Alexandre
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Achille
Achille

     
   

Sur certains points

    Cher Achille,

Je me présente humblement, n'étant qu'un simple jeune benêt de seize ans, devant un des héros de la mythologie grecque. Je n'ai pas vu le film «Troie» et cela ne m'intéresse pas. Comme films, je préfère les comédies et les films d'animation. Je ne te connais donc qu'à travers de fraîches documentations.

Je voudrais revenir sur certains points.

Le premier, dans ta lettre d'acceptation, quelque chose m'a désagréablement surpris. Depuis quand l'écriture ou même la lecture sont des «arts de femelles»? C'est quand même grâce à des écrivains que ton histoire est connue de nos jours (effectivement, les histoires ne se racontent plus vraiment à l'oral à mon époque et je doute qu'à part des poteries, on sache maintenant une grande part de ta longue histoire).

Je me sens aussi offensé étant donné qu'un de mes rêves serait d'être écrivain. Pouvoir imaginer les aventures et vibrer à la poésie des mots, tu ne sembles pas connaître. Mais bon, je me vois mal hurler comme un pourceau qu'on égorge à une bataille alors nous sommes quittes.

Un second point: la guerre. J'aime beaucoup les lettres que t'a envoyées le terrien Djed Ramose. Beaucoup de guerres peuvent être évitées selon moi. La seconde guerre mondiale y compris, si à l'époque le système politique était mieux foutu (facile à dire je t'accorde).

Pourquoi tant de manichéisme dans ta vision? Regarde autour de toi, tes hommes et toi-même. Êtes-vous vierges de tout défaut, êtes-vous purs de coeur? Non. En contrepartie, pourquoi les Troyens ne pourraient-ils pas être des gens charmants parmi une poignée d'entre eux tout en étant féroces? Beaucoup de gens de mon époque ont une admiration pour des personnages réels ou fictifs comme William Wallace, le roi Elessar et Charles de Gaulle. Moi, je ne les considère pas comme des héros (enfin si, un peu, appelons un chat un chat, un héros un héros) mais comme des âmes ayant besoin de pitié et d'un peu de reproche, car ils n'ont des fois pas le choix ou sont victimes de la haine et de la peur.

C'est facile de débiter des messages de tolérance et de paix mais n'est-ce pas encore plus facile de se laisser aller à la haine ou à l'orgueil?

Enfin, j'ai une question: te sens-tu proche des Spartiates et des Achéens? J'y vois une certaine ressemblance. Et sinon, que penses-tu du système extrémiste de Sparte?

En relisant la lettre, j'ai été un peu dur donc ne garde pas rancune, par amitié pour moi.

Alexandre

Achille te salue, Alexandre!

Tu es jeune et impulsif, mais tu as la grâce de le reconnaître. Tu es franc et ton coeur me semble vrai. Alors, bien que nous ne partagions pas les mêmes idées ou valeurs, tu as tout mon respect et mon affection.

Parlons donc de ces points qui t'ont offusqué.

Détrompe-toi, l'écriture me fascine. J'ai parlé d'un art de femelle? Pardonne ces mots que j'ai manifestement lancés trop vite. Je me rappelle qu'à l'époque j'avais encore cette fougue insouciante dans le coeur, mon Patrocle vivait encore, et j'ai souvent prononcé des paroles que je regrette ou même renie. Il est vrai que je ne peux me passer de mon scribe pour communiquer avec toi car je n'ai pas eu la chance d'apprendre l'art de tracer des messages. D'ailleurs, il est extrêmement rare que nous nous parlions ainsi sur des tablettes d'argile. L'écriture sert avant tout à compiler des inventaires. Les récits des aventures des héros et des dieux, nous les portons en bouche. Ce sont des chants. On m'assure que plus tard les écrits seront nombreux et ce que nous récitons aujourd'hui sera demain gravé pour le plus grand plaisir de tous. Tu me le confirmes. Alors, de grâce, ne te laisse pas abattre par ce que j'ai dit, et deviens un écrivain si cela te plaît. Nous avons aussi des hommes qui ont consacré leur vie à la beauté des mots, ce sont les aèdes. Moi-même, je suis un amoureux des mots et rien ne m'apporte autant de joie que de chanter tout en jouant de la lyre. Si seulement tu pouvais m'entendre, tu changerais d'opinion. Tu verrais que je peux aussi, moi le guerrier sanguinaire, vibrer sous l'effet de la poésie.

