Audrey
écrit à

   


Achille

     
   

Représentation

    Divin Achille,

Je me permets de vous écrire en toute humilité afin de vous poser une question.

Je suis archéologue et ai déjà vu de nombreuses représentations de votre personne sur des céramiques grecques. Sur beaucoup d'entre elles, on vous voit poursuivant Troïlos, un des fils de Priam mentionné par Homère dans l'Iliade.

Dans les Cypriaques, il est écrit que vous êtes responsable de la mort de Troïlos. Mais la cause de votre acte reste obscure. Étiez-vous, comme certains le prétendent, épris de Troïlos, qui refusait vos avances? Ou, selon d'autres, une légende racontant que Troie ne pourrait plus être prise dès lors que Troïlos aurait atteint l'âge de 20 ans vous a contraint à le tuer?

Bien à vous.

Audrey


Khairé Audrey!

Ah Troïlos! C'est vrai qu'il était bel enfant. J'aurais pu en effet me trouver épris de lui, mais si je l'avais voulu, je l'aurais pris et n'aurais demandé aucune permission.

Il est vrai aussi que le sage Calchas, que les dieux protègent sa langue sacrée, avait annoncé, entre autres prophéties, que Troie ne serait pas prise si Troïlos atteignait l'âge de vingt ans. Évidemment, si le plus jeune des fils de Priam avait atteint l'âge de combattre, d'autres auraient aussi remplacé les anciens combattants et cette jeunesse, venue renouveler le souffle épuisé des Anciens, aurait pu provoquer notre défaite. Bref, cette prophétie nous mettait en garde de ne point laisser les enfants trop vieillir afin qu'ils ne nous prennent pas en chasse sur la plaine à leur tour.

Je vais maintenant te raconter la mort de Troïlos, puisque tu me le demandes avec tant de gentillesse, femme aux mots ailés. Un jour, dans les premières années du siège de Troie, alors que nous combattions comme à l'habitude, je me décidai à attaquer le fier Hector au casque scintillant, qui passait les lourds battants de la porte Scée. Plus de vingt hommes étaient nécessaires pour les refermer. Avant que la fermeture ne soit terminée, un char s'élança à l'extérieur. Ce char, je le reconnus, était celui d'Alexandre semblable à un dieu. Tant pis pour l'héritier du trône, trancher la tête du misérable fourbe me plaisait davantage. Je m'élancai donc à la suite de ce prince couard quand, soudain, j'entendis le cri d'Hector et, sur le char d'Alexandre, vit le guerrier qui retirait son casque pour entendre les paroles de son aîné. Ce n'était pas le responsable de l'enlèvement d'Hélène de Sparte, comme je le croyais, c'était le jeune et imberbe Troïlos voulant combattre avec les autres. Il avait probablement profité de l'absence d'Alexandre, se vautrant assurément dans les bras de son aimée, pour emprunter son char et ses armes et imiter ses frères. Je me lançai donc à sa poursuite, mais il me vit et se précipita vers le temple d'Apollon, d'où sa sœur Cassandre l'appellait à grands cris. Entrant dans le temple à sa suite, je le vis agrippé à la statue du dieu, pleurant et suppliant. Achille ne connaît pas la pitié et, d'un coup d'épée, je lui tranchai la gorge et sa tête roula aux pieds de sa soeur, prêtresse dans ce temple. Alors, la fière et imperturbable Cassandre me fixa d'un long regard où aucune peur ne pouvait se lire et m'annonça de sa voix caverneuse qu'un jour viendrait où je tomberais sous les flèches de son dieu, Apollon. Je sortis du temple et n'y remis plus jamais les pieds.

La mort du cadet de Priam fut un hasard. Un hasard heureux pour moi, un deuil pénible pour la sainte cité. On raconte que la reine chérissait particulièrement ce fils, si blond qu'on le disait fils d'Apollon.

J'espère avoir assouvi ta curiosité, femme! Si quelques détails te paraissent obscurs, n'hésite pas à m'écrire de nouveau.

