Sous le charme d'Achille
       

       
         
         

Fedoua

      Cher Achille,

Bien que je n'aie pas eu la chance de vivre à votre époque, je connais votre histoire si bien que j'ai l'impression d'en faire partie. Et j'ai été immédiatement séduite par vous! Si, si, cela est bien vrai: je suis tombée folle amoureuse de vous et je regrette amèrement de ne pas être née des siècles avant pour avoir l'immense l'honneur rien que de vous voir de loin. Je trouve dommage que le nom d'Achille soit souvent lié au combat, au sang, à la cruauté, et qu'on oublie d'insister sur les sentiments, tes sentiments... Car je suis sûre qu'un héros tel que vous doit avoir un grand coeur capable d'aimer jusqu'à en mourir. Mais dans les récits, on n'insiste pas assez sur ce côté, à mon avis. Je suis sentimentale et j'imagine que vous l'êtes un peu aussi tout en étant un combattant très brave. Car pour moi, l'un n'empêche pas l'autre. Il y en a qui pensent que les sentiments sont une faiblesse mais moi, au contraire, je suis persuadée que c'est une force. J'aimerais que vous me parliez de vos sentiments les plus intimes si ce n'est trop vous demander. Je sais qu'un combattant ne révèle jamais cela, mais auriez-vous l'amabilité de faire une petite exception pour me faire plaisir?

Je vous en remercie d'avance.

Fedoua ( Maroc )

 

       
         

Fedoua

      Cher Achille,

J'ai été folle de joie quand j'ai vu que ma lettre avait été publiée, mais j'avoue que je fus déçue et triste en apercevant qu'il n'y avait pas de réponse de votre part. Je me demande d'ailleurs si vous l'avez lue... J'ai été peut-être trop indiscrète en vous demandant de me parler de vos sentiments? Ou alors c'est mon style d'écriture médiocre qui vous a déplu? Je tiens à préciser que mon but était juste de me rapprocher un peu de vous, parce que j'ai tant d'admiration pour vous! Oh si seulement vous saviez!

Pardonnez la simplicité de mon style et la médiocrité de mes pensées. Je ne mérite peut-être pas une réponse d'un héros légendaire...

Avec mon admiration.

Fedoua

 

       
         

Achille

      Voilà une jeune fille bien impatiente et peu sûre d'elle-même! Tu mérites une réponse, mais laisse au moins le temps à ta lettre de se rendre à moi. Ma mère Téthys s'occupe de livrer les messages avec une grande attention, mais étant une Néréide, elle doit aussi s'occuper du royaume de son père. Elle a des marins à effrayer et d'autres à charmer...

Que les dieux t'enseignent la patience, douce amie!

Achille

 

       
         

Achille

      Mes hommages à la douce et aimable Fedoua,

J'aurais voulu moi aussi que tu sois née à mon époque pour avoir l'honneur d'être admiré par toi. Tu aurais pu être une princesse troyenne et m'observer du haut des remparts. Tu aurais pu être une fille noble de Lynerssos que j'aurais enlevée et emportée dans mon vaisseau après avoir tué père, époux, frères et fils. Tu aurais pu être cette soeur que je n'ai pas eu la chance d'avoir et donner d'admirables cousins à mon fils; ensemble, ils auraient chevauché sur les plaines fertiles de la Phthie, à la grande joie de leur grand-père, Pélée. Tu aurais pu être cette épouse fidèle et docile qui tisserait de magnifiques tuniques en attendant mon retour.

J'aurais voulu que tu sois une de celles-là, car ton coeur a si bien compris le mien. J'aime mes amis avec la même ardeur que je hais mes ennemis. Pour ceux qui aiment celui que j'aime, il n'est aucun danger, aucune mort que mon bras ne bravera.

Ceux que j'aime, mes esclaves les baignent et les enduisent d'huile de leurs mains expertes, je leur fais revêtir les meilleurs habits, je mélange dans le cratère le meilleur de mes vins, j'apprête des viandes dignes des dieux, je leur offre des cadeaux rapportés des plus somptueux royaumes. Je ne ménage rien, si ce n'est le nectar et l'ambroisie réservé aux bienheureux Immortels! J'ai pour mes amis toutes les attentions d'un grand homme et d'un grand coeur. Il n'y a que les regards de chien et les cerfs peureux qui ne reconnaissent pas ma bonté et ma grandeur.

