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Audrey
écrit à

Achille


Questions et conseil


   


Bonjour ô grand Achille aux pieds légers,

Permets-moi, si cela ne t'offense pas, de te tutoyer. La moindre des politesses est tout d'abord de me présenter. Je m'appelle Audrey et j'ai dix-sept ans. Je suis très timide et solitaire (je n'ai pas d'amis), réservée et surtout pas très douée.

J'ai entendu parler de tes exploits et c'est un honneur de te parler. J'en suis très intimidée et j'essaie d'éviter de t'offenser car c'est la première fois que j'écris à un grand guerrier. Je voulais savoir quel est l'homme ou la femme qui t'a éduqué quand tu étais enfant. Et maintenant, quel âge as-tu? Et j'ai une autre question à te poser: si quelqu'un se moquait de toi, que ferais-tu ou que lui dirais-tu? Car une personne que je connais se moque très souvent de moi en me disant que je suis une «bonne à rien qui n'a aucun talent et qui n'a aucune qualité».

Ta réponse me fera très plaisir, ô vénérable Achille,

Audrey


Achille te salue, Audrey!

Pour ce qui est de tes questions, mon premier maître s’appelle Phœnix et il est toujours auprès de moi. Il a pris soin de moi pendant mes jeunes années à Phthia. Vers l’âge de neuf ans, je fus confié au centaure Chiron qui m’éduqua pendant deux années. Ensuite, je fus caché sur Skyros et vers quatorze ans, je partis rejoindre l’armée à Aulis. À quinze ans, je débarquais en Phrygie pour le malheur des Troyens. J’ai à présent vingt-quatre ans.

Toi et moi sommes très différents l’un de l’autre. Je me demande ce qui t’a poussé à venir chercher conseil auprès de moi. Personnellement, je déteste qu’on se moque de moi et je tuerais quiconque oserait le faire, mais cette solution est inadéquate pour toi. Pour te répondre, je vais me référer à une époque ultérieure de ma vie.

J’avais onze ans et pour me protéger, ma mère m’avait caché sur l’île de Skyros, déguisé en jeune fille. Un jour, je fus la victime de moqueries et, furieux, je voulais me battre. C’était toujours ainsi que je me comportais, mais les filles ne se battent pas, du moins la majorité. Déidamie, ma douce compagne, m’expliqua comment je devais réagir en tant que fille. Elle m’a appris à ignorer les plaisanteries blessantes et à les regarder de haut, avec le sourire, félicitant mon adversaire sur la finesse de sa plaisanterie ou le grondant gentiment pour le manque d’imagination de ses insultes, allant jusqu’à lui en suggérer. Sache que tes larmes ne font qu’alimenter ton ennemi, tandis que tes sourires le désarmeraient rapidement.

Songes-y, peut-être n’est-ce pas la bonne solution pour toi, mais n’oublie pas que la force de ton ennemi vient du fait qu’il ressent un sentiment de puissance lorsqu’il te blesse et que dès lors qu’il aura l’air d’un idiot, il se lassera bien vite.

Puisses-tu trouver la force de te tenir au-dessus des imbéciles!

Ton ami,

Achille


Tout d'abord, merci beaucoup pour tes conseils. Il est vrai que moi aussi je n'aime pas qu'on se moque de moi (un point commun), mais comme je suis timide je n'ose pas répondre quand ces garçons se moquent de moi, ou alors je cours pour leur échapper.

Si je t'ai demandé conseil c'est qu'on m'a dit que tu avais de la sagesse et j'aime bien les personnes comme cela. Je sais bien qu'on est différents l'un de l'autre: toi t'es courageux et sans peur, sans oublier que tu es un grand héros -et moi je suis une grande timide. Je me sens très seule car je n'arrive pas à me faire des amis.

Mais permettez-moi, j'aimerais savoir: comment allez-vous? Êtes-vous en bonne santé? Comment la guerre de Troie se passe-t-elle? Où en êtes-vous dans cette guerre, vous et votre armée de Myrmidons? Est-ce vous qui la commandez? À vrai dire, je ne peux pas m'empêcher de vous confier que je me tracasse un peu pour vous, Achille, car un coup d'épée de l'ennemi est si vite perdu...

Permettez-moi aussi, s'il vous plaît, de vous poser ces questions: que faisiez-vous pour passer le temps quand vous étiez caché sous la forme de Pyrrha? Est-ce vrai que l'on vous a plongé dans le Styx pour vous faire devenir immortel? Êtes-vous de taille moyenne ou grande? A quoi ressemblez-vous physiquement?

Je vous prie d'excuser ma curiosité et ma maladresse, ô grand Achille, et si je vous ai offensé de quelque façon que ce soit, dites-le moi. Je vous envoie mon amitié en espérant que vous l'accepterez, car être votre amie serait pour moi un grand honneur.