Achille


Divin Péléide Akhilleus,

Je te suis très reconnaissante d'avoir daigné m'écouter et de me répondre, car je sais qu'en grécité, de manière générale, la femme est une créature qu'il vaut mieux voir qu'entendre. Ton monde me fascine, je suis réellement passionnée par l'archéologie et je profite de l'invitation que tu m'as faite dans ta grandeur à te poser d'autres questions.

J'ai passé tellement d'heures à observer ton image sur des vases datant de plus de 2 500 ans que ton histoire m'est devenue familière. Mais il reste encore des zones d'ombres.

Sur une oenochoé, tu es représenté revêtant une nouvelle armure que la noble Thétis a commandé pour toi à Héphaïstos, la tienne ayant été prise par Patrocle. Or il n'est pas fait mention de cette armure dans L'Iliade. Qu'en est-il?

Tu es également représenté en combat singulier avec Penthésilée. Selon une version, tu serais tombé amoureux d'elle au moment même où tu l'achevais. C'est une attitude pour le moins étrange, qui m'intrigue. Accepterais-tu d'expliquer ton geste à une mortelle qui ne désire que mieux te connaître?

Audrey


Amie,

Ta lettre m'a laissé un trouble amer au coeur. Je sens que tu ne mens pas et, pourtant, je ne connais pas encore ces événements que tu prédis. Ainsi accablé de tant d'inconnu, je me suis réfugié sur la berge où ma divine mère, Thétis aux belles boucles, a répondu à mon appel. «Que puis-je pour toi, mon fils», m'a-t-elle demandé? Je lui ai montré la tablette d'argile signée de ton nom. Elle l'a lu attentivement et m'a supplié de ne pas la presser de questions. Elle désirait elle-même te répondre, et de cet entretien je ne dois pas en être informé. Je lui laisse donc la parole et te souhaite, amie, de trouver satisfaction.

Achille

Chère enfant,

Si je prends aujourd'hui la parole, ne crois pas que ce soit pour cacher quoi que ce soit à mon fils adoré, dont je souhaite plus que tout le retour dans la maison de son père. Mais si mon coeur voulait l'informer des tristes événements dont les conséquences décideront de sa fin, je ne peux trahir mon serment fait autrefois à Thémis. Le destin de mon fils ne doit pas lui être révélé.

Ainsi, je te confierai ces faits qui t'intriguent, mais tu dois aussi promettre de les taire. Sinon, prends garde au courroux des dieux!

Bientôt, j'irai moi-même supplier Héphaïstos de fabriquer une nouvelle armure pour Achille, puisque la sienne appartiendra désormais au fier Hector, arraché à même le cadavre de Patrocle, dont la mort affligera durement mon fils adoré. Le dieu boiteux ne pourra me refuser pareille faveur, moi qui longtemps auparavant lui avais accordé la vie sauve, alors que tous les autres se détournaient de lui.

Cette armure, le dieu des Forges la fera de bronze dur, d'étain, d'or précieux et d'argent. Il façonnera un bouclier sublime, divin, fort bien ouvré, solidement fait, savant qu'il est de son art. Il fabriquera aussi une cuirasse plus brillante que l'éclat du feu, un casque épais surmonté d'un panache d'or et des jambarts d'étain. Ces présents, je les emporterai alors à Achille qui, pleurant toujours son ami, les revêtira pour semer la terreur sur la plaine et dans le coeur des Troyens.

Commencera alors le massacre des Troyens par mon fils, dont la rage ne connaîtra aucune mesure, dont la colère sera faite uniquement d'excès. Il tuera tant d'hommes que les cadavres viendront à emplir le Scamandre qui, furieux, déversera ses eaux ensanglantées hors de son lit.

Parmi les victimes se trouveront les Amazones, dont les têtes tranchées se répandront comme une nuée. La toute dernière à périr sera leur reine, Penthésilée, qui, agonisante, saura émouvoir mon fils par sa beauté, sa bravoure et sa dignité. Il restera auprès d'elle, guettant son dernier souffle, et, lorsque toute vie l'aura quittée, il pleurera sa mort plus fort encore que ne l'auraient fait ses compagnes guerrières.