Je déplore parfois mes excès de passion qui me poussent à agir sur le moment, mais ne suis-je pas, en vérité, Fedoua aux belles joues, un homme qui navigue sans crainte sur la mer et mène pleinement son vaisseau noir sur la plaine marine? Les dieux m'observent avec satisfaction, je ne néglige ni eux, ni mon destin, ni l'essence même de mon être. Je suis Achille comme peu d'hommes savent être eux-mêmes.

Mais tout cela… tu le savais déjà, n'est-ce pas, douce Fedoua?

Que les dieux te chérissent!

Achille

 

       
         

Fedoua

      Vaillant Achille,

Votre réponse m'a honorée autant qu'elle m'a enchantée. J'avoue que je n'étais pas certaine d'en recevoir une et je m'empresse de vous récrire tout en espérant ne pas vous ennuyer avec mon savoir modeste, mon langage médiocre et mon manque d'expérience dans la vie. Avant de vous écrire, vous étiez déjà présent dans mes rêveries et vous occupiez mes pensées mais je commençais à me demander si cela était raisonnable. Maintenant que vous m'avez répondu, c'est comme si vous me donniez raison ou alors vous confirmiez ma folie. Mais cela est beaucoup moins important que de savoir que vous m'accordez un peu de votre temps. Cela me suffit largement et je me sens moins seule que d'habitude.

Cette fois (même si j'en brûle d'envie) je ne vous écris pas pour vous parler de mon amour pour vous car je sais que des déclarations d'amour, vous en avez entendu beaucoup et vous en avez fait peu. Je n'ai pas votre courage mais, toute seule, je suis prête à m'agripper à un amour qui ne sera jamais partagé et à souffrir bêtement si c'est le prix à payer. Car il y a toujours un prix à payer même pour les héros. Votre gloire ne vous a-t-elle pas coûté la vie? C'est cela qui fait toute la différence entre les héros et les autres (les normaux). Les héros meurent pour leur passion et les autres vivent pour la leur. Et c'est cela qui fait de moi «une normale» et de vous un héros. C'est un peu paradoxal ce que je viens de dire car «normal» est un terme relatif et je ne me considère le moindre du monde comme étant quelqu'un de «normal» avec des comportements «normaux». D'ailleurs cette lettre en est la preuve. Donc je ne suis ni «une normale» ni une héroïne. Mais que suis-je donc? Peut-être que vous m'aideriez à y répondre car toute seule je crains ne pas pouvoir y arriver! En attendant, moi, je n'ai pas choisi d'être ce que je suis et vous? Avez-vous choisi d'être un héros? Ou ce sont les dieux qui ont décidé pour vous? Et surtout, avez-vous des regrets sur des choix que vous ayez faits ou que justement vous n'ayez pas faits? Si oui, lesquels?

Excusez ma curiosité qui n'a point de limites et ma soif de savoir un tas de choses sur vous que même la légende n'a pas su transmettre... Sachez que mon admiration pour vous ne cesse pas de grandir et mon amour aussi!

Votre humble admiratrice,

Fedoua

 

       
         

Achille

      Femme! Cesse de parler de toi en ces termes si peu élogieux! Crois-tu que la divine Héra est devenue maîtresse des cieux en s'excusant à tous instants?

Tu es l'amie du divin Achille à présent. Redresse la tête et le coeur, je serai à tes côtés pour désunir les membres de quiconque osera t'offenser. Nul n'attaque les amis d'Achille sans subir sa colère.

On ne choisit pas sa destinée, belle Fedoua, comme on ne choisit pas les vents qui guideront son navire sur les eaux. Mais que sert de geindre et de courber la tête? La navigation n'en sera pas plus facile. Fais comme moi, hurle à la mort devant tes ennemis et glace-leur le sang! Proclame ton nom comme si tu proclamais le nom d'une déesse. Ne doute pas de tes pouvoirs, car alors tu n'en auras aucun.

C'est le Destin qui a décidé de mon lot sur la terre des mortels. C'est lui qui transmet toutes les destinées humaines ou divines aux trois soeurs, Clotho, Lachésis et Atropos. Rien ne peut les empêcher de filer nos vies. Il est bien inutile de vouloir se battre contre cette puissance inflexible. Il faut au contraire l'embrasser pleinement!

À l'instar de tous les hommes, j'ai des regrets, mais les regrets comme les plus profondes blessures s'atténuent avec le temps.

Que le brillant fils de Léto, Apollon, guérisse cette peine en toi!

