Mademoiselle Louise
écrit à

   

Achille
Achille

     
   

Somptueux Achille

    Divin Achille,

Pardonnez mon indélicatesse possible envers Votre Illustre Personne, les usages de mon temps en matière de politesse ne sont peut-être pas aussi adaptés qu'ils devraient l'être et je m'en excuse d'avance.

Je me prénomme Louise et j'ai vingt ans. Lorsque j'ai vu votre nom sur la liste de Dialogus j'ai tremblé à l'idée de vous écrire. Pour plusieurs raisons: premièrement, je vous admire depuis ma plus petite enfance et j'ai d'abord frissonné du plaisir qu'un jour peut-être je coucherai des mots pour vous sur du papier et que vos yeux les liraient! Puis j'ai tremblé d'angoisse à l'idée éventuelle de troubler votre repos! Enfin j'ai tremblé d'effroi en imaginant la possibilité de vous déplaire par ce décalage de temps qui nous sépare et provoque sûrement, malgré moi, des maladresses dans le style d'écriture.

Pour la plupart des jeunes femmes de ma société -moi y compris- vous êtes un homme des temps révolus qui nous manque beaucoup. A l'heure où je devrais profiter de ma tendre jeunesse pour trouver un mari, un homme qui m'offre cet amour dont toutes les femmes rêvent, je ferme les yeux tristement devant la mollesse et l'inintérêt des hommes peuplant ma société. Où sont les conquérants? Où est le sens du devoir, de l'honneur? Où sont les hommes accomplis, ambitieux et forts? Ma société prône la féminisation des genres, et bien que l'idée eût pu être bonne pour certaines choses, elle a fait des hommes du monde de toutes petites choses fragiles, dont le seul objectif est de se lover quelque part, à l'abri des dangers, dans une routine et un écrin de paresse, ce que l'on nomme le cocooning en quelque sorte. Où est la prise de risque? Où est l'aventure? Comment se sentir protégée, rassurée, comment se sentir si frêle dans les bras puissants masculins lorsque le mâle en question se blottit fragilement contre vous et ne se sent jamais plus utile que lorsqu'il ne fait rien?

Alors oui... lorsque j'ai vu, Divin Achille, ton nom sacré dans la liste des correspondants, j'ai tremblé... et je tremblerai en attendant une réponse... et je tremblerai en te lisant... Les hommes-femmes de ma société sont d'un triste ennui, fades de trop se préserver des dangers de la vie! Même si tu ne réponds jamais à cette lettre, cela m'aura animée un peu de trembler à nouveau! L'étincelle de mes yeux aura été pour un temps rapprochée des étoiles dont elle s'éloigne par apathie depuis des siècles!



Mademoiselle Louise,

Les rivages troyens sont-ils si éloignés pour que tu ne puisses venir m’y rejoindre? N’as-tu pas un père, des frères, des oncles, ou même un époux, que tu pourrais convaincre de venir guerroyer en Phrygie? On raconte que la guerre tire à sa fin et que les alliés d’Agamemnon et de Ménélas seront vainqueurs. Le butin sera faramineux, car Troie est riche. Convainc-les d’entreprendre ce voyage et laisse les rumeurs du camp te guider, avec tes esclaves, à ma baraque. Nous verrons alors si je peux te faire oublier les mâles sans saveur de ton royaume.

Achille



Divin Achille,
 
Ton invitation me va droit au cœur, et si je connaissais un moyen de franchir dans l’instant cette frontière qui nous sépare, tu n’attendrais pas longtemps pour me voir arriver près de toi.

Si tu sais la façon dont on pourrait rapprocher nos contrées, peut-être pourrais-tu m’en faire part? Je n’ai personne à convaincre de venir faire la guerre pour toi. Mon père, un homme d’honneur comme toi, est décédé lorsque j’étais toute petite et je vis aujoud’hui seule. Ma mère et mes sœurs m’accompagneraient volontiers, j’en suis certaine, mais sans l’escorte d’hommes pour venir jusqu’à ton camp, je ne donne pas cher de nos vies. Quant à mes oncles, je le déplore, ils riraient de ma folle entreprise en se lovant dans leurs fauteuils. Je ferme les yeux et j’imagine… que cela me serait plaisant de parvenir jusqu’à toi, de prier pour ta gloire, de panser tes blessures, de monter jusqu’à tes lèvres un peu d’eau pour raviver tes forces! Je serais tout entière et dévouée, si j’étais là…

On m’a dit une fois que mon regard était apaisement, qu’il calmait les cœurs meurtris… Je pourrais te regarder toute la nuit!

