nulle action n'est entreprise puisqu'il est difficile de prouver ce genre de crime. Et lorsque la femme voit son ventre grossir, elle peut toujours clamer le viol, mais il y aura toujours des gens pour croire au mensonge et conclure à l'adultère.

Savais-tu que je suis moi-même né d'un viol? Ma mère, la déesse Thétis, a été prise de force par mon père, Pélée, avec l'aide et le consentement des dieux. Personnellement, j'avoue ne pas trouver de plaisir à forcer une femme au lit. Je préfère la douceur du consentement. Ma renommée et ma beauté suffisent pour m'ouvrir les bras des plus jolies femmes. Seulement, ce sont les bras de Patrocle que je voudrais sentir autour de ma taille, pas ceux de tous mes esclaves qui rêvent de ma couche.

Je pense aussi à toi, chère amie, toutes les nuits. Je prie les dieux pour qu'ils t'accordent la consolation et le repos.

Ton ami,

Achille



Mon tendre ami,
 
Je suis désolée que tu aies eu du souci pour moi. Ne t'inquiète pas, cet accident n'est qu'une simple chute de cheval. Ma monture est quelque peu énervée ces derniers temps, mais rien de grave. Un médecin est venu à moi et a apaisé mes souffrances. Cependant il est, pour le moment, impossible pour moi de bouger mon bras, qui est immobilisé depuis maintenant quelques jours.
 
Dernièrement j'ai ri. Un simple rire, je l'admets, très léger, mais un sourire s'est dessiné sur mes lèvres auparavant humides de mes larmes. J'ai eu l'impression de devenir folle, pourtant j'ai cru sentir Stephen auprès de moi en cet instant. C'était vraiment merveilleux, indescriptible. Une chaleur m'a envahie et je me suis sentie incroyablement bien toute la journée. Suite à cette sensation étrange, je me suis saisie d'un stylo afin d'écrire ces quelques lignes: «ne voir aucun défaut, seulement penser avoir trouvé l'homme ou la femme de sa vie, même si on est jeune. Se battre contre le monde entier en se jurant fidélité. Trouver tous les autres inintéressants et se construire un univers autour de son sourire. Pleurer en pensant que l'on va se quitter mais rire à l'idée que l'on se retrouve le lendemain. Mettre des heures à se dire au revoir. Ne jamais se séparer. Imaginer son mariage. Dresser la liste des invités, choisir l'église et la robe avant même d'être majeur. Trouver un bonheur éphémère dans un baiser volé. Faire de la personne qu'on aime la plus belle de la planète. Écrire des poèmes qui ne resteront jamais que sur un bout de papier chiffonné. Chuchoter des mots doux et dire je t'aime. C'est ça, l'amour pur et innocent d'un enfant».
 
Car je suis jeune. Du haut de mes seize ans, je connais déjà la douleur de la perte d'un être aimé, la violence, mais surtout l'amour. Beaucoup disent de moi que je ne peux aimer à mon âge, car à mon époque, aussi stupide que cela puisse paraître, on pense que l'amour ne peut être vécu qu'à un certain âge. C'est ridicule n'est-ce pas? Dis-moi que je n'ai pas tort d'aimer!
 
Je ne savais pas que tu étais le fruit d'un viol. Forcer une femme au lit est un acte égoïste, car même si je sais qu'en ton temps, nous n'étions pas considérées aussi bien que les hommes, nous avons un honneur et refusons de perdre toute dignité. Malheureusement, encore aujourd'hui, certains pensent que nous ne valons rien et ne nous respectent pas. Cela me réchauffe le cœur de savoir que tu n'en fais pas partie. Bien sûr, je comprends que les femmes ne te feront pas oublier Patrocle, car comme l'a dit quelqu'un bien avant moi, «un seul être vous manque et tout est dépeuplé». La douleur ne disparaîtra jamais mais elle s'atténuera, tu me l'as appris toi-même.
 
Avec tout mon amour,

Mélissa.



Chère amie,

Je suis rassuré d'apprendre que ta condition n'est pas sérieuse. Ainsi j'apprends que ton peuple en est un de cavaliers, si bien que même les femmes montent librement à cheval. Viendrais-tu de la Thrace? Chez moi et même ici, en Troade, personne ne monte les chevaux. Nous pouvons le faire, bien entendu, mais ce n'est pas pratique car c'est très instable. Nous utilisons les chevaux pour traîner nos chars qu'un écuyer conduit. Le char facilite la prise d'armes ennemis et le rapatriement des blessés.