Ton ami,

Achille

 

       
         

Fedoua

      Tendre Achille,

Je vous remercie pour vos précieux conseils et votre soutien. Je suis si fière d'être votre amie que je veux le crier haut et fort à faire trembler la terre. Je vous fais la promesse d'être digne d'être l'amie d'Achille! Je vais reprendre confiance en moi et essayer de ne pas être désolée à tout instant. Mais je tiens à vous préciser que si je vous donnais tant d'excuses c'est parce que j'ai beaucoup de respect pour vous. «On respecte un homme qui se respecte lui-même.» (Honoré de Balzac)

L'attention que vous m'accordez me ravit démesurément et me fait oublier ma tristesse de la veille. J'ai eu du mal à supporter le départ d'un être très cher: Nargis, une cousine, une amie, une confidente dont le destin a voulu m'éloigner au moment où nous nous sentions plus proches que jamais. «Un être vous manque et tout est dépeuplé».

Elle me manque et, par la même occasion, toutes les personnes que j'aime et dont j'ai dû me séparer, me manquent également. L'attachement que j'ai pour Nargis me fait penser à celui que vous avez pour Patrocle. C'est pour cette raison que j'ai pensé que vous êtes la personne qui pourrait le mieux comprendre ce que je ressens en ce moment. Et c'est pour cette même raison que j'ai décidé de me confier à vous sans pour autant vouloir vous ennuyer avec mon chagrin. Je sais que vos propres ennuis vous suffisent amplement, je n'ai pas besoin d'en rajouter!

J'aimerais que vous me parliez de vos rapports avec votre père, si ce n'est pas trop indiscret bien sûr. Personnellement, je n'ai pas eu la chance de connaître vraiment le mien. Il est parti quand j'étais toute petite et nous a laissées, ma mère et moi, pour se remarier plus tard avec une autre. Je ne comprends pas comment on peut fonder une nouvelle famille quand on en a déjà brisé une! C'était loin d'être facile de vivre une enfance avec un père absent et une mère qui cherchait à tout prix à combler ce vide alors qu'au fond elle savait que c'était impossible. J'envie sa patience dont je n'ai pas hérité, apparemment, puisque je suis impatiente comme tout!

Sachez qu'en vous parlant de mon enfance, je ne faisais que me confier et non me plaindre...

Votre amie,

Fedoua.

 

       
         

Achille

      Je suis satisfait de constater ta nouvelle confiance, mon amie. Ceux qui respectent les autres plus qu'eux-mêmes ne deviennent guère plus que des serviteurs. Alors, fais trembler la terre si tel est ton bon plaisir, mais prends garde de ne pas offusquer l'ébranleur, il n'est pas dieu à avoir contre soi.

Malgré tout, j'ai quelques regrets de t'avoir bousculé alors que tu vivais un si grand chagrin. Je ne pourrais imaginer ma vie sans Patrocle et si un jour, on venait à me l'enlever, je crois que je ne serais plus le même. Un jour, une femme de ton époque m'a dit que Patrocle mourrait ici, sous les remparts d'Ilion. Je ne peux le croire. À quoi me servirait de vivre si ce n'est pour protéger mon compagnon de toujours? Ah non! Je ne peux y croire. Zeus empêchera que mal soit fait au meilleur des hommes! Et que pourrait-il lui arriver alors que mon bras surplombe à tout moment sa belle tête?

Mon père bien-aimé… Pelée, nourrisson de Zeus! C'est avec joie qu'il a engendré un fils destiné à surpasser sa puissance, sans jamais en ressentir une quelconque jalousie. Je fus plus près de lui que de ma mère, car contrairement à toi, ce fut ma tendre mère aux pieds d'argent qui nous quitta alors que je n'étais qu'un enfant. Elle fut contrariée par une décision de mon père et retourna vivre dans la mer. Malgré tout, j'ai toujours pu compter sur son soutien. Je n'ai qu'à m'approcher des flots pour l'appeler et toujours elle vient écouter la voix de son divin fils. Dernièrement, elle est même montée jusqu'à l'Olympe pour prier Zeus le tonnant de m'accorder son aide, elle qui chérit pourtant le royaume marin de son père et répugne à se mêler aux autres dieux.