Audrey

P. -S: envoyez, si cela ne vous dérange pas, bien sûr, le bonjour à Phœnix et à Chiron de ma part.


Amie,

Comment peux-tu espérer vaincre tes ennemis si tu leur tournes le dos pour fuir? Tu dois faire face, c’est la seule solution, je t’assure. Ma santé est bonne et je ne souffre que de blessures physiques superficielles. Cependant, comme tu le sais, je pleure encore et toujours la mort de mon bien-aimé. Nous respectons présentement une trêve avec les Troyens, en raison des funérailles de Patrocle. Pendant ces périodes de calme, les deux camps en profitent pour recueillir dans la plaine les cadavres des guerriers tombés au combat. Je commande mon armée, les Myrmidons, celle que mon père m’a confiée, afin de représenter la Phthie. Cette guerre a réuni plusieurs royaumes et je ne suis qu’un général parmi tant d’autres. Le généralissime est l'atride Agamemnon. Je suis également amiral de la flotte, ce qui signifie que je commande tous les déplacements en mer, quoiqu’en ce moment il n’y en ait que très peu.

Ne crains pas pour ma vie. Elle doit finir comme toute vie se termine un jour. Tes inquiétudes sont vaines puisqu’elles ne peuvent prévenir ma mort. Et si je dois mourir, je préfère tomber au combat, une épée dans le ventre, plutôt que dans mon lit, mon souffle de vie volé par la vieillesse.

Mon physique est agréable et les traits de mon visage sont plaisants. Certains disent que je possède la beauté divine de ma mère. Je ne suis pas aussi grand et large que mon cousin Ajax, mais je ne suis pas pour autant petit. Mes cheveux sont blonds et il y a quelques jours encore ils flottaient sur mes épaules. Je les ai coupés et offerts sur le bûcher de Patrocle.

Je saluerai avec joie Phœnix de ta part, mais je n’ai pas vu Chiron depuis de nombreuses années.

Ne me crains pas, amie. Jamais je ne te causerais du mal. Que les dieux m’en soient témoins!

Achille


Cher Achille,

Merci beaucoup! Votre lettre m'a fait plaisir. Je suis contente de vous savoir en bonne forme physique. Grâce à votre amitié je me sens beaucoup moins seule et je vous en remercie du fond du cœur, car je suis dans une grande période de doute. Je vous présente mes sincères condoléances pour Patrocle, je sais que les blessures du cœur ne sont jamais totalement guérissables mais en tout cas, je vous soutiens par la pensée.

J'ai encore plein de questions à vous poser si cela ne vous dérange pas et ne vous fait pas perdre de temps: de quelle origine êtes-vous? Comment s'appelle votre père? Aimez-vous jouer de la musique ou en écouter? Quel est votre plat préféré? Avez-vous un fils et si oui, comment s'appelle-t-il et quel âge a-t-il? Aimez-vous la lecture? Une légende raconte que votre mère vous a plongé dans le Styx pour vous rendre immortel, est-ce vrai? (excusez-moi si cette question vous irrite)

Je suis plutôt petite donc je me mets sur la pointe des pieds pour vous faire un gros bisou sur chacune de vos joues,
 
Audrey


Douce Audrey, Achille te salue!

Je suis né en Thessalie, au Nord, dans la ville de Larissa, sur le bord du Pénée, un fleuve majestueux. Ensuite, j’ai été élevé par mon père Pélée, fils d’Éaque, à Phthia, située à la frontière Sud de la Thessalie.

J’adore la musique, j’en joue et j’en écoute tous les jours. C’est une des rares consolations que la vie m’a accordée. Comme tous, je suis friand de viande grillée sur une couche de braise, un dos de mouton ou une échine de porc, mais j’aime beaucoup aussi les dattes au miel, les cerises et les figues.

J’ai un fils, né de mon union avec Déidamie: Néoptolème, surnommé Pyrrhus. Il a environ douze ans. Je ne l’ai pas revu depuis les dix dernières années.

Nous utilisons l’écriture uniquement à des fins pratiques, comme pour faire des inventaires. Alors, non, je ne prends pas de plaisir à lire puisque ce que je pourrais lire est ennuyeux à mourir. De plus, je n’ai jamais réussi à maîtriser l’art de graver et de lire les signes. J’ai un esclave scribe pour effectuer ces tâches.

Cette «légende» à laquelle tu fais référence me poursuit comme la peste. C’est aliénant. Ma mère ne m’a jamais trempé dans le Styx. Le Styx est un fleuve infernal que pas même les immortels n’osent toucher. C’est ridicule d’imaginer ma mère m’y plongeant. Je crois que ce sont les Centaures qui ont inventé cette rumeur absurde uniquement pour me faire enrager. Ou alors, ce n’est qu’une rumeur propagée par des hommes, comme toutes celles que j’entendais à la ville basse, à Phthia, lorsque j’étais enfant. Les gens disaient que ma mère Thétis avait tué ses six enfants nouveaux-nés avant que mon père ne l’empêche de faire la même chose avec moi. Mais ces gens-là ne connaissaient rien! La renommée est souvent mensongère, amie. Voici la véritable histoire: alors qu’elle était enceinte de moi, ma mère apprit que le fils qu’elle portait mourrait jeune. Elle voulut donc me rendre immortel pour me protéger de ce sort. Pour cela, elle devait me passer dans le feu pour ensuite enduire mon corps d’ambroisie, rituel destiné à brûler ma part humaine et à la remplacer par des chairs immortelles. Cependant, mon père fit irruption au moment où elle s’apprêtait à me mettre au feu. Paniqué, il interrompit son travail et la chassa de sa maison, me laissant à jamais mortel et ouvrant la porte à ma destinée.