Mais quel imbécile je suis! Voilà que je discute guerre avec toi, négligeant complètement tes souffrances. Pardonne-moi, Mélissa, cette indélicatesse.

Tu n'as pas tort d'aimer, ma douce amie, d'avoir aimé. Quelle est cette absurdité qui dit qu'on ne peut aimer avant seize ans? C'est ridicule. La première fois que j'ai rencontré Patrocle, je n'avais que six ans et je l'ai tout de suite aimé. Ensuite, quand plus tard j'ai aimé et épousé ma belle Déidamie, je n'avais guère plus que douze ou treize ans, et de notre amour est né un enfant! Sottise que tout cela! L'amour ne chipote pas avec l'âge!

J'aime beaucoup cette phrase: un seul être vous manque et tout est dépeuplé. C'est exactement ce que je ressens. Merci de ton réconfort, Mélissa, tu auras toujours une place dans mon cœur.

Que ta santé soit bonne!
Achille



Mon ami,
 
Il est vrai que mon peuple monte les chevaux. Je crois même qu'il s'agit de l'une de mes passions. J'aime sentir cette impression de liberté, qui s'envole aussitôt mon pied posé à terre. Malheureusement, de nos jours, la paresse étant devenu un vrai fléau de la société, nous avons inventé d'étranges chars. Ceux-ci sont mécaniques et n'ont pas besoin d'être tirés, cependant avec ces machines, nous tuons petit à petit mère nature, qui se meurt de jour en jour, tandis que nous nous plaignons des dégâts que les hommes causent sans chercher de solution. De ce fait, les cavaliers se font rares, mais je persiste à croire que l'amour d'un maître pour sa monture est magnifique et indescriptible. On me dit douée dans cette discipline; je suppose que ce doit être vrai, mais je n'ai pas de quoi en être fière, il suffit d'entretenir de bonnes relations avec son cheval et ce dernier nous facilite alors grandement la tâche. Je ne viens pas de Thrace, mon ami, je viens d'un pays devenu triste et maussade, appelé aujourd'hui la France mais qui, en ton temps, se nommait la Gaule.
 
Tu n'es pas un imbécile! Ne redis jamais ça, il ne faut pas douter de soi, et puis si tu étais un imbécile, je ne pense pas que l'on chanterait encore tes louanges, pourtant on dit grand bien du grand Achille, bien qu'on te voie plus que comme un guerrier et qu'on mette de côté ton grand cœur et le fait que tu sois un ami formidable. Oublions donc mes souffrances un moment veux-tu? Aujourd'hui je me sens terriblement bien, un sourire éclaire mon visage, je ne peux l'expliquer mais c'est une sensation très agréable. J'ai envie de chanter, d'écrire, de danser. Ça ne m'était pas arrivé depuis la mort de mon aimé, pourtant j'ai l'impression qu'il se tient auprès de moi au moment où j'écris ces lignes et mon cœur se remplit d'une joie immense.
 
Je suis d'accord avec toi, la mentalité des miens ne tient pas la route. Je ne comprends pas qu'on ne puisse pas aimer jusqu'à nos seize ans. Mais tu sais, mon peuple n'autorise pas le mariage avant dix-huit ans. Alors je m'imagine mal épouser un homme âgé d'à peine douze ans. Mais je pense que ça ne doit pas être pire que d'être forcée au lit par un être abjecte qui ne veut que son bon plaisir.
 
Toi aussi, mon doux Achille, tu auras toujours une place dans mon cœur, et je serais bien malheureuse de te perdre. Promets-moi que tu seras prudent, lors de tes combats. Je ne doute aucunement de ta force, ni de ton agilité, simplement la mort m'a enlevé l'une des personnes qui m'était le plus chère, je ne veux pas que ce soit ton cas.
 
J'aimerais te poser une question qui me tourmente après la façon dont tu parles de Patrocle. Elle peut paraître indiscrète mais pour avancer dans la vie, il ne faut pas avoir peur d'oser. Étiez-vous amants? Ou bien l'aimais-tu comme un homme aime une femme? Sache que je n'ai rien contre ce genre de relations, moi-même je doute parfois de mes préférences. J'hésite encore à les affirmer parce que je ne suis pas sûre de moi mais à mon avis, c'est une belle preuve d'amour que d'avouer sa passion pour une personne du même sexe.
 