En revanche, j'ai mieux connu mes maîtres Phénix et Chiron que mon père, car un roi ne peut s'attarder à l'éducation de ses enfants. Je dois beaucoup à Chiron qui m'a tout appris, du combat à la musique, en passant par la médecine. Je n'ai peut-être pas porté une attention suffisante à ses paroles de sagesse, car comme toi je suis un grand impatient et, à cet âge, grande était ma hâte de devenir un homme. Les centaures n'eurent pas une très bonne influence sur moi, car toujours ils étaient prêts à quelques folies. Quelles nuits nous avons passées dans les bois entourant le mont Pélion!

Sache, ma Fedoua, que je t'entends. Raconter ses malheurs ne signifie pas que l'on geint pour autant. Mais si tes malheurs passés t'empêchent d'avancer, alors il y a un problème.

Mon coeur est ouvert au tien et ma maison est la tienne!

Ton ami,

Achille.
         
         

Fedoua

      Cher Achille,

Je m'excuse pour ce silence et je m'en veux de ne pas vous avoir répondu bien avant. Surtout que votre dernière lettre m'a beaucoup touchée et spécialement cette phrase: «Mon coeur est ouvert au tien et ma maison est la tienne!» Ceci dit, je ne sais pas si cette offre est toujours valable. De mon côté, ça n'a pas du tout changé. J'ai bien sûr avancé, j'ai trébuché, je suis tombée, puis je me suis relevée. Comme on dit «ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort». Sans doute pas aussi forte que vous mais forte tout de même!

Et vous, êtes-vous toujours près des remparts de Troie? Et comment va Patrocle, vous sembliez être inquiet pour lui dans votre dernière lettre à cause de ce qu'une femme de mon époque vous avait révélé?

Tout ce que je peux vous dire, et j'espère que ça vous sera utile: à mon humble avis, vous devriez garder l'oeil sur lui et essayer de contrôler vos excès de colère. Je ne vous demande pas de lutter contre votre nature. Au contraire, restez fidèle à vous-même, mais pour le bien de tous, tentez de modérer votre colère et doublez de vigilance et de protection pour Patrocle!

J'espère que mes propos ne vous ont pas semblé déplacés et que vous me considérez toujours comme votre amie!

Avec toute mon admiration.

Votre amie Fedoua qui attend votre réponse avec impatience
         
         

Achille

      Tes recommandations arrivent trop tard, amie Fedoua.

Patrocle est mort sous les coups d'Hector et son cadavre repose depuis plusieurs jours dans ma baraque. Vêtu des armes divines apportées par ma mère, je combats sans relâche les Troyens. Les flots du Scamandre sont détournés par la faute de tous les cadavres que j'y ai envoyés. Ils périssent en grand nombre les descendants de Dardanos.

Maintenant, rien ne saurait me tenir à distance de la guerre. Pas même les doux mots d'une charmante femme. Désolé, Fedoua la belle, mais mon bras n'existe plus que pour venger le meurtre de mon bien-aimé Patrocle.

Que les dieux t'accompagnent sur ta route!

Achille
         
         

Fedoua

      Cher Achille,

Cette triste nouvelle m'a foudroyée... Je suis vraiment navrée pour ce qui est arrivé à Patrocle et je vous prie d'accepter mes plus sincères condoléances.

Je comprends votre colère, je comprends votre soif de vengeance! J'aurais réagi pareil si j'étais vous. Je ne tolère guère la violence mais c'est normal de vouloir venger la mort d'un être cher, on croit lui rendre justice. On estime qu'une erreur a été commise et qui doit à tout prix être réparée. Et on pense bien évidemment que cette lourde tâche est de notre devoir. Mais c'est à nous que nous faisons le plus de mal en nous comportant ainsi. Je ne vous demande pas de refouler votre rage ni de laisser ce crime impuni. Oui, c'est à vous de lui rendre justice, de rendre justice à vous-même par la même occasion. Faites trembler vos ennemis, vengez Patrocle! Mais ne laissez pas votre colère vous aveugler et pire encore: vous diriger. Vous laisser guider par vos sentiments dans ce genre de situations, vous rendra, à mon humble avis, très vulnérable. Suivez votre instinct mais ne laissez pas votre fureur vous emporter. Si vous pouvez tuer des centaines de soldats sans le moindre effort, je suis convaincue que vous pouvez ce seul être qui est en vous.

Soyez prudent, mon cher Achille.

J'espère que mes recommandations ne vous parviendront pas trop tard une fois de plus. Je ne veux pas qu'il vous arrive du mal, je ne pourrais le concevoir... car je vous aime!