La guerre maintenant. Tu crois que je ne reconnais pas la valeur des Troyens. C'est faux. Je suis le premier à admirer le courage et l'honneur du prince Hector. Lui-même n'a pas arrêté son bras lorsqu'il a tué Patrocle croyant qu'il s'agissait de moi. Pourquoi défendre ainsi la cause des Troyens? Sont-ils meilleurs que nous, eux qui combattent sur le même champ de bataille que moi? Tu peux toujours me prendre en pitié et croire que j'ai besoin d'être sauvé, mais je ne fais que vivre ma vie. Je suis un guerrier, donc je guerroie. Je n'attaque pas des paysans, des danseurs ou des prêtres. Je me bats contre d'autres guerriers. Troie n'est pas vierge de torts. Cette guerre qu'ils subissent, ils l'ont provoquée. N'ont-ils pas tenté d'assassiner les messagers venus pacifiquement réclamer Hélène?

Tu as raison, bien des guerres peuvent être évitées. Mais les guerriers n'ont pas ce pouvoir, ce sont les rois qui doivent agir. Tu parles de haine et d'orgueil et pourtant, il s'agit de pouvoir. De savoir QUI détient le pouvoir. Je ne hais pas Troie. Je hais peut-être un peu Hector, mais c'est qu'il a tué mon compagnon, mon bien-aimé. C'est tout naturel. C'est facile de débiter des messages de tolérance, mais c'est pourrais-tu le faire devant un homme qui aurait tué la personne la plus chère à ton coeur?

Les Achéens et les Spartiates sont pour l'instant mes alliés, mais je ne me sens en aucun cas lié à eux. Je suis un Thessalien. Je viens du Nord de la Grèce et chez moi nous avons une coutume qui veut que nous soyons nos propres maîtres. Mon père est le roi de Phthie et c'est là que mon coeur réside. C'est à cette terre-là que j'appartiens réellement.

Sparte étant sous le joug de Ménélas, donc d'Agamemnon, est dans une course fulgurante au pouvoir. Leur prétention me laisse indifférent, mais qu'ils ne s'attaquent jamais à mes terres!

Un océan de différences nous sépare. Crois-tu être capable de comprendre mon point de vue? Quant à moi, je veux bien tenter de percer le tien, mais il me manque des informations. Je ne sais pas qui tu es, ni ce que tu fais. Comment pourrais-je alors comprendre ton discours? Tu veux bien m'éclairer?

Achille


Salut à toi, noble Achille,

Je te suis redevable pour ta réponse et suis honoré de recevoir le respect et l'affection d'un si grand homme. Je m'attendais à une réponse un peu brusque, du genre «Je n'ai pas besoin de ta pitié»; aussi, je suis agréablement surpris de recevoir une lettre aussi courtoise. Parler calmement de nos différences, voilà le premier pas et non des moindres pour atteindre le respect ou même la sagesse.

Quand on est jeune, on est parfois étourdi donc je veux bien que cela soit une petite erreur due à la fougue. Et puis de toutes façons, il n'y a pas mort d'homme. Je sais également qu'au fond du plus grand guerrier peut se cacher un poète sensible et je ne doute pas une seule seconde que tu sois capable de l'art le plus subtil. Moi aussi, je peux être plus partagé qu'un simple jeune homme avide de mots. Par exemple, j'aimerais beaucoup apprendre à tirer à l'arc.

Sache, Achille, qu'il m'arrive aussi d'être haineux et cela peut se ressentir auprés de mon entourage. Tout ça à cause de ce que l'humain peut faire de pire. C'est pourquoi je déteste la violence et la guerre. J'ai besoin de me sentir «Peace and love» (Paix et Amour dans une langue courante de mon monde), d'y voir un brin de lumière dans le coeur de chacun, de rire aussi. Je ne suis pas capable de supporter toute la cruauté en un seul homme. On s'est déjà moqué de moi beaucoup de fois car j'étais «différent». «Différent», quel mot futile mais néanmoins cruel en ce bas monde!

Tu n'as pas tort quand tu dis qu'il est difficile de pardonner un meurtre, surtout celui d'un être aimé, à quelqu'un. C'est ton droit le plus humain. Par contre, la mort est une issue facile, seulement un mauvais moment à passer. Il faut que le meurtrier soit condamné à une vie de prisonnier ou, dans le contexte de ton époque, d'esclave. Pourquoi n'asservirais-tu pas Hector au lieu de le tuer? Tout en gardant un strict minimum d'humanité, évidemment.

