Ta colère
       

       
         
         

Josee

      Achille aux pieds rapides, je te salue!

C'est un honneur pour moi d'avoir la possibilité d'écrire quelques mots à un si vaillant héros.

J'aimerais te poser la question suivante: qu'est-ce qui pourrait calmer ta colère face à Agamemnon? Serait-ce tout simplement le retour de Briséis ou exigerais-tu davantage, des présents ou autre chose? Je sais que ce n'est pas le premier différend que vous avez ensemble. Crois-tu que même s'il répare son erreur, il ne t'offensera pas de nouveau? Je voudrais bien te demander ce que tu penses de lui, mais je crois bien que ta colère dit tout. Penses-tu néanmoins qu'il soit un bon guerrier?

Je te remercie d'avance de ta réponse, cher Achille.

Josee

 

       
         

Achille

      Khairé Josee!

Ta demande, bien qu'elle concerne ce pernicieux fils d'Atrée et qu'il me cause déplaisir et emportement, m'est posée d'une manière si franche, libre de toute prétention sur moi, que je ne peux qu'y consentir et te répondre avec la vérité aux lèvres. Enfin une dame qui ne s'attaque pas d'emblée à moi!

Lorsque Ulysse est venu plaider la cause des Grecs à la cour de Lycomède, je ne me suis pas particulièrement intéressé au nom d'Agamemnon. Les histoires racontées sur son compte ne m'étaient pas étrangères. On en disait grand bien: il avait repris possession du trône de son père Atrée, usurpé par son oncle Thyeste, par la force et la supériorité. Ce n'est que par après que j'ai connu les méfaits de ses ancêtres maudits à la fois des dieux et des hommes. À Aulis, la flotte est restée longtemps amarrée, faute de vents comme tu le sais peut-être. À cette période, quoi que je n'aie été que très sommairement présenté au «Roi des Rois» - et bien en dessous de mon mérite, à mon avis - je découvris mieux l'homme régnant sur Argos l'opulente et Mycènes la bien bâtie. Ce sont mes compagnons, autres princes glorieux formant la coalition, qui m'instruisirent sur les détails entourant sa vie. Mon cousin Ajax a aussi souvent reçu les confidences de Ménélas, frère d'Agamemnon qui, lorsqu'il s'enivre, parle autant qu'une femelle! Bien vite, je me rendis compte qu'il s'agissait d'un roi puissant, doté d'une grande vaillance au combat et remportant aisément ses batailles, mais grugé d'une avidité incroyable, d'un orgueil mesquin et d'un mépris écrasant pour autrui; le peu de valeur de sa parole faisait de lui un danger pour quiconque se dresserait sur le chemin de ses désirs royaux. L'utilisation hypocrite de mon nom à Aulis ne marqua que le début d'une longue suite d'oppositions et d'adversité.

Pendant toute la guerre, j'ai su rediriger ma colère pour lui vers nos ennemis communs, les Troyens. Après chaque ville mise à sac, je revenais au camp et lui remettais une part de mon butin, comme il était d'usage de le faire parmi les princes. Il avait été élu généralissime et je n'allais pas m'y opposer sans raison, bien que je le méprisais ouvertement et lui cédais son dû avec le dédain du riche qui dépose une pièce dans la main du mendiant.

Ce n'est pas tant la perte de Briséis aux belles joues qui me remplit de haine aussi férocement, je possède de nombreuses et nombreux esclaves pour pourvoir à mon service diurne et nocturne - bien que Briséis me fut la plus chère d'entre toutes - c'est l'arrogance infantile du roi qui me poussa à me retirer dans ma tente! C'est parce que j'ai appuyé la voix de Calchas le devin, parole sacrée et divine, et que je lui ai promis de lui servir de bouclier contre la colère des hommes, qu'Agamemnon s'en prit à moi. Le décret de Calchas impliquait qu'il rende sa préférée, Chryséis, à son père, prêtre d'Apollon qui tire au loin. Nul doute que si Briséis avait été réclamée par un dieu, je l'aurais rendue sans hésitation, mais tel n'était pas le cas et ce fut dans la tente d'Agamemnon qu'elle échoua, afin de calmer l'orgueil du roi, choqué de se savoir contraint et voulant me faire payer le prix de ses propres erreurs. Cette attitude ne m'inspire aucun respect ; un enfant pleurnichant pour avoir le plus beau jouet et cassant ceux des autres s'il le faut!

Phénix, Ajax et Ulysse vinrent en ambassade pour Agamemnon, de cela il y a quelques temps déjà. Agamemnon me promettait, si je renonçais à ma colère et revenais au combat, car il perdait manifestement son avantage, de me donner de nombreux et riches présents: dix talents d'or, sept trépieds qui ne vont pas au feu, vingt chaudrons qui vont sur les flammes, douze chevaux de course ayant remporté des prix, sept Lesbiennes bonnes à tout faire - que j'ai moi-même capturées lors de mon passage sur Lesbos soit dit en passant! - ainsi que la douce Briséis, intouchée selon son dire. Il me promit aussi qu'après la guerre, je pourrais choisir entre ses trois filles restées à Argos et qu'étant devenu son gendre, il me donnerait sept villes dont les hommes riches en bétail me paieraient des droits fructueux. Que crois-tu que j'aie répondu? Qu'Achille n'est pas à vendre et que si Agamemnon se dépossède tant à mon profit, c'est qu'il est incapable de payer ce qu'il sait être le prix de mon pardon: je veux qu'il rampe, l'ivrogne abêti, la face de chienne, je veux qu'il m'implore de revenir à la tête des rangs, je veux qu'il se reconnaisse inférieur à moi et qu'il m'honore ainsi que je devrais l'être depuis longtemps. Il oublie que les dieux ont imposé ma présence comme gage de victoire sur Ilion aux beaux remparts. Tant qu'il ne me suppliera pas, je ne reviendrai pas au combat. Il suffit de toujours lui épargner embarras et efforts!

Je crois que dans l'avenir je me dresserai souvent à la face d'Agamemnon et même nos enfants respectifs s'affronteront dans les temps futurs, longtemps après nos morts, pour des offenses restées impunies; ce genre de conflit s'étale sur plusieurs générations. Mon ressentiment est trop grand, jamais je ne pardonnerai à cet impudent, à ce chercheur de profit, à ce coeur de cerf! Et je suis prêt à l'affronter au combat dès maintenant.

Puisses-tu me pardonner de m'énerver ainsi, mais c'est toujours l'effet que produit chez moi le nom de l'Atride. Cette colère ne t'est point adressée, sois-en assurée.

Saches que tu as tout mon respect pour ton esprit alerte et ouvert!

Achille