Avant de mettre un terme à cette lettre, je veux te dire une chose. Tu n’es pas nulle et sans talent. Tu manques simplement de confiance en toi. Et c’est cela que ces garçons qui te tourmentent ont détecté en toi. Crois-tu qu’ils s’attaqueraient à une proie moins facile? Tu dois croire en toi et faire face. Ne tourne pas le dos pour permettre qu’on te décoche une flèche entre les omoplates. Tu es un être humain, comme eux, tu ne vaux pas moins et probablement plus qu’eux tous réunis. Si Achille, petit-fils de Zeus te le dit, qu’as-tu encore à douter? Allons, la tête haute, le cœur vaillant, la vie est courte, profites-en, vis un peu, par tous les dieux! Il sera toujours temps de te cacher dans la terre lorsque tu seras morte.

Que la fille de Zeus porte-égide t’aide à redresser les épaules et à gonfler ta poitrine!

Ton ami,

Achille
Douce Audrey,

J’aime aussi notre correspondance et je te remercie de prendre le temps de m’écrire. Je suis effectivement le petit-fils de Zeus. Mon père, Pélée, est le fils d’Éaque et Éaque était le fils de Zeus. Déidamie est mon épouse, le feu sacré de ma demeure, la mère de mon fils. Aucune femme ne pourra jamais l’égaler dans mon cœur, pas même Briséis aux belles joues. Mon tempérament est vif, je l’avoue. Je m’emporte facilement et agis trop souvent impulsivement. Patrocle était le seul capable d’apaiser le fauve en moi. Je suis également un homme très fidèle à ceux que j’aime et protecteur de leur bien-être.

Ma mère est une Néréide, ce qui signifie qu’elle est l'une des cinquante filles du dieu Nérée, un vieil immortel qui règne au fond de la mer Égée. Elle et ses sœurs dansent à la surface des flots, guidant ou faisant périr les navires qui s’y aventurent. L’une d’elle, Amphitrite, épousa Poséidon, le dieu des Mers.

Il y a très longtemps, ma mère et quelques-unes de ses sœurs ont sauvé le dieu Héphaïstos, lorsque sa mère Héra l’avait jeté du haut des cieux au plus profond de la mer parce que son apparence tordue la rebutait. C’est à lui que je dois l’armure et les armes que je possède présentement. Il les a forgées spécialement pour moi. Ce sont des armes indestructibles, faites de bronze, d’étain, d’argent et d’or. Il n’en existe pas de meilleures au monde.

Tu me demandes si je suis heureux? Comment pourrais-je l’être alors que j’ai perdu la seule source de lumière dans ma vie? La mort de Patrocle a marqué la fin d’une époque pour moi. Et depuis qu’Hector est mort, je sais que mes jours sont comptés. Je périrai ici, héros parmi mon peuple, glorieux à jamais, sans avoir jamais revu mon père et ma terre natale; je périrai loin des miens et d’ici là je demeurerai privé des sourires de Patrocle, l’unique joie authentique que ce monde m’ait accordée. Comment, Audrey, dans ces conditions, pourrais-je être heureux?

Ton secret est le mien, je ne trahirai jamais ta confiance. Puisses-tu trouver la force qui te manque pour te dresser devant tous tes ennemis, réels et imaginaires.

Ton ami,

Achille


Cher Monsieur Achille,

Cela fait longtemps que je n'ai pas reçu de missives de votre part et j'espère que vous allez bien. Merci d'être mon seul ami et de garder le secret que je vous ai confié, ma peur du sang. Je pensais que vous alliez me rejeter. Quant à la bande de garçons et de filles qui m'ont pris en tête de turc, je suis vos conseils et je les ignore mais ce qu'ils me disent, même si je ne dis rien devant eux, me blesse au fond de mon cœur. Parfois, quand j'y repense le soir dans mon lit, je pleure.

Je m'excuse de vous avoir causé de la peine quand je vous ai posé la question: «Êtes-vous heureux de votre vie?»: je ne voulais pas vous rendre triste. Je sais que Patrocle vous manque; mais vous savez, il veille sur vous, ne vous en faites pas.

Au fait, comment allez-vous depuis? Votre moral va t-il mieux? La guerre de Troie est-elle finie? Oh, s'il vous plaît, racontez moi vos exploits et ceux de vos Myrmidons! J'aimerais aussi, si cela ne vous embête pas, que vous me parliez du tempérament de votre ami Patrocle et de vos nuits.

Je suis heureuse que vous aimiez notre correspondance car je vous aime beaucoup: vous êtes un homme très aimable, courageux et vaillant. Je vous fais un gros baiser sur la joue et je vous en prie, soyez prudent à la guerre. J'ai peur pour vous, je ne veux pas vous perdre car vous êtes mon seul ami.

Audrey



Tendre Audrey,
 
Pardonne mon retard à te répondre: je suis inexcusable. Et pourtant, je sais que tu te montreras clémente à mon endroit, ta douceur étant infinie. En cela, tu ressembles grandement à mon épouse, Déidamie, qui elle aussi m'a toujours tout pardonné.
 
Dès notre arrivée en Phrygie, constatant la position imprenable de Troie et pressentant très justement un long et pénible siège, le Conseil des Anciens prit la décision de m'envoyer au Sud à la tête d'une partie de l'armée, afin de conquérir les cités fidèles à Priam. Briséis vivait à Lyrnessos et lorsque je pris cette cité, elle me supplia de la garder auprès de moi, ce que je fis. J'avais environ dix-sept ans à l'époque.
 