Sache que Achille est comme cela. Il tue sans réfléchir et parfois regrette de s'être emporté. Il regrettera de n'avoir pas fait de la reine des Amazones son esclave. Mais ce qu'il ne saura jamais, c'est que cette femme n'aurait jamais accepté l'esclavage. Elle se serait tuée.

J'espère que ces éclaircissements te seront agréables, petite mortelle. N'oublie pas que tout cela n'a pas encore eu lieu et que mon fils ne doit en aucun cas en être informé.

Thétis


Divin Akhilleus,

Ne prends pas ombrage de mes paroles, je ne suis pas la Pythie et seuls les dieux peuvent décider du devenir de chacun. Ta noble mère s'est montrée très amicale et bienveillante avec moi alors je t'en prie, salue-la de ma part.

J'ai lu les nombreuses missives que tu as reçues de toutes parts et j'ai été surprise de constater que la plupart traitaient de l'amour et de tes captives. J'ai une question sur ce sujet qui, j'espère, ne t'offensera pas: comment Brisèis pouvait-elle ne pas éprouver de haine à ton égard? Tous ses parents sont morts, son avenir se résume à celui d'une esclave et elle dépend du bon vouloir des hommes. Et ceci à cause de toi. Je sais que les rhapsodes te décrivent comme le plus courageux et le plus beau des Grecs, ce sont là des arguments irrésistibles pour une femme, mais, dans le cas de Brisèis, condamnée à la servitude, ils valent bien peu. À sa place, j'aurais cherché vengeance, même si ma mort devait en être le prix. N'a-t-elle donc aucun honneur? Comment pouvait-elle seulement supporter que tu la touches?

J'éprouve une incompréhension totale envers son attitude, peut-être est-ce le décalage des époques ou peut-être que, par ta seule présence, les femmes abandonnaient toute résistance. Je l'ignore et attends sincèrement ton avis.

Bien à toi.

Audrey


Ah! Comprendre le coeur d'une femme! C'est un exploit que je n'ai pas encore réalisé, amie, douce amie. Tes paroles, bien que dures, ne m'offensent pas. En fait, je ressens un certain trouble à leur lecture. Briséis n'a pas cherché à se venger, car elle croyait que je l'épouserais. Avais-je laissé entendre que nous nous unirions un soir où nous avions copieusement mangé et bu? Je ne peux me le rappeler clairement, mais Patrocle l'affirme. C'est une bien triste situation, tu en conviendras, et j'avoue ne pas savoir comment me comporter à présent. Briséis m'a procuré beaucoup de joie, de tendresse et de bonheur au cours des dernières années, mais jamais elle ne remplacera dans mon coeur ma femme Déidamie et, de plus, c'est une captive de guerre. Ce n'est pas de ma faute si les hommes de sa famille n'ont pas su la défendre adéquatement!

Enfin, ne suis-je pas homme aimable, femme à la sage parole? Ne crois-tu pas possible que les esclaves se disputent entre elles le privilège de partager ma couche? Pourquoi donc, me demanderas-tu peut-être. Je pourrais te dire que je sais leur chuchoter des mots qui leur donnent le frisson, que mes bras solides peuvent les enlacer au point de leur faire perdre l'esprit, que ma générosité et ma franchise les séduisent immanquablement et qu'à l'instar d'Arès je suis un amant exceptionnel, mais ce ne sont que des mots. Le mieux serait de t'inviter chez moi pour te prouver ma valeur, mais il ne serait pas convenable pour une noble dame telle que toi d'être vue parmi des hommes armés. Tu devras te contenter de suppositions.

J'ai transmis tes salutations à ma mère. Elle m'a promis de poser un regard bienveillant sur toi et les tiens.

Achille


Divin Akhileus,

Soit, tu n'as pas encore percé le coeur des femmes et, moi, je ne peux que supposer le plaisir de ton étreinte. Il y a donc statu quo, non?

