Raconte-moi une histoire
       

       
         
         

Sallia

      Tendre Achille...

Tout d'abord te dire que je n'ai rien à te reprocher. Je n'ai pas la prétention de me faire aimer d'un demi-dieu tel que toi, et à une si grande distance de mon monde. De seulement lire tes mots et de savoir que tu lis les miens me suffisent amplement. Lorsque mon coeur est trop lourd de tristesse, d'angoisse ou de déception, je t'imagine étendu à mes côtés, ton grand corps dans un grand espace, et mon esprit, ainsi détourné de ses moroses pensées, s'apaise et se laisse glisser dans le sommeil enchanté.

Je connais les aventures de Phoenix au royaume d'Amyntor. Je connais aussi la générosité de ton père, qui lui-même avait un jour reçu pareille hospitalité. Je sais aussi que Chiron eut un rôle à jouer dans cette affaire. Mais je n'en dirai pas plus et garderai silence afin de ne pas offenser la mémoire de tes amis.

Non, je n'ai plus de question pour le Divin Achille, parce que je n'ai pas envie de te creuser, d'entrer dans tous les secrets de ta vie. J'ai cru que cela devait inévitablement mettre un terme à notre correspondance et j'en fus fort attristée.

Mais aujourd'hui, j'ai une demande très raisonnable à te faire. Je veux que tu me raconte une histoire, une légende... Quelque chose que je puisse lire avant d'aller au lit, à ce moment-là où j'ai l'impression de me glisser dans tes bras.

Est-ce trop te demander, dis-moi?

Avec tout mon amour,
Sallia

 

       
         

Achille

      Petite Sallia…

Tu me fais penser à ma Briséis. Elle aimait aussi beaucoup entendre des histoires, mais avec elle j’avais l’habitude, alors qu’elle se pelotonnait dans les fourrures, de prendre ma lyre et de chanter. Elle préférait nettement entendre raconter les amours des dieux que les récits de batailles sanglantes. Je suppose que les femmes, contrairement à bien des hommes, veulent se détendre lorsqu’elles voyagent par l’esprit et qu’est-il de plus embêtant que de se limiter à regarder le reflet triste et brutal de ce monde-ci?

En mémoire de ma douce amie aux belles joues qui me fut enlevée et en l’honneur de ta discrète noblesse, je te raconterai l'enlèvement de Perséphone, fille de Déméter, par Hadès, puissant roi des Enfers.

Que les muses guident ce céleste récit et que ma bouche soit fidèle à leur chant! Quand le monde fut conquis et vengé par Zeus porte-égide, les trois fils de Cronos se partagèrent les Royaumes Divins. Poséidon s’installa dans les Océans, fièrement armé du Trident, Zeus régna sur l’Olympe et les cieux, sceptre et foudre en main, tandis que le sombre Hadès descendait, avec sa ténébreuse suite, prendre place dignement sur le trône d’ébène du monde souterrain. Aucune déesse, effrayée par la tristesse des lieux, ne devint son épouse et l’ennui et le désespoir bien vite devinrent le fardeau de son destin.

Un jour, le lugubre Hadès parcourt sur son char la terre des hommes. Il cherche un réconfort, un baume apaisant pour son grand chagrin, sa solitude. Il voit, dansant et chantant dans les champs, main dans la main, Déméter et sa fille Perséphone, dont la beauté surpasse les splendeurs du matin. Vivement épris, le puissant maître des Enfers jure que celle qui a ébranlé son cœur deviendra sienne. À l’Olympe, il va prier son frère, de lui céder, pour régner à ses côtés dans son royaume lointain, sa fille Perséphone issue de ses amours avec la déesse de la fertilité.

Zeus entend Hadès et d’un signe de tête approuve cette union; que son frère règne seul, il n’en pense rien de bien. Afin d’attraper la fille, sans risquer les soupçons de la mère, une fleur qu’elle cueillit mine de rien, l’entraîna dans les profondeurs de la terre. En vain, Déméter cherche sa Perséphone. Ses larmes inondent les champs et les jardins, noyant les plantations bien avant leur moisson. Hélios, brillant et flamboyant dans le ciel, entend cette mère qui geint. Pour l’apaiser, il lui révèle le complot: Zeus a donné sa fille pour qu’elle soit la compagne d’Hadès.

Sa haine supplante sa tristesse lorsqu’elle connaît le responsable du larcin et elle se précipite chez Zeus pour l’asperger de son dédain. L’Olympien, confus d’avoir peiné sa sœur, ordonne à Hermès d’escorter dans le royaume d’Hadès la mère éplorée. Ainsi fut fait, malheureusement, Perséphone, lors d’un festin, d’une grenade mangea quatre pépins et quiconque goûte la nourriture du royaume d’Hadès, doit y demeurer pour l’éternité. Déméter, impuissante, s’en retourne sur terre. Elle ne fait plus croître le blé, l’olivier ou le figuier, car son malheur lui enlève le désir de la vie. Elle erre sans but précis et dans son sillon, dépérissent plantes et fruits.

Devant l’inévitable, voyant la terre se refroidir, les champs se transformer en désert et les hommes mourir de faim, Zeus doit agir. Il contourne les lois inébranlables et impose sa divine volonté. Il accorde à Déméter le retour de sa fille adorée et lui assure que son enfant restera avec elle deux saisons chaque année, libre comme l’air. Mais à la troisième saison, sans délai, elle devra reprendre sa place comme maîtresse du monde souterrain, aux côtés d’Hadès dont elle demeurera l’épouse légitime. Et c’est ainsi que chaque année, à la troisième saison, le froid et la stérilité sont le lot des pauvres humains.


Que la nuit te soit douce, petite Sallia…

Achille