Mon fils me manque, c'est évident. Comme moi-même je manque à mon père. Les familles sont souvent séparées ainsi. C'est une réalité cruelle, mais que peut-on y faire?
 
Je reçois parfois des nouvelles de mon père, mais les communications sont lentes et imprécises. Je sais qu'il est toujours en vie et règne encore sur Phthia.
 
Entre les combats et lors des trêves, comme présentement, je m'amuse de diverses façons avec mes compagnons. Nous chantons, dansons et jouons aux osselets ou aux dés, un jeu inventé par mon ami Palamède, qui malheureusement est décédé il y plusieurs années. Nous chassons également et organisons des concours d'habileté sur la plage. Nous ne manquons pas de divertissement, je te l'assure.
 
Mon merveilleux Patrocle avait toutes les qualités, tous les talents: il chantait, dansait et jouait de la lyre comme un dieu et ses paroles, sa sagesse, rivalisaient avec la douceur du miel. Il était sans conteste le meilleur des Achéens.
 
Pour ce qui est de la guerre, nous sommes présentement en trêve. J'ai rendu le corps d'Hector à Priam. Je sais, je m'étais promis de n'en jamais rien faire, mais le chagrin de ce vieillard, sa dévotion pour sa famille et son humilité m'ont profondément touchés. J'ai pleuré avec lui et puis je lui ai rendu son fils, lui promettant onze jours de trêve pour célébrer les funérailles du prince. Ce délai passé, nous reprendrons les combats et, crois-moi, je serai impitoyable.
 
Achille



Cher Achille, cher ami,

Ne vous en faites pas: je ne vous en tiens pas rancune, vous êtes si gentil! Vous savez, j’ai moi-même perdu des êtres que j'aime: mes grands-parents maternels, mon arrière-grand oncle mort à la guerre etc. Mais ceux que l'on ne connaît pas, on les aime aussi!

J’ai encore plein de questions à vous poser: êtes-vous un bon danseur et, si oui, qui vous a appris à danser? Que faisiez-vous pour passer le temps quand vous étiez sous la forme de Pyrrha? Êtes-vous blond? Sur les représentations de vous on vous fait très musclé:l' êtes-vous autant que sur les statues? (je pose la question comme cela)

Aimable Achille, avec lequel de vos Myrmidons vous entendiez-vous le mieux? Je vous laisse, cher ami et j’attends votre lettre avec impatience!

Gros bisous sur la joue! Merci de garder mon secret!

Audrey



Douce Audrey, miel entre les maux,
 
Pour mon peuple, et pour bien d'autres, la danse est très importante: elle fait partie, avec la musique et le chant, de toutes nos célébrations. J'ai appris très jeune, avec mon bon maître Phoenix.
 
Lorsque j'étais Pyrrha, je me comportais comme toutes les autres jeunes filles. Nos jeux se limitaient à se lancer une balle ou à chercher des coquillages sur la plage, alors que j'avais tant envie de m'entraîner au gymnase avec les autres garçons, ou de m'élancer dans la mer pour nager au milieu des vagues! Au lieu de nous exercer à lancer le javelot, nous filions et tissions. Cette vie ne me convenais pas. Une fois, Déidamie et moi avons été choisis pour tisser le voile qui serait offert à la déesse Athéna. Trois jours à tisser sans parler, alors que je n'avais qu'une envie, embrasser les douces lèvres de ma compagne... Quel supplice! Heureusement, il y a eu certains avantages. J'ai pu participer aux Dionysies dans la montagne, fête réservée aux femmes, et c'est d'ailleurs lors de cette occasion que Déidamie et moi avons conçu notre fils.
 
Je suis effectivement blond et musclé. Je ne suis pas aussi grand que mon cousin Ajax, ni aussi trapu que le fier Ménélas.
 
Parmi tous les Myrmidons, c'est avec mes commandants que je m'entends le mieux -ce sont des amis d'enfance- et avec mon écuyer Automédon que j'ai ramené de Skyros.
 
Que ta santé soit bonne et tes jours paisibles!
 
Achille



Cher Achille, cher ami,

Merci de votre réponse! Cette correspondance avec vous me plaît beaucoup, je suis contente de vous avoir comme ami.

Merci de ne pas m'avoir rejetée quand je vous ai confié mon secret et de le garder. Vous savez, j'ai du mal à me confier aux gens parce que j'ai du mal à leur faire confiance. En effet, une fille appelée Émilie m'a trahie un jour et cela m'a profondément marquée: je m'étais confiée à elle et la trahison était grave. Elle m'a beaucoup touchée.

D'ailleurs, brave et aimable Achille, est-ce que je peux me confier à vous?

Je vais bien question santé mais je suis très triste et j'ai le cœur lourd de tristesse en ce moment. Sinon, comment allez-vous? Comment se passe la vie au camp? J'ai encore plein de questions à vous poser, ma tête en est remplie: est-ce que votre épouse, quand vous étiez sous la forme de Pyrrha, savait que vous étiez un homme? Le savait-t-elle quand vous êtes arrivé sur Skyros ou à la fin? Connaissez-vous Ulysse, roi d'Ithaque? Si oui, vous entendez-vous bien avec lui? Que pensez-vous des femmes? À mon époque les femmes sont les égales des hommes. Moi je dis que nous sommes tous humains, que l'on soit une femme ou un homme. Est-ce qu'à votre époque une femme peut être l'amie d'un homme sans être obligée de finir dans sa couche?