Cependant, je conviens volontiers que tu sais te montrer d'une grande douceur. Tes lettres sont un plaisir sans cesse renouvelé, aussi je te laisse de bon gré la victoire: tu sais séduire et charmer les femmes, reines et esclaves, au point de leur faire abandonner toute résistance.

Dis-moi, noble Achille, t'es-tu déjà rendu en Crète (Kriti dans ta langue)? As-tu vu le palais de Knossos? Si oui, raconte-moi, fais ressurgir pour moi la beauté et la splendeur de cet édifice. Et la belle Thèbes (Thivai), vaut-elle sa réputation? Parle-moi de ses jardins et de ses temples afin que je puisse la voir à travers tes yeux. Reconstruis des ruines qu'il me reste aujourd'hui la magnificence de ton époque.

Avec mes prières.

Audrey


Amie, comme ton désir est pressant. Je sens dans tes mots cette torride curiosité qui te ronge. Si ces villes que tu évoques sont si chères à ton coeur, pourquoi ne pas y aller? N'as-tu pas un époux qui sait naviguer, un père ou du moins un frère? La mer peut être traître, mais en suivant les côtes, rien d'irréparable ne peut vous arriver.

Je n'ai pas voyagé jusqu'en Crète, mais le roi Idoménée vient souvent partager mes repas et il me raconte les splendeurs de son royaume. J'ai bien l'intention de m'y rendre, après la prise de Troie. Mais sache que les merveilles de Cnossos ne sont plus ce qu'elles étaient du temps de sa toute-puissance, avant que les Grecs ne la soumettent à leur pouvoir. Les Crétois excellaient dans l'art, la musique, la gastronomie, les cultes et dans la civilité; leurs influences nombreuses, entre autres celle des peuples bordant l'Égyptos, firent d'eux une civilisation extraordinaire, dont les Grecs ont beaucoup appris, mais leur technique guerrière laissait à désirer. Ils régnèrent par la paix et succombèrent par la violence. Maintenant, ils n'ont plus aucun pouvoir et seule leur sublime poterie intéresse encore ceux du bassin égéen.

Quant à Thèbes, je voudrais bien te la décrire, mais de quelle Thèbes parles-tu? Thèbes de Placos, alliée aux Troyens où j'ai assassiné le roi Éetion, père d'Andromaque? Thèbes pleine de colombes en Béotie? Le célèbre port de Thèbes en Thessalie? Elles sont nombreuses, ces cités prodigieuses et magnifiques, portant le nom de Thèbes!


Valeureux Achille,

Tu dis vrai, un désir pressant emplit mon coeur à l'évocation de ces belles cités. J'aimerais pouvoir en parcourir les rues, celles de Thèbes en Béotie ou d'ailleurs. Mais aujourd'hui il n'en reste que des ruines. En tout cas sache que je n'ai nul besoin d'un époux pour entreprendre un tel voyage; j'aime être libre de mes mouvements et n'avoir de compte à rendre à personne (d'où mon incompréhension face à l'attitude de tes captives). Alors je t'en prie parle-moi de cette belle cité.

Tu sais, j'ai regardé beaucoup de représentations modernes que l'on fait de toi ou de ton histoire et je suis souvent sidérée de l'ignorance des gens quant à ta culture. Je ne prétends pas être omnisciente, loin de là, j'ai encore beaucoup à apprendre, mais je me prends à songer que tes colères face à certaines remarques sont bien souvent légitimes. Comme c'est agaçant de voir Ménélas avec une céramique à figure rouge entre les mains!

À parler ainsi, j'en viens à un sujet qui t'est cher, celui du sacrifice d'Iphigénie. Tu l'as abordé dans la lettre intitulée «L'amour», mais je me permets de revenir là-dessus. Je suis un peu plus âgée qu'elle, j'ai vingt hivers et je ne puis croire qu'elle se soit sacrifiée de plein gré. Elle était jeune, promise à un beau mariage, comment pouvait-elle accepter une telle fin? Je maudis le nom d'Agamemnon pour avoir ainsi immolé sa propre fille. Vous avez tué Iphigénie pour récupérer Hélène, le bel échange que voilà! Hélène n'est qu'une catin, Ménélas un saut et Agamemnon un assassin.