Je ne suis pas guerrier et je ne souhaite pas le devenir. Si un jour mon pays était en guerre, je préfèrerais me rendre utile tout en m'écartant des champs de batailles, en essayant de négocier ou en soignant les blessés par exemple.

Encore merci de ta réponse. Que jamais notre amitié naissante au-delà de nos différences ne soit jamais ébranlée,

Alexandre

Salut à toi, Alexandre au grand coeur!
 
Le scribe m'a lu et relu ta lettre jusqu'à ce que la nausée le prenne et qu'il me supplie de le laisser tranquille. Ta vision de la vie est belle et noble. J'ai moi-même souvent souhaité une vie calme et pacifique, mais le destin ne voulait pas de cette vie pour moi. Ou plutôt, je ne voulais pas réellement de ce destin. J'ai mémoire d'instants fugaces passés auprès de ma Déidamie où les guerres n'avaient jamais lieu, où les affrontements n'étaient que de tendres ébats. Me reviennent aussi ces moments de joie où je chassais en compagnie de Patrocle, ces nuits froides où nous nous blotissions étroitement, nos souffles entremêlés. Nulle violence. Et pourtant, j'ai perdu l'un comme l'autre, car ce monde n'est pas fait de paix. Ce monde m'a emporté dans son tourbillon et je n'ai pas fait les choix qui m'auraient éloigné des fleuves de sang. Plus question de reculer maintenant. Impossible d'abandonner Patrocle. Impossible de ne point le venger. Mon coeur s'est brisé quand mes compagnons l'ont traîné jusqu'à ma baraque. Quelque part, mon désir de vivre est mort. L'amour, la paix et le calme ne sont plus que des rêves d'enfants auxquels je n'ai plus accès. Je les retrouverai peut-être dans l'autre monde.
 
C'est vrai que l'homme commet des horreurs sans nom. Mais sache que j'ai toujours tenté de défendre les faibles. Prends ce prêtre appelé Chrysès qui était venu, désarmé, réclamer auprès d'Agamemnon sa fille unique Chryséis. Agamemnon voulait le tuer, mais j'ai fait entendre ma voix parmi les Anciens et j'ai fait de mon corps un rempart entre le roi des rois et ce prêtre. C'est grâce à moi si sa fille lui a finalement été rendue. Tu vois, je ne suis pas un monstre.
 
Asservir Hector? Quelle horreur! Est-ce là la clémence que tu voudrais me voir exercer? Ne vois-tu pas que ce serait bien pire que de le tuer? Honorable comme je le connais, il se tuerait plutôt que de devenir l'esclave de quiconque. De toute façon, je le respecte trop pour lui infliger... cette ignominie. Non, décidément, jamais je ne ferai cela. Jamais!
 
Tu sais, j'ai moi-même des connaissances en médecine et je soigne régulièrement mes compagnons. D'ailleurs, j'ai découvert une plante ici même, en Phrygie, qui fait des miracles pour les plaies des guerriers. Je lui ai donné mon nom: l'achillée.
 
Que les dieux te gardent de connaître la guerre et qu'ils te conservent à jamais ce coeur honorable qui fait ta grandeur!
 
Achille

Salut à toi, Achille au coeur de lion,

Encore une fois, ta lettre m'a grandement fait plaisir. C'est émouvant de savoir que deux êtres relativement différents peuvent correspondre en parfaite harmonie.

Je t'envoie une réponse car j'aimerais que tu m'éclaires, mon ami. Quelque chose dans ta lettre m'a surpris par son paradoxe. Tu considères que réduire Hector en esclavage serait une ignominie. Or, dans tes lettres précédentes avec les autres correspondants, tu dis que tu as préféré voir Briséis en état d'esclave plutôt que morte. N'est-ce pas un peu contradictoire ? À moins que tu n'aies compris que l'esclavage était immonde, du moins à mon époque; mais étant donné qu'à la tienne, être contre l'esclavage est un peu anachronique...

J'espère ne t'avoir pas trop vexé.

Bien à toi,

Alexandre

 Mon ami,
 
Tu vois une contradiction dans mes paroles, je n'y vois qu'une logique évidente. Je vais essayer d'articuler cela pour toi. Hector esclave est une ignominie parce qu'il est prince et héros. On ne réduit pas un héros en esclavage, on lui obéit ou on le tue.

Si je m'oppose à l'esclavage d'Hector, je ne m'oppose pas à l'esclavage tout court. J'aime mieux faire d'une femme mon esclave plutôt que de la tuer. Je n'aime pas tuer les femmes. Parfois aussi j'épargne des hommes, lorsqu'ils sont aèdes, prêtres, danseurs, paysans, artisans, etc. Je les garde à mon service et leur offre une bonne vie à l'abri de mon bras.