Je vous laisse, gentil Achille, s'il vous plaît soyez prudent à la guerre! Je serais triste s'il vous arrivait quelque chose! Je vous fais un timide bisou sur la joue!

Audrey

P. -S.: si cela ne vous embête pas, envoyez le bonjour de ma part à Phoenix et embrassez Ulysse et votre cousin Ajax de ma part!


Cher Achille,

Désolée de vous embêter, si je vous embête ou vous ennuie dites-le moi, mais cela fait longtemps que je n'ai plus de nouvelles de vous et je m'inquiète un peu.

Avec ma famille, on prépare le réveillon de Noël pour le vingt-quatre décembre et le lendemain, le vingt-cinq, c'est Noël. Je suppose qu'on vous a déjà parlé de cette fête, sinon je vous l'expliquerai. Au fait, chez les Grecs, j'ai oublié de demander: quel genre de fête célébrez-vous? Sinon, comment allez-vous? J'espère que vous allez bien; moi je vais très bien, je vous souhaite d'être en excellente santé en tout cas.

Comment cela se passe-t-il au camp? Est-ce que la guerre a repris son cours? Pardonnez moi la simplicité de la question, mais est-ce que chez vous il neige?

Je vous trouve aimable et vous êtes un bon ami: j'aimerais bien vous tutoyer mais je n'ose pas trop. Je vous aime bien car vous êtes un bon confident. D'habitude je ne me confie jamais parce que j'ai peur qu'on me trahisse. Nous correspondrons toujours, mon ami.

Bisous,

Audrey


Amie,
 
Pardonne mon silence, mais la tristesse me pousse plus profondément encore dans l'isolement et je dois faire de terribles efforts pour ne pas me laisser sombrer davantage dans la noirceur qu'a laissé derrière lui mon bien-aimé Patrocle.
 
Dans une lettre précédente, tu me demandais si Déidamie connaissait ma véritable identité. Au départ, Déidamie, comme tous les autres, ne connaissait pas ma réelle identité, mais elle la découvrit rapidement. J'avais l'habitude d'aller me baigner dans une baie non loin de la cité, les filles n'étant pas autorisées à se baigner dans la mer. Un jour, Déidamie, curieuse de mon manège, me suivit discrètement et découvrit mon secret lorsque je me dévêtis pour plonger dans l'eau.
 
Je connais Ulysse depuis ma jeunesse. Il était venu nous rendre visite à Phthia. Ensuite, je ne l'ai revu qu'à l'âge de quatorze ans, alors que j'étais déguisé sous les traits de Pyrrha. C'est lui qui m'a reconnu et a manœuvré pour que je me dévoile devant Lycomède et la cour entière.
 
Nous célébrons plusieurs fêtes, mais ici, dans le camp, ce n'est pas comme dans une cité. Je me rappelle des fêtes de l'hiver en l'honneur de Dionysos lorsque je vivais à Phthia ou à Skyros. D'ailleurs, c'est lors des Dionysies que j'ai conçu Néoptolème.
 
Pour se trouver dans la neige, il faut grimper sur la montagne, mais le climat est froid et cruel, même ici sur la plaine.
 
Ne suis-je pas déjà ton confident? Tu sais bien que tu peux me confier tout ce que tu veux sans crainte que je ne te trahisse. Je comprends cependant ta rancœur vis-à-vis de la trahison. Moi-même je ne pardonnerais jamais à quiconque aurait abusé de ma confiance.
 
Ton ami,

Achille


Ami Achille,

Je suis heureuse de recevoir de vos nouvelles. Je viens de perdre mon dernier grand-père, mort d'un cancer généralisé. On l'a incinéré il n'y a pas longtemps et maintenant l'on va déménager ce qu'il y a dans sa maison pour pouvoir la vendre. Ça fait si bizarre de savoir qu'il ne reviendra plus jamais dedans! Ma tante est venue ce week-end avec ses deux enfants, mes cousins donc: elle voulait assister a la crémation.

Comment allez-vous? Comment ça va au camp?

Quels sont vos principaux dieux?

Quelle vie mènent les femmes à votre époque? Nous, ici, c'est l'égalité entre hommes et femmes et je ne m'en plains pas: je préfère largement une vie seule en ermite avec mes livres plutôt qu'épouser un homme.

Est-ce qu'à votre époque les femmes pouvaient se lier d'amitié avec un homme sans être forcées de finir dans sa couche?

Avez-vous connu vos grand-mères? et vos grand-pères?

Pardonnez-moi, cela fait beaucoup de questions, mais ma curiosité est toujours insatiable (je vous taquine gentiment).

Je voulais vous souhaiter une bonne année, mais je vous vois tout triste alors... cela me rend un peu triste.

Je vous embrasse... un bon gros bisou sur la joue.

Votre amie,

Audrey

Amie aux blanches mains,
 
Quelle tristesse que cette nouvelle de la mort de ton aïeul! Mon cœur et toutes mes pensées sont avec toi.

