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 Solenne
écrit à


Achille


Question d'époque


 

Divin Achille,

Je suis une jeune fille de dix-sept ans passionnée par l'histoire et particulièrement par l'époque qui est la vôtre. Je n'en connais malheureusement que peu de chose.

Je connais votre légende car votre nom, ainsi que ceux de nombre de personnes de votre entourage, a traversé les époques pour venir à mes oreilles. J'ai lu les lettres qu'on vous a envoyées avant de vous écrire, et je pense mieux saisir votre histoire.

Il y a néanmoins certaines questions que je me pose, et elles concernent plus votre belle époque que votre parcours personnel. J'espère ne pas vous déranger en vous les posant.

Tout d'abord, la guerre de Troie dure depuis neuf ans: mais vous ne combattez pas chaque jour, je suppose. Aussi, que faites-vous les jours sans bataille?

À partir de quel âge les jeunes garçons sont-ils aptes à combattre? Ne peuvent-ils y échapper? Sont-ils tous «condamnés» à devenir soldats? Certes il est glorieux de défendre son opinion et son pays, mais j'ai lu que déjà; à mon âge, certains garçons avaient déjà tué ou étaient des «hommes».

J'avoue ne pas m'imaginer comme une femme de votre époque. À propos, que font-elles? Je veux dire, à quel âge se marient-elles, par exemple?

Votre propre femme, dites-vous, vous a rejoint en cachette de son père. Pourquoi ne voulait-il pas vous donner sa fille? Il devait savoir pourtant que vous étiez tout à fait capable de la protéger et de la rendre heureuse. Curieuse façon que de vouloir le bonheur de sa fille, sans vouloir l'offenser.

Je m'excuse de vous poser toutes ces questions, j'espère ne pas vous faire perdre votre temps. Je le sais précieux.

J'ai aussi appris (sans doute avec du retard) la mort de Patrocle. Je le regrette: sans le connaître il me semblait un homme bon. Ne doutez pas un instant que les dieux veillent maintenant sur lui.

J'espère comprendre un jour toutes les subtilités de la vie de chacun, et, en attendant, si j'avais des dieux en lesquels croire, je les prierais pour qu'ils vous gardent en bonne santé.

Qu'Apollon éclaire votre vie!

Solenne


Douce et admirable Solenne,

Il est vrai que nous ne combattons pas chaque jour. Mises à part les saisons où le climat rend les combats impossibles dans la plaine, il y a également de nombreux jours de trêve que nous respectons scrupuleusement. Les trêves sont une occasion de ramasser nos morts et de leur donner une sépulture correcte; à ce moment-là, sur la plaine, nous ne sommes plus des ennemis, nous ne sommes que des affligés. Nous devons également consacrer certains jours aux dieux à qui nous rendons, même dans ces conditions, un culte irréprochable.

Le reste du temps, les occupations sont très diverses et dépendent en grande partie du statut. Un prince ne passe pas ses journées comme le fait un esclave, ou un mercenaire, ou un écuyer, ou un prêtre… Bref, tandis que certains entretiennent le camp, d’autres soignent les blessés, chassent ou jouent. Personnellement, il y a bien longtemps que je n’ai pas suivi la panthère à la trace, que je n’ai pas rejoint mes compagnons sur la plage pour disputer un concours de lutte ou d’adresse au tir à l’arc ou, plus simplement encore, que je n’ai pas joué aux osselets avec mes amis les plus proches. Il fut un temps, lorsque Patrocle était encore en vie, où ma baraque était la plus animée et convoitée de toutes, où je parcourais le mont Ida à la recherche de troupeaux à voler, où il ne se passait pas une seule journée sans que je danse, chante et joue de la lyre. Maintenant, les heures que je ne passe pas à pourchasser les Troyens pour les transpercer de ma lance, je les passe à boire et à pleurer. J’attends la mort.

Neuf ans que nous assiégeons Troie... De ces neuf années, j’a passé la majorité à conquérir des cités au Sud, afin d’assurer la survie de l’armée. Ce fut une époque merveilleuse!

L’âge où un enfant devient homme dépend de chaque cité. Chaque royaume possède ses lois et prescriptions personnelles, mais en général, un garçon quitte le quartier des femmes vers l’âge de six ans et subit une première initiation. Puis une deuxième vers l’âge de douze ans, moment à partir duquel il est considéré comme un homme. La plupart ne partent pour la guerre que quatre à cinq années plus tard, mais comme je le disais, cela dépend toujours des mœurs locales. Tu te douteras bien que pour moi les choses furent un peu différentes. À neuf ans, je fus séparé de ma famille et amis et confié au centaure Chiron avec qui je subis un entraînement intensif qui dura deux années. À treize ans j’étais père et à quinze ans j’étais nommé amiral de la flotte grecque et général de l’armée de mon père, les Myrmidons, composée de cinquante vaisseaux fins et de deux mille cinq cents guerriers.

Je ne sais pas trop quoi te dire concernant les différences majeures entre nos deux époques. Est-ce réellement cruel de forcer de jeunes garçons à apprendre comment se battre? Ou serait-ce encore plus cruel de les abandonner, non préparés à se défendre en cas d’attaque? Il faut comprendre que nos cités, quoique solidement fortifiées, sont régulièrement la cible de la convoitise ennemie.

Les jeunes filles peuvent se marier dès qu’elles sont pubères. Ma Déidamie avait quinze ans, elle. Concernant notre union, il faut comprendre que je vivais à la cour de son père, déguisé en fille. Je n’étais pas supposé être un jeune homme parmi les vierges. C’était une situation totalement déplacée, surtout à Skyros où les femmes vivaient strictement à l’écart des hommes. Chez mon père, j’avais été habitué à des mœurs moins rigides. Quoi qu’il en soit, c’est en secret que Déidamie et moi avons conçu notre fils. Grâce à la complicité de sa tante, nous nous sommes retirés dans un temple loin de la cité et avons vécu là des mois de bonheur. C’est peu après notre retour que je fus démasqué devant toute la cour. À ce moment-là, j’ai assuré le roi Lycomède que je désirais épouser sa fille et m’en montrer digne. Il accepta notre union et quelques jours plus tard, je m’embarquai vers Aulis, quittant à jamais ma jeune épouse et notre fils.

Mais je parle et je parle, et je ne sais même pas qui tu es, quelle est ta vie. Peut-être accepteras-tu de me parler un peu de toi?

Que ta santé soit bonne!

Achille

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