Bon je ne remets pas en doute ce que tu as vu, ni les paroles d'Iphigénie, mais une telle obéissance passive me met hors de moi. Mes paroles sont peut-être un peu excessives et je m'en excuse, mais je m'enflamme très facilement.

En espérant garder ton estime ainsi que ton amitié puisque tu m'appelles amie, j'attends ta réponse.

Audrey


Amie,

Parlons tout de suite d'Iphigénie, si tu le veux bien. Elle n'était tout d'abord promise à aucun mariage, si ce n'est un faux, inventé par cet être fourbe qu'est l'Atride. Elle aurait bien sûr connu une riche destinée, si elle avait vécu en Argos, mais peut-être est-elle plus heureuse aujourd'hui et toi, belle Audrey, plus que quiconque, tu dois comprendre. Tu sais peut-être que lorsque le sacrifice fut bien près d'être consommé, elle disparut dans l'éther, telle une nuée. À sa place, sur l'autel, une biche offrit sa gorge au couteau du prêtre. On dit qu'elle fut transportée par la déesse Artémis en Tauride, où elle devint prêtresse. Toi qui déclare haut et fort que tu n'as besoin de nul époux, ne peux-tu te réjouir qu'elle ait échappé au destin d'épouse pour celui de femme indépendante, ne subissant pas le joug d'un homme? Elle ne deviendra jamais captive de guerre, car nul n'attaque un temple par crainte des dieux. Peut-être est-elle heureuse, plus heureuse qu'elle ne l'aurait été.

Sa soumission est honorable, mais eût-elle été aussi soumise si elle avait eu quelque chance que ce soit de s'échapper? J'étais prêt à la défendre jusqu'à la mort, mais un seul homme, même moi, contre une armée lassée d'attendre, ne peut guère espérer une victoire. Iphigénie savait que l'armée m'enverrait chez Hadès et qu'elle serait conduite ensuite à l'autel. Peut-être cela a-t-il influencé sa décision. Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est qu'Iphigénie a gardé la tête haute et je n'ai qu'admiration pour elle.

Maintenant, et puisque tu me le demandes avec tant d'empressement, je m'efforcerai de te satisfaire.

Comme tu le sais peut-être, Thèbes porte aussi le nom de la ville aux sept portes. En effet, sa puissante et haute muraille est percée de sept portes et des barres de bronze les entravent pour empêcher l'entrée aux ennemis. La ville elle-même est dominée par une imposante acropole nommée Cadmée, en l'honneur du fondateur de Thèbes, Cadmos, venu de Phénicie s'installer en ce pays.

Le temple d'Apollon isménien est superbe, bordé par de belles statues de Minerve et d'Hermès. Plus haut, se trouve la fontaine d'Arès, anciennement gardée par un dragon, que tua Cadmos et dont les dents une fois semées donnèrent des hommes.

De nombreux temples et autels en plein air sont dispersés dans la cité, tels que le temple de Zeus, de Déméter, de Cypris, de Dionysos, d'Artémis, d'Hermès. Cela est sans compter toutes les statues plus sublimes les unes que les autres, mais que je ne peux évidemment pas t'énumérer.

Partout, les Thébains entretiennent des ruines qu'ils montrent fièrement à qui veut les voir. Par exemple, la chambre nuptiale d'Alcmène, lorsque, avec Zeus, elle engendra le héros Héraclès. On peut aussi voir les tombeaux des enfants d'Hercule, qu'il assassina lorsque Héra le fit devenir fou. Tout près du tombeau se trouve un temple dédié à Héraclès, dont la statue du dieu fut sculptée, dit-on, par Dédale lui-même. De part et d'autre trônent d'autres statues, parfois de cèdre, parfois de marbre blanc. Des représentations des travaux du dieu ornent la haute voûte du temple. Près de ce temple, le gymnase et le stade portent le nom d'Héraclès.