Ici, la vie est immuable. Les hommes tombent et malgré cela, le paysage demeure inchangé. Il me semble que le sang qui souille mon armure est toujours le même et pourtant, ce sont des hommes différents que je dompte chaque jour, sur la plaine ou aux abords du Scamandre.

Chaque famille vénère, outre les divinités les plus diverses, ses propres dieux. Les Immortels qui protègent ma famille sont Zeus et son fils Arès, l’Ébranleur de la terre et toutes les nymphes marines. Mon aïeul Éaque, qui est décédé il y a déjà de nombreuses années, est également vénéré chez moi, ainsi que tous nos ancêtres. Si tu posais cette question à Agamemnon, à Ajax le Grand ou au roi Priam, tu recevrais une réponse différente.

Je ne connais pas l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour moi, la dissimilitude est évidente entre ces deux êtres, leurs capacités et rôles sur cette terre. Si la majorité des femmes sont données en mariage, certaines refusent l’union à un homme et s’attachent plutôt à un temple. C’est une vie honorable.

L’amitié entre un homme et une femme existe, oui, mais il est inadmissible dans certaines sociétés de discourir librement avec une personne du sexe opposé. Chez mon père, à Phthia, où les mœurs étaient plus permissives, hommes et femmes pouvaient échanger sans être l’objet de la désapprobation, mais à Skyros c’était très différent et les femmes ne croisaient que très rarement les hommes et seulement de manière brève et contrôlée.

Mes grands-parents paternels sont Éaque et Endéis, je ne les ai pas connus de leur vivant. Pour ce qui est de mes grands-parents maternels, le dieu Nérée et l’Océanide Doris, je ne les ai jamais rencontrés.

Que ta santé soit bonne et ta maison prospère, douce amie!
 
Achille


Je suis heureuse de votre réponse, comment allez-vous?

Je vais bien. Dimanche, nous sommes allés à la maison de mon grand-père pour la vider, car elle va être vendue, et on a ramené de merveilleux souvenirs: en effet, sa maison est truffée de trésors et de bibelots.

Le reste (les meubles et tous les habits), on le donne à une œuvre caritative (ce sont des organismes à qui l'on donne les meubles des morts, par exemple, ou des habits, des livres, qui seront distribués aux pauvres pour qu'ils ne souffrent pas et aient une vie honorable). Elle viendra prendre le tout le 27 février.

Il est peut-être un peu tard pour vous le dire, mais mes pensées vous accompagnent pour Patrocle; c'était quelqu'un de bien, un poète et un sage.

Est-ce que vous connaissez des contes? En raconte t-on à votre époque? Moi, je suis conteuse; enfin je lis des contes, des légendes et je les raconte à ceux qui peuvent comprendre ma passion.

Pardonnez mon audace, mais j'aimerais beaucoup entendre un conte grec, si vous en connaissez un et si cela n'est pas trop vous demander. Si vous refusez ou n'avez pas le temps, sachez que je le comprendrai et que je ne vous embêterai pas avec cela.

En outre:
-à votre époque, comment sont faits les livres? Sont-ce des parchemins?
-aimez-vous les animaux, en avez-vous?
-quelles sont vos viandes préférées?

Pardonnez-moi pour ces questions.

Je vous embrasse et je vous souhaite une très bonne année,

Audrey

Salut à toi, ô Audrey à la belle bouche!

Pardonne-moi si je n’exauce pas ton souhait. Le temps me manque pour dicter à mon scribe ce que tu me réclames. N’y a-t-il plus, à ton époque, de traces de nos récits héroïques?

Nous chantons les exploits des dieux et héros du passé, nous leur dédions notre musique et nos danses. Un jour, alors que je résidais sur le mont Pélion, une nymphe m’a dit que la musique seule pourrait me consoler des peines de ce monde. Elle n’avait pas tort.

Nous n’avons pas de livres. Nous gravons des signes sur des tablettes d’argile et encore là, ce ne sont pas des histoires. Nous utilisons l’écriture pour des tâches pratiques.

J’ai des chiens. Avec eux, je chasse et ils gardent ma baraque la nuit. J’ai des chevaux magnifiques, des bêtes immortelles qui tirent mon char lorsque je fonce à la rencontre de l’ennemi. Les autres animaux que je possède sont des troupeaux.

J’aime manger une bonne échine de porc bien grasse ou un dos de mouton, cuits au-dessus d’une bonne couche de braise.

Que la bonne fortune t’accompagne!

Achille

Cher Achille,

Je viens de me lever et j'ai pris mon petit-déjeuner, une crêpe et un bol de chocolat. J'étais tendue, et le stress a chez moi des effets sur l'estomac: j'ai mal au ventre et je vomis. Vous est-il arrivé d'être stressé? Et connaissez-vous des «trucs», des astuces contre le stress? Je ne vous en voudrai pas si vous ne répondez pas à cette interrogation.

J'adore lire.

Quelle monnaie utilisez-vous?

Comment vos maisons sont-elles faites?

Je vous pose bien des questions, je le sais...

Je vous souhaite une excellente année, et du vin et de la nourriture en abondance.

Bisou,

Audrey

Admirable Audrey,

Je te remercie pour tes vœux. Je souhaite que tu connaisses également la joie, la santé et la prospérité.