Personnellement, mes esclaves sont très bien traités, ce qui n'est pas toujours le cas à mon époque. Les esclaves que j'ai conquis partout en Asie mineure, et qui résident présentement avec moi, m'aiment et donneraient leur vie pour moi. Je suis un bon maître. Je suis un homme d'honneur et un tel homme ne réduit pas un héros en esclavage.

Les princes meurent dignement, point à la ligne. Hector en ferait tout autant pour moi.
 
Comprends-tu mieux mon discours?
 
Achille

Cher Achille, mon ami,

Je te remercie de ta réponse. Je comprends effectivement mieux tes paroles. Il est vrai que voir le beau visage d'un héros abattu, couvert de chaînes, serait pathétique.

Je t'avais parlé du système spartiate. Vois-tu, il n'y a pas si longtemps, est sorti un film appelé «300» qui raconte la bataille des Thermopyles, confrontant le roi Léonidas (j'ai vu qu'il t'a écrit) et ses trois cents guerriers contre les armées du Perse Xerxès. J'ai essayé de regarder ce film mais les premières minutes m'ont quelque peu gêné. Peut-être est-ce que j'enfonce une porte ouverte en te posant cette question-là, mais ne trouves-tu pas cela choquant, de tuer des bébés à cause d'une malformation ou d'une faiblesse?

Deuxièmement, même dans un contexte guerrier, je ne trouve pas cela normal du tout de battre son enfant afin d'en faire un guerrier aguerri. Est-ce que cet enfant ferait un moins bon guerrier que s'il a été élevé dans une optique de protection familiale et de sagesse paternelle? Par exemple, toi, je doute que le sage Chiron ait fait envers toi la même chose que les Spartiates, et pourtant, vois le grand guerrier que tu es devenu.

Effectivement, bien que je rejette totalement la guerre, je suis persuadé que c'est l'amour de la famille, des amis et de la patrie qui pousse à se battre. En effet, j'ai peur de te choquer mais je ne vois pas en quoi je devrais protéger un père qui n’aurait fait que me frapper lors de mon enfance.

Je déteste le manichéisme et cela me prend le chou de répéter ce même mot à presque toutes les critiques que je fais sur des films ou des livres. Mais je déteste encore plus le contexte «tout le monde il est laid, tout le monde il est pourri». Il y a même des jours où j'ai envie de hurler «Et la tendresse? bordel!» (d'ailleurs, le film éponyme m'attire).

Permets-moi cette accolade mêlant amitié et tendresse.

Alexandre

Cher ami, ô noble Alexandre, salut!

Je ressens ta sensibilité dans chacune de tes paroles, bel Alexandre. À écouter la voix chaude de mon scribe réciter ton message, le frisson me prend et je doute que le vent du large y soit pour quelque chose. Sais-tu que tu me fais douter de mes propres convictions? Un peu comme le faisait autrefois mon bien-aimé Patrocle.

Le meurtre d'un enfant ne m'est pas particulièrement agréable, je l'avoue. Mais les enfants meurent si souvent! Ils sont si nombreux sur les rives du Styx! Et cela pour de nombreuses raisons. Les pères ont pouvoir de vie ou de mort sur leur enfant et il est vrai que bien des enfants non reconnus par leur géniteur se trouvent privés du souffle de vie. Mais peut-il en être autrement? J'aurais tendance à le croire, car quand une majorité d'hommes se comporte d'une façon, il en existe toujours, la minorité, qui agit à l'opposé. Personnellement, tout fils ou fille né de mon union à ma femme aura toujours son nom à jamais lié au mien. Bien entendu, aucun fils difforme ou faible ne pourrait provenir de ma semence. Ce serait à proprement parler impossible!

Battre les enfants, c'est comme battre les animaux domestiques. Ce genre de punition ne doit être pratiquée qu'avec la main légère de celui qui aime et souhaite rediriger dans le bon chemin. Sans plus. Quant à moi, j'ai parfois été corrigé physiquement par mes différents maîtres, mais n'en ai point gardé de rancune, puisque c'était fait dans une optique heureuse, en fonction de l'amélioration de ma personne. Mais d'après ce que tu me dis, je me doute que les corrections physiques auxquelles tu fais allusion ressemblent davantage à de la cruauté. Est-ce que je me trompe?