On peut visiter l'autel où la vache de Cadmos se reposa, paré d'une magnifique statue de Minerve, consacrée par Cadmos lui-même. Le lieu où le célèbre devin Tirésias rendait ses oracles est également ouvert au public. Le tombeau de Tydée, celui des filles de Niobé, des fils d'Oedipe, de Tirésias et de plusieurs autres; ce sont tous des endroits splendides et chargés d'histoire.

La maison royale, qui n'est pas celle du temps de Cadmos, est merveilleuse. Par contre, il est possible de visiter les ruines de la Maison de Cadmos, où on nous montre la chambre nuptiale d'Harmonie.

Le marché est comme dans toutes les cités, bruyant, coloré et absolument divertissant. Des commerçants offrent leur marchandise, des sages interpellent le public, des femmes se pavanent en montrant leurs charmes.

Il y a aussi un superbe théâtre où plus de mille hommes et femmes peuvent assister à des représentations, une bibliothèque où des scribes offrent leurs services, des bains où les hommes se prélassent et discutent… Enfin, une cité comme les autres, très belle, très vivante. Mais ce sont les Thébains qui sont l'âme de cette ville. Ils sont chaleureux et fiers, empressés de vanter leur nation.

Voilà, je ne sais quoi te raconter de plus. Je suis meilleur guerrier que guide touristique, j'espère que tu sauras me pardonner cette faiblesse.

Ton ami.

Achille


Noble Achille,

Que les aulètes fassent résonner leur musique jusqu'aux cieux et que les vierges se mettent à danser: le divin Achille m'offre son amitié! Voilà un don bien précieux et qui me rend plus riche que la belle Hélène elle-même. Quel dommage que je ne puisse fêter cela durant un symposia, mais qu'importe!

Tes sages paroles à propos d'Iphigénie m'ont fait réfléchir: c'est vrai, elle doit être plus heureuse en prêtresse que reléguée au fond du gynécée. Si elle a vraiment disparu de l'autel avant que n'ait lieu le sacrifice, alors je me réjouis pour elle.

Dis-moi, le temps doit te sembler bien long devant les murailles de Troie. J'imagine que tu joues aux dés avec Ajax (en fait je t'ai vu représenté ainsi) mais n'as-tu pas hâte de quitter ces rivages pour rentrer chez toi? J'ai voyagé toute ma vie, sans cesse, et j'aimerais avoir un endroit que je puisse appeler chez moi.

Connais-tu un certain Epéios? Il doit être présent parmi les Grecs. Mon coeur me dit qu'il va jouer un grand rôle dans la suite des événements. Que penses-tu d'Ulysse? Et d'Ajax, fils de Télamon? Voilà bien des questions, et si je me montre agaçante, dis-le-moi.

Salue Patrocle pour moi, veille sur toi et les tiens, ami.

Audrey


Amie,

Le temps me paraît bien long, en effet. Je joue aux dés, il est vrai, non seulement avec Ajax, mais avec bien d'autres compagnons. Il est vrai aussi de dire qu'il me tente le retour dans mes vaisseaux creux. Ah! reprendre la mer et voguer sur la plaine marine pour quitter enfin cet infect rivage qui me retient loin des miens! Mais je ne peux me décider à partir. J'hésite ainsi chaque jour.

Ulysse aux mille ruses, nourrisson de Zeus, est un roi respectable. Par contre, je n'aime pas sa nature manipulatrice et dissimulatrice. J'aime être franc et que les autres le soient aussi. Avec Ulysse, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Il n'hésite pas à user de stratagèmes mensongers, à se parjurer, à attaquer la nuit… Je ne me fie jamais à lui, c'est pourquoi je ne peux le considérer comme un ami, bien qu'il fréquente régulièrement ma baraque, qu'il partage souvent mes repas et que mon bras défendrait sa vie sans hésitation.