Je connais le stress. Lorsque nous partons pour affronter l’ennemi, que nous marchons accablés par le poids de nos armes, j’encourage mes hommes à crier afin que leurs dents ne se cassent pas en claquant, je les fais marcher serrés l’un contre l’autre, frères, pères et oncles réunis pour que le désir de ne pas abandonner sa famille soit plus fort que l’envie de fuir. Il suffit de foncer, douce Audrey. Qu’il s’agisse d’un stress aussi important que de partir à la guerre ou d’affronter une simple épreuve quotidienne, il faut foncer et se dire qu’au pire, on meurt.

Nous n’avons pas de monnaie. Nous ne connaissons même pas le principe. Nous utilisons le troc. Nous échangeons tout: des bêtes, des esclaves, des bijoux, des poteries… Ce qui se révèle le plus pratique c’est des morceaux de fer, de bronze et d’à peu près tous les minerais qui ont de la valeur.

Les habitations peuvent être très diverses. Je ne te décrirai pas le palais de mon père comme je le ferais des maisons d’une basse ville. Les paysans peuvent construire leurs maisons en briques crues ou en pierre si le pays est montagneux, ou alors ils peuvent dresser des murs en pisé, c’est-à-dire qu’ils emplissent de terre humide bien tassée un coffrage de planches qu’ils détachent lorsque la matière a durci. Plus on se rapproche du centre de la ville, la citadelle, généralement construite sur une colline, plus les maisons se tassent les unes sur les autres et sont plus solides, faites principalement de pierres, de montants de bois et de mortier de terre.

J’espère avoir répondu à tes questions. Si tu veux en savoir davantage, n’hésite pas à me questionner de nouveau.

Ton ami,

Achille

Achille,

Merci pour vos vœux, et je vous souhaite également d'avoir beaucoup d'échines de porc à manger chaque jour.

Je n'ai pas trop le moral: un ami devait venir me rendre visite et il n'est finalement pas venu. J'ai l'impression qu'il s'est lassé de moi comme les autres et que mon projet ne l'intéressait pas. Cela me rend très triste, rien qu'à y penser les larmes me viennent aux yeux, alors pardonnez-moi s'il y a des traces de larmes sur votre parchemin.

J'adore vos techniques de vente: ici, beaucoup sont obnubilés par l'argent.

J'aimerais savoir:

-Quels sont les gâteaux que vous fabriquez? Que prenez-vous généralement en dessert après vos repas?

-Connaissez-vous les pommes de terres? et les pâtes? Si vous ne les connaissez pas, je tenterai de vous expliquer.

-Que faites-vous des femmes qui se rebellent, ne veulent pas servir d'esclave ni être vos concubines?

-Et les femmes «laides», les tuez-vous?

Voyez, j'ai toujours beaucoup de questions, j"ai tout le temps d'en chercher.

Je vous embrasse,

Audrey

P.-S.: j'aime beaucoup Chiron votre maître, je le trouve extra: j'aurais adoré suivre ses enseignements. Si jamais vous le revoyez, dites-lui bonjour de ma part et embrassez-le pour moi.



Bonjour Achille, ou plutôt bonsoir,

Cela fait longtemps que je n'ai plus eu de vos nouvelles. J'espère que vous vous rappelez de moi.

J'espère que ça va bien pour vous. Comment ça se passe à Troie? Avez-vous gagné? Pensez-vous y arriver?

De mon coté, le temps a passé, j'ai maintenant dix-huit ans, fêtés fraîchement le onze avril (c'était mon anniversaire ce jour-là!). J'ai reçu beaucoup de cadeaux, j'ai été gâtée!

Au fait, quel est votre date de naissance?

Le baptême de mon cousin approche, je me dois d'y assister. Ce qui me plaît surtout, c'est le banquet qui le suivra!

J'espère que vous êtes en bonne santé et que la guerre se passe bien.

Bisous,

Audrey


Amie Audrey,

Ta lettre m’arrive et je constate que j’ai omis de répondre à la précédente. Quel oubli misérable, tu m’en vois désolé.

Je suis heureux d’entendre que tu te portes bien et que la vie t’est agréable.

Tu sembles croire que nous mettons à mort les femmes «laides». C’est faux. La peine de mort est habituellement réservée aux traîtres, aux assassins, aux voleurs… Rien à voir avec l’apparence physique, quoique certains enfants qui naissent déformés soient souvent exposés. Pour ce qui est des esclaves qui refusent d’obéir, je ne te surprendrai pas en disant que nous trouvons généralement le moyen de leur faire comprendre où se trouve leur intérêt.

Je ne connais pas les mets dont tu me parles, mais nous fabriquons de nombreux gâteaux et pâtisseries, à base de céréales ou non, aux épices, miel, fromage et fruits secs. Si tu me rends un jour visite, je serai heureux de te faire goûter à nos douceurs sucrées.

Que la bonne fortune t’accorde santé et bonheur!

Achille


Bonsoir Achille,

Ne vous en faites pas pour le retard, ça n'est pas si grave.

C'est vrai que vos pâtisseries me font très envie.

Pour ce qui est de tuer des enfants mal formés, je trouve cela cruel et intolérant, mais chacun son avis. Heureusement nos lois d'aujourd'hui interdisent de tuer un enfant, quel qu'il soit.