Je suis sûre que c'est un honneur de mourir en combattant et une gloire sans égale pour un brave guerrier comme Patrocle. Vous savez qu'il tient cette ardeur de vous, est-ce la raison qui vous irrite le plus? Vous vous sentez responsable de ce qui lui est arrivé? Vous ne devez pas! Vous devez plutôt être fier aussi du courage qu'il tient de vous et qu'il lui a fallu pour ça. Moi, je l'envie plus que je ne le plains... J'aurais aimé être votre élève pour que m'appreniez ce que veut dire «courage» car les gens de mon époque en ont oublié le vrai sens. J'aurais aimé que vous m'appreniez à me défendre comme un homme et comment tenir une arme que seuls les vrais guerriers y ont droit. J'aurais aimé que vous m'appreniez comment mourir la tête haute et graver mon nom sur les remparts de l'éternité, de l'immortalité... Le graver de mes doigts, de mon sang...

Votre amie qui pense très fort à vous,

Fedoua
         
         

Achille

      Salut à toi, Fedoua la belle!

Que me racontes-tu là? Patrocle n'était pas mon élève, mais mon ami. Il a été accueilli à l'âge d'homme au royaume de mon père alors que je n'étais qu'un jeune enfant. Exilé, il trouva chez mon père une seconde famille. Patrocle me portait une affection sans borne et bien qu'il me traitât comme le grand héros que je promettais d'être, il demeurait mon aîné. Nous fûmes séparés lorsque je fus confié à Chiron et nous nous sommes retrouvés lorsque j'ai quitté Scyros, patrie de ma tendre épouse.

Il est fort naturel que je me sente responsable de la mort de Patrocle. Jamais je n'aurais dû le laisser aller seul, vêtu de mes armes, arborant mon panache! J'aurais bien dû savoir, connaissant le coeur de l'homme, qu'il ne se bornerait pas à effrayer l'ennemi et s'attarderait à vouloir combattre quelque prince. Le destin a voulu que ce fût Hector! Le destin a voulu que ma colère contre Agamemnon me prive de défendre mon ami! Cette colère-là, je la regrette. Si seulement Briséis n'était pas venue sur ces terres à mon côté!

Je combattrai, amie, jusqu'à la mort de tous les Troyens et leurs alliés ou de la mienne. Je n'ai pas peur de mourir; j'ai peur de la vie que je mènerais sachant que je n'ai pas vengé le meilleur de tous les hommes, mon frère, mon fidèle compagnon. Les dieux favorisent mon bras et ma tête au combat, mais si la balance vient à me désigner, je mourrais sans regret et tu dois aussi envisager ma mort de cette façon, douce Fedoua.

Je suis fier de Patrocle, c'est de moi dont j'ai honte. Une honte qui ne peut se laver qu'avec le sang des meurtriers de mon ami.

Tu as le pouvoir de vivre et de mourir la tête haute. Il suffit d'être la complète et unique souveraine de ta vie. Tu ne dois tolérer aucune entrave à ta puissance. Crois-moi, c'est possible. Pour ce qui est de suivre un entraînement, je ne sais pas si les femmes y ont droit dans ton monde.

Porte-toi bien, amie, je vais prendre du repos. Demain, je dois rassasier ma lance de chair.

Achille
         
         

Fedoua

      Cher Achille aux pieds agiles,

Il y a eu un petit mal entendu entre nous. En fait, j’ai dit que Patrocle tenait son courage de vous et non qu’il était votre élève mais je vous ai seulement fait part de mon désir de l’être. Ceci dit, si j’ai bien saisi, vous ne semblez rien motivé.