Pour ce qui est de mon cousin Ajax, je lui porte beaucoup d'amitié. C'est un homme robuste, courageux, honnête, aimant! Je donnerais ma vie pour la sienne, je traiterais ses enfants comme les miens. C'est un frère pour moi.

Si tu le veux bien, je te parlerai un peu de ma famille.

Zeus et Égine conçurent Éaque, mon grand-père paternel. Il fut chéri de Zeus, devint roi de l'île Égine et Grand Juge aux Enfers après sa mort. De son vivant, Éaque eut deux fils avec Endéis, Télamon et Pélée, mon père, et un fils avec la nymphe Psamathée, Phocos. Tous les trois furent élevés ensemble. Phocos, le cadet, n'ayant qu'une moindre chance dans la course à la succession du trône d'Égine, décida de quitter sa patrie pour conquérir un nouveau royaume. Ce qu'il fit. Il nomma son pays Phocide et ses habitants portent le nom de Phocéens depuis ce temps, comme on nomme aussi les Thébains, Cadméens. Les Phocéens tiennent, entre autres villes, Delphes la rocheuse et la divine Cyparissos.

Phocos prit femme et de son union naquit Panopée, père de cet Épéios dont tu me parles. Il est mon cousin, mais nous ne nous adressons pas beaucoup la parole. Lis bien ce qui suit. Phocos revint en Égine pour pavaner sa puissance devant ses frères – Éaque n'était pas encore mort et ni Pélée, ni Télamon ne pouvaient prétendre à un sceptre. Une nuit, mon père et son frère assassinèrent Phocos pour se venger. Ils furent tous deux trouvés coupables et bannis du royaume d'Éaque. Épéios semble croire que je pourrais être une menace pour lui. Nous nous fréquentons dans des banquets, mais son attitude envers moi demeure froide et fermée.

Maintenant, je t'amène dans une autre direction. Mon arrière-grand-mère, la divine Égine, eut aussi Actor pour époux. Ils donnèrent naissance à Méneotios, père de mon cher compagnon Patrocle. Actor, roi de Phères en Thessalie, reçut mon père et le purifia du meurtre de son demi-frère. Plus tard, mon père devint roi de Phthie et accueillit dans son royaume Patrocle, coupable de meurtre lui aussi. Nos familles sont ainsi liées que mes sentiments pour Patrocle vont bien au-delà d'une amitié ordinaire.

Patrocle te renvoie tes salutations!

Que les dieux te gardent, douce amie. Ne crains pas de m'importuner, tes lettres sont comme un chant pour mes oreilles.

Ton ami.

Achille


Achille,

Cela fait longtemps que je ne t'ai pas écrit et, à vrai dire, ce n'est pas la curiosité qui me pousse ce soir vers toi, juste l'envie de parler, d'oublier que les choses vont mal, de discuter de tout et de rien.

Je tiens tout de même à te remercier pour ta dernière lettre, qui m'a laissée stupéfaite et ravie, car j'ignorais beaucoup de choses sur ta lignée.

Vois-tu, je ne crois pas que j'aurais été heureuse de vivre à ton époque. En tant que femme du moins. Je me demande parfois si les courtisanes n'ont pas un sort plus enviable que les épouses. Elles peuvent sortir, voir du monde. Bien sûr, elles vivent du bon plaisir des hommes, mais au moins elles ont accès à une certaine forme de liberté. Les épouses, elles, vivent cloîtrées, avec un mari parfois imposé, ses maîtresses, et peuvent très bien se faire répudier. Triste situation, mais aujourd'hui ce n'est pas forcément plus glorieux.

J' aime beaucoup le calme des soirées. Un proverbe dit que chaque nuit passée éveillé est un jour de plus ajouté à sa vie. Le soir, les bruits sont différents, les odeurs montent de la terre, surtout quand le soleil a donné toute la journée. C'est reposant, presque... voluptueux. On se laisse aller.

Dis-moi Achille, que ressens-tu quand tu achèves un ennemi? Une joie sauvage, bestiale? De l'indifférence? Ou de la pitié? Si je t'avais face à moi, c'est une question que je te poserais presque en chuchotant, sans te quitter des yeux, tellement je crains ta réponse.