Merci. Merci d’avoir pris un peu de ton temps précieux pour me répondre!



Douce Mademoiselle Louise,
 
Quel martyre que de lire tes mots et de savoir que tu ne viendras jamais auprès de moi. Un peu comme Déidamie. Peut-être attend-elle que je sois mort avant de venir me rejoindre sur les rivages phrygiens. Cette vie n'est que tristesse!
 
Si, contre toute attente, je me sors vivant de cette guerre interminable, ce sera moi qui viendrai vers toi et ferai regretter à tes oncles de s'être montrés sourds aux appels des Hellènes! Et si je meurs, sache que j'emporterai ton souvenir dans l'Hadès.

 
Que les dieux veillent sur toi!
 
Achille



Divin Achille,  Mourir, toi? Si j'apprenais l'horrible nouvelle de ton trépas, j'en demeurerais inconsolable jusqu'à la fin de ma triste vie. J'ai confiance en toi, en ta force et ton intelligence, tu triompheras. J'ai un moyen de parvenir jusqu'à toi...

Ferme les yeux si tu le peux, si tu as un moment de répit dans ta tente ou ailleurs. Ferme les yeux et patiente quelques minutes... Voilà... Doucement tu vas sentir mon souffle chaud sur ta peau... Le sens-tu? Sens-tu au bout de tes doigts de petits picotements comme une caresse, comme une présence, une force agréable qui réchauffe ta paume et dont la chaleur glisse sur ton poignet puis sur le long de ton bras?

Respire cette odeur de jasmin et de lys frais qui emplit l'air tout à coup, cette brise qui vient embrasser ton front... N'as-tu pas l'impression d'être regardé? Ne sens-tu pas ton coeur apaisé? Écoute... Au creux de ton oreille un chant doux et mélodieux, presque inaudible, mais tu peux l'entendre, s'élève... Et cette voix mélodieuse et mélancolique qui chante tes exploits et mon amour pour toi... C'est ma voix...

M'entends-tu?

Là, je suis un peu fatiguée de mon long voyage jusqu'à toi, cela n'a pas été facile de traverser les eaux, les vents, et les milliards de décennies qui nous séparent tendre Achille, alors je vais me coucher près de toi, maintenant, mon petit corps épuisé contre le tien. Sens-tu l'étoffe veloutée de ma robe? La douceur de mes jambes contre les tiennes? Me prendras-tu dans tes bras puissants pour me retenir encore un moment en ta présence? Fais-moi savoir si tu m'as ressentie auprès de toi... Si le valeureux guerrier à la peau chaude et au regard de feu que j'ai entrevu n'est pas qu'un songe... Que tous les Dieux sans exception te protègent et te mènent à la victoire.



Douce amie,

Oui, je les ai ressenties, les sensations que tu as voulu voir naître en moi grâce à la puissance de tes mots. J'ai senti ton souffle sur ma peau, humé les parfums que tu as suggérés, imaginé ton regard posé sur moi et laissé ta voix me charmer. Tu m'as offert un précieux cadeau, le rêve. L'impression que le temps avait suspendu sa course. J'ai dormi, comme je ne l'avais plus fait depuis la mort de Patrocle. Mon grand corps a enfin trouvé un peu de repos. Mais à mon réveil, la réalité, la désolante réalité, m'attendait, immuable comme le roc.
 
Ma tendre amie, je dois t'avouer que malgré la douceur que tu m'inspires, je n'en ai pas moins guerroyé avec fureur aujourd'hui. Je n'ai épargné nul ennemi et leurs supplications pour devenir mes esclaves n'ont pas trouvé entendeur. Je ne peux pas leur laisser la vie sauve, tu comprends? Sur le visage de cet homme qui pleure pour que je l'épargne, je ne vois que l'assassin de Patrocle, je ne vois que les douleurs et la mort de mon bien-aimé. Il m'est physiquement impossible de retenir mon bras et de laisser cette gorge intacte.
 
Pardonne à l'homme que je suis, qui, malgré la tendresse des femmes qui l'entourent, ne peut s'abstenir de faire couler le sang de ses ennemis jusqu'à ce que lui-même soit vidé du sien.

Achille