En espérant avoir bientôt de tes nouvelles,
 
Mélissa



Amie,

Je suis heureux d'apprendre que ton cœur s'allège et je t'encourage dans cette voie. Si tu ressens la présence de Stephen, c'est qu'il est près de toi, je n'en doute pas.

J'ai moi-même beaucoup d'amour pour les chevaux. Dans ma Phthie natale, nous avions les plus beaux chevaux, les plus rapides et les plus intelligents. Ceux que je préférais appartenaient à mon père, cadeau du dieu Poséidon. Je les ai toujours aimés et lorsque je suis venu en Troade, mon père me les a confiés et ils sont présentement avec moi. Ils s'appellent Xanthos et Balios. Je voudrais que tu puisses les voir, ils sont superbes! Lorsque j'ai séjourné sur le mont Pélion, Chiron m'a appris l'art de monter les chevaux, de ne faire qu'un avec leur corps; je comprends donc ce que tu me dis à propos de la communion du maître et de sa monture. Par contre, je préfère courir à leurs côtés et mesurer ma vitesse à la leur. D'ailleurs, je ne crois pas avoir connu une plus grande liberté que lorsque je courrais avec mes amis les Centaures. Parfois cette époque me manque.

Dix-huit ans, dis-tu? Mais sais-tu que si j'avais attendu cet âge pour agir, je ne serais pas celui que je suis présentement? À quinze ans, les princes m'ont nommé Amiral de la flotte et quelques semaines plus tard, je prenais ma première cité et non la moindre, celle de Télèphe, fils d'Hercule! Il n'est pas étonnant que vous manquiez de héros si vous vous cantonnez dans l'enfance si longtemps! Je me demande à quel âge les garçons quittent le quartier des femmes et commencent leur entraînement.

Tu es si gentille de t'inquiéter ainsi à mon sujet. Il n'y a que les femmes pour être aussi délicieusement attentionnées. Je te promets d'être prudent, ma douce amie, mais il faut que tu saches que je me dirige inexorablement vers la mort. C'est notre destination finale à tous. Il ne peut en être autrement, car ils meurent également le lâche et le courageux, le travaillant et le paresseux, le pieux et l'impie; tous nous sommes voués à l'Hadès et contre cela, rien ne peut être fait. Il faut l'accepter.

Patrocle n'était pas mon amant. Il n'aurait jamais accepté ce terme. Nous étions des meilleurs amis, nous étions des égaux, tu comprends? Un amant est une personne qui nous fait jouir la nuit, mais dont on se préoccupe peu le jour. Une épouse est le pilier de la maison, une compagne de vie, certes, mais elle ne peut partager tout ce qu'être un homme implique.

Patrocle et moi faisions tout ensemble. Nous combattions côte à côté, mêlant notre sang et notre sueur, terrorisant l'ennemi de notre mâle vigueur, nous discutions pendant des heures et il me conseillait toujours avec justesse, et nous passions aussi les heures nocturnes à nous aimer physiquement. C'est tout naturel à mon sens; il était si sage, si beau, si bon, comment aurais-je pu lui résister? Mais si nos nuits étaient si plaisantes, c'est que nos jours l'étaient pareillement. Lorsque deux êtres partagent tout et vivent le même genre de vie, avec les même préoccupations, ils deviennent si étroitement liés que l'amour physique n'est qu'une continuation du plaisir qu'ils éprouvent au contact l'un de l'autre. J'ai connu ce genre d'amour aussi avec Déidamie, lorsque nous étions toutes deux des femmes. Mais dès que j'ai retrouvé ma véritable identité masculine et que j'ai su que Patrocle m'attendait, je n'ai pas hésité, car c'est à lui que mon âme appartenait et appartient toujours. Mon amour pour Patrocle a toujours été le plus fort.

Tu dis douter de tes préférences, mais tout me paraît simple à mon sens. Si tu veux une famille, tu prends époux. Mais pour l'amour, on ne choisit pas. L'amour s'impose, peut importe l'âge, le sexe ou le nom. Mais il ne faut pas confondre le désir physique et l'amour. Ce serait une erreur, car si le désir physique accompagne souvent l'amour, l'amour n'accompagne pas toujours le désir.

Que tes sourires et ton chant éclairent la terre entière et parviennent jusqu'à moi!

Achille