Le baptême de mon cousin est passé, c'était samedi dernier. Tout s'est bien passé, mais je dois avouer qu'à deux heures du matin j'ai commencé à m'ennuyer.

Pour la guerre de Troie, je ne sais pas qui va gagner, vous avez peut-être une idée?

En attendant, je suis contente d'avoir de vos nouvelles.

Bisous,

Audrey


Amie,

La guerre n’a rien perdu de son souffle, ni mon bras de sa force, ni mon cœur du désir de vengeance. Bien qu'Hector au casque scintillant soit mort et que j’aie finalement rendu son cadavre à son père, ma détermination à anéantir Troie demeure intacte. La sainte Ilion brûlera ou je mourrai en amenant avec moi le plus de guerriers possible. Leurs âmes encore terrifiées me précèderont et leur cortège me fera gloire lorsque j’entrerai chez Hadès.

Dans cette perspective, tu comprendras que je ne peux pas vraiment répondre à ta question, à savoir qui gagnera cette guerre. La victoire sur Troie appartient aux vivants et je ne prévois pas faire partie de ce groupe. La mort est mon unique récompense. 

Pardonne ma mélancolie, mais je ne puis te dissimuler les pensées sombres qui me tourmentent.

Puisses-tu connaître la joie et la faveur des dieux!

Achille


Salut Achille,

Cela fait longtemps que je ne vous ai pas parlé! J'espère que vous allez bien!

Moi, ça va bien! J'ai maintenant dix-huit ans, j'ai fêté mon anniversaire en avril dernier.

Ce matin, nous avons capturé un oiseau très malade dans le jardin. C'est un moineau qui s'appelle Miko; il souffle beaucoup et il s'est mis sur son flanc gauche.... ma mère dit qu'il va mourir avant ce soir à cause d'un problème cardiaque, mais il y a peut-être un moyen de le sauver! Si vous pouviez me donner un petit conseil, mon ami, cela serait bienvenu... si vous vous y connaissez en animaux!

Sinon, comment ça se passe à Troie? La guerre est-elle gagnée? Est-ce que vous donnez des nouvelles à votre fils et à votre femme? Sinon, je peux vous donner un conseil! Si vous avez un pigeon, ou un autre oiseau que vous avez domestiqué, écrivez une lettre et attachez-la à sa patte, il trouvera le chemin de Déidamie! Il s'agit d'oiseaux voyageurs, ils sont là pour porter des messages!

Je suis aussi allée aux médiévaux de Montaner et à Équestria (la fête des chevaux) et je me suis bien amusée!

Pour les signes astrologiques, est-ce qu'à votre époque vous les savez seuls, ou avez-vous besoin d'oracles?

J'aimerais prendre de vos nouvelles, ami!

Bisous,

Audrey



Amie Audrey,

Comme j’ai été négligent de ne pas répondre à ta dernière lettre! Puisses-tu y voir uniquement l’effet de mon obsession pour la guerre plutôt qu’un désintéressement. Je vois à peine les jours passer; tu me diras que mes nuits sont libres, mais j’ai la malheureuse habitude de m’évader dans l’ivresse, ce qui me rend nonchalant et très peu cohérent.

Aujourd’hui, il a y trêve et j’en profite donc pour m’enquérir de ta santé, ton bonheur, tes malheurs. Ne suis-je pas ton ami, après tout?

Quant à moi, la situation demeure inchangée. Sans nouvelle de ma femme ou de mon fils, je guerroie toujours sous Agamemnon, contre Troie.

Nos messagers sont rapides, mais pas autant que des oiseaux! Je ne sais pas si nous arriverions à les dresser, mais l’idée est intéressante.

J’espère, douce amie, que tu te portes bien et que tu me gardes toujours cette tendre amitié!

Achille


Amie,

Je suis satisfait d’apprendre les changements qui se sont opérés en toi. 

Mon maître Chiron est le plus sage des centaures. À l’époque de mon entraînement, j’étais trop dissipé et rebelle pour apprécier à sa juste valeur son intelligence et sa sagesse. Malgré mon caractère emporté, j’ai beaucoup appris avec lui. Le combat, bien sûr, mais également l’astronomie, la médecine, la musique et la danse. J’ai appris à traquer le fauve dans les montagnes de l’Hémonie, à courir dans les bois les nuits sans lune, à reconnaître la flore du Pélion, à nager dans la mer en furie…

Chiron était doux, mais extrêmement ferme. Il ne tolérait pas les plaintes, ni les récriminations. Il y avait en lui une grande tristesse que je n’ai jamais pu élucider. Je crois qu’il avait trop vécu. Maintenant que j’ai connu les malheurs que les années qui passent apportent inévitablement, je comprends peut-être un peu mieux les ombres qui parfois passaient dans son regard.

Les maladies sont un grand problème. Nos ressources sont limitées pour combattre ces fléaux-là. Je connais le secret de quelques plantes, je peux recoudre les plaies, soulager les fièvres, j’ai déjà amputé des membres et sauvé la vie de quelques compagnons d’armes, mais les décès attribuables aux maladies sont nombreux, surtout chez les jeunes enfants.

Je te souhaite le meilleur, comme toujours, douce amie, fidèle compagne!

Achille

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