Il me faut maintenant te quitter, demain sera pour moi une longue journée. Je t'envoie mes meilleures pensées, ami.

Audrey


Amie Audrey,

Je reviens tout juste d'une expédition de chasse. Le temps est mauvais, je suis trempé, mes hommes sont fatigués et malades, et puis voilà, mon scribe m'a lu ta lettre et je me sens encore plus triste. Qu'y a-t-il, belle amie, qui te chagrine ainsi? Rien que je puisse régler en désunissant quelques membres? Non, j'imagine que ce n'est pas aussi facile. Je me sens ainsi aussi à cause de cette histoire avec l'Atride. Il n'est rien que je puisse faire, sauf attendre de meilleurs jours. Si nous étions ensemble, nous pourrions nous consoler mutuellement. Chantes-tu, amie? Je pourrais t'accompagner à la lyre et nos âmes connaîtraient un peu de bonheur.

J'aime les soirées aussi. J'aime particulièrement m'asseoir sur le rivage et observer la lumière des étoiles et de la lune dans la mer. Parfois, les soeurs de ma mère viennent chanter et danser pour moi, pour le fils chéri de leur soeur préférée. Tout s'arrête la nuit. Tu dis si juste…

Maintenant, douce Audrey, approche bien ton visage du mien et écoute, car je me contenterai de chuchoter, pour que toi seule entende la réponse que tu crains tant.

Je suis sur mon char. Contre moi, je sens le corps de mon écuyer, la force de ses muscles, la poussière qui recouvre sa peau huilée. J'entends les efforts de mes fidèles chevaux et je me balance au rythme de leur cadence. Le vent fait courir des frissons sur ma peau recouverte de sueur. Nous avançons vers l'ennemi. La troupe des hommes en armes poussent des hurlements et mon cri est plus puissant que celui de tous les autres. Les voix de nos adversaires nous proviennent. Mon regard porte sur eux. Je me choisis une tête, richement parée. Un prince, un fils de prince, un puissant allié… Nous fonçons. L'autre m'a vu. Il hésite, petit arrêt dont l'inquiétude évidente du combattant me procure une bouffée de plaisir intense. Je saute à terre, lance à la main. Je ne perds pas de temps et vise. Ma lance s'envole en tournant, rapide, silencieuse et précise. Mon adversaire s'effondre. Je l'ai touché à la jambe. Il hurle, son corps se convulse de douleur. Je m'approche de l'homme que je vais tuer dans quelques instants, le regarde dans les yeux, arrache ma lance, attend qu'il me maudisse s'il le désire, savoure toute la domination que j'exerce sur lui et plonge ma lance dans son cou ou mon épée sous sa cuirasse. J'aime à savoir qu'entre lui et moi, c'est moi qui ai vaincu, c'est moi qui suis le meilleur. J'aime à savoir que son entrée chez Hadès, il la doit à mon bras. Comme j'aime prendre une femme dans mes bras et la savoir à ma merci. Me trouves-tu bien terrible, ô petite femme au coeur immense?

Que toutes les nuits de ce monde te soient douces!

Ton ami, Achille


Ami,

Oui, terrible tu l'es assurément, mais ta réponse m'a soulagée: je craignais que tu sois indifférent à donner la mort. Cela je ne l'aurai jamais accepté.

Pour répondre à ta question, je ne chante pas et écouter la lyre ne m'apaise nullement. Mais je danse, une danse profonde et passionnée à laquelle je m'abandonne avec la même ferveur et la même intensité que tu sembles mettre dans tes combats. C'est pourquoi je ne blâme pas ton ardeur guerrière.

Par contre je réprouve ta façon de parler des femmes. L'amour est un plaisir qui se partage, un don. Aie un peu plus de considération pour les femmes. Apprends à donner et à recevoir.

Audrey


J'ai de la considération pour qui m'en inspire, homme ou femme.

Achille