Mon très cher Achille, vous êtes un rebelle. Et d‘ailleurs, c’est parce que vous l’êtes que je vous apprécie tant. Vu que je suis moi-même têtue et inapprivoisable. Votre réponse était prévisible. Je ne sais pas comment j’ai eu la stupidité de croire que mes recommandations vous seraient d‘une quelconque utilité. Qui suis-je pour en donner? Je ne suis ni une sage, ni une déesse. Et même si j‘en étais une, je ne pense pas que vous m’auriez écoutée! Vous n’écoutez plus personne que cette voix fulminante qui sort de votre âme et que même vous n’arriverez à faire taire… Cette voix qui semble vous pousser à faire ce que vous faites, ce que vous compter faire. Cette voix qui ne fait rien d’autre que vous rappeler votre devoir et de vous montrez le chemin qui mène à votre destinée. Mu par votre colère tel un ouragan, vous briserez tous ceux qui oseront se mettre sur votre route . Et moi, simple mortelle, je m’obstine à essayer de vous convaincre de ce dont je ne suis même pas convaincue, en fin de compte. De vous convaincre de contrôler votre vie, de choisir votre sort alors qu’il n’est ni entre vos mains, ni entre les miens, d’ailleurs. On peut peut-être changer le futur mais jamais le passé. Il nous a déjà échappé, fuyant par les dédales obscurs du temps, d’un temps perdu à jamais. Des gens meurent, d’autre restent en vie. C’est comme ça et pas autrement. Vous devriez plutôt penser à ceux qui sont encore vivants. Pensez un peu à tous ces gens qui vous aime, votre fils et votre femme, ce sont eux qui ont le plus besoin de vous, vaillant Achille. Ce sont eux qui prient pour qu’il ne vous arrive aucun mal, qui supplient pour que vous rentriez sain et sauf et qui attendent sans lassitude que vous leur reveniez à la maison. Tandis que les gens qui sont morts, ce sont le passé. Ils ne referont plus partie de votre vie sauf si vous viviez avec leur souvenir en vous. Et non que vous mouriez pour eux! Allez-vous laisser le passé vous priver de l’avenir? L’avenir de toute une famille, et peut-être même de toute une patrie, les vôtres… Patrocle est mort parce qu’il était temps pour lui de mourir, parce que les dieux l’ont décidé. Hector l’a tué parce que les dieux l’ont décidé. Et vous vous le tuerez parce que les dieux l’ont décidé. Un autre vous tuera et je ne sais qui d’autre tentera de venger votre mort. Cela aura-t-il une fin? Seuls les dieux ont l’éternité devant eux pour le savoir. A votre place, je n’en voudrais pas à Hector. Lui il n’a fait que ce qu’il était supposé faire, à l’instant même où il devait le faire. Non, à votre place, c’est aux dieux que j’en voudrais. Ce sont eux qui ont voulu que Hector tue Patrocle. Pourquoi continuer à les vénérer alors qu’ils créent des tueurs pour ensuite les tuer, créent des criminels pour les châtier, créent des vengeurs et des vengés, donnent des vies pour les ôter… continuellement. Je ne vois pas quelle jouissance trouvent-ils à mener et regarder les spectacles de nos vies?
Je ne m’aviserai plus de vous donner des présages ou de vous révéler ce qui vous arrivera car nul ne pourra vous dévier de votre destinée. Ce sont des choses qui nous dépassent, vous et moi.

Vous regrettez d’avoir emmené Briséis mais vous savez au fond de vous que si ce n’était pas elle, ça aurait été quelqu’un d’autre et les choses allaient se passer exactement de la même façon que vous le vouliez ou pas. Patrocle a été créé pour finir comme cela. Et vous, créé pour réagir comme ceci. Supposons que vous l’aviez su à l‘avance, qu‘auriez vous fait? L’empêcher d’être lui-même? L’empêcher d’aller à la rencontre d‘un destin, inévitablement le sien? Ce serait défier les dieux! Auriez-vous été capable de les défier? Si oui, alors vous pourrez les défier même maintenant. Privez-les de ce spectacle qu’ils attendent tant. Le spectacle de la mort d’Hector. Et peut-être même le spectacle de la vôtre… Nul ne peut vous dévier de votre destinée mais vous, glorieux que vous êtes, vous pourrez au moins essayer. Vous n’avez rien à perdre puisque vous savez déjà ce qui vous attend, ou du moins vous vous en doutez. Vengez Patrocle!

Je ne suis peut-être qu’une insensée mais je crois en vous, mon tendre ami. Que vous choisissiez de faire les choses comme elles sont sensées être faites ou autrement, vous seriez toujours mon héros.

Passionnément,
Fedoua.
         
         

Achille

      Fedoua,

Le spectacle de la mort d’Hector est pour moi, et pour moi seul.

En effet, tes conseils sont vains, car je ne les suivrai pas. Je tuerai Hector et si je dois mourir ensuite, soit! Du moment que le fils aîné de Priam tombe dans la poussière, rien d’autre ne m’importe.

Tu es bien gentille de vouloir m’aider, mais sache que je ne veux pas être aidé. Je veux envoyer tous les Troyens chez l’Hadès. C’est mon seul désir, mon unique plaisir. Quiconque se placera en travers de mon chemin périra de ma main.

Les hommes se souviendront longtemps de ma fureur!

Achille