Ainsi, tu as subi les coups répétés de ton père? Je comprends mieux ta position ferme quant aux mauvais traitements des enfants. Je ne peux pas imaginer ce que tu as vécu, mais sache, mon tendre ami, que toute ma compassion est pour toi ce soir. Je suis triste de penser à ce que ta jeune vie a subi. Si seulement je pouvais te venger convenablement...

Je pense comme toi, mais j'aime la tendresse autant que j'aime la guerre, car elles se succèdent afin de rendre ma vie complète. Je ne pourrais me satisfaire que de l'une ou de l'autre. Au combat, c'est moi qui suis maître et rien ne me plaît plus que d'afficher ma supériorité. Tandis qu'à l'amour, je deviens brebis et ne préfère rien que m'abandonner totalement. Ce qui est fort naturel, tu en conviendras. Je m'inquièterais davantage de ces hommes qui cheminent en faibles dans la vie, couards dans le coeur devant l'adversité, mais monstres de domination une fois la nuit venue. La nature cherche toujours à égaliser la balance, je crois.

Je te rends toutes tes marques d'affection et t'en prodigue de nouvelles. Puisses-tu les recevoir avec joie, ô Alexandre déjà si cher à mon coeur!

Achille


Salut à toi, ô Achille au grand coeur,

Tu as un don pour les belles paroles et le pouvoir qu'elles ont sur les coeurs. Je comprends l'admiration que te portent les vaillants guerriers, les belles femmes et les gens simples.

Je tiens à rassurer ton coeur inquiet. Ce n'était juste qu'une image, une façon de me «mettre dans la peau» d'un adolescent spartiate. Mon père ne m'a jamais vraiment battu, heureusement. Pourtant, il est vrai que j'aurais aimé avoir plus de tendresse de sa part et qu'il devînt plus un modèle pour moi. C'est pour cela que, paradoxalement, la famille est quelque chose qui me tient à coeur. Car je sais qu'il y a aura toujours dans l'univers des pères adorables et des mères tendres. Même avec la plus grande volonté du monde, je sais que si j'étais ton fils, je n'aurais jamais été digne d'un papa aussi légendaire. Le titre d'ami et de confident me convient mieux, même si cela reste encore assez arrogant.

Effectivement, les corrections physiques dont je parle ressemblent à de la cruauté, d'un point de vue du XXIème siècle. Par exemple, les corrections physiques dans nos écoles, collèges et lycées sont absentes. Il y a également des gens qui désapprouvent la gifle pour les enfants. Ainsi, les châtiments corporels dans ton époque sont analysés avec une certaine gêne, au même titre que l'esclavage, même si les siècles suivants ne valent pas mieux. Pour pencher la balance, nous avons toutefois une grande admiration pour votre philosophie, votre mythologie et votre culture. D'ailleurs, en y pensant, qu'est-ce qui te plaît ou qui te déplaît dans notre époque ?

J'aurais une question pour toi: tu mentionnes dans tes lettres que tu as été élevé par Chiron mais que tu participais aussi aux combats avec d'autres centaures. Aussi, je me demande si tu as été bien accepté par eux, étant donné les rapports houleux entre les humains et les centaures.

Bien à toi, mon ami, mon frère de lettres entre les époques. Que mon amitié t'accompagne sur les remparts de Troie,

Alexandre


Pardonne-moi, cher ami, ce silence entre nous.
 
La guerre a pris tout mon temps. Ici, on dirait qu'il n'y a que du sang, des larmes et de la boue. Plus rien ne semble exister en dehors de cette réalité étouffante. La fin -ma fin- approche, je le sens. Cette vie dure depuis si longtemps, elle ne peut guère s'éterniser davantage. Bientôt, je rejoindrai mes compagnons morts. Je serai un corps de plus étendu dans la poussière. Tout cela me semble si irréel!
 
Mais avant de partir pour l'Hadès, j'ai encore du temps pour répondre à tes questions.
 
Ce qui me déplaît de votre époque, c'est que vous n'avez plus le coeur au combat, comme si se battre était devenu méprisable. Je crois que je ne me plairais pas chez toi. Parmi les miens, je suis un héros, mais chez les tiens, que serais-je?
 
Les centaures m'ont beaucoup aimé. C'est Chiron qui se plaignait de mon amitié avec eux! Les centaures aiment vivre intensément. Boire du vin, se battre, courir la nuit à travers forêt, aimer des femmes! Je partageais tout cela avec eux et à leurs yeux, j'étais un des leurs! Quelle belle époque cela fut!
 
Que les dieux te protègent, mon bel Alexandre!
 
Achille