Progrès moral
       

       
         
         

Egan

      Fier Achille,

J'ai lu cette phrase dans ta première réponse sur ce site: «Je me suis illustré sur le champ de bataille par mon cri de guerre, mon ardeur au combat, ma bravoure et ma force».

Penses-tu que ce sont là des valeurs éternelles? Comment réagirais-tu si je te révélais que notre société vénère la paix par dégoût de la guerre? L'ardeur au combat et la furie guerrière ne sont pour nous que des qualités antiques, valables seulement dans le cadre d'un combat d'égal à égal. Nous avons trop perfectionné l'art du massacre et la guerre n'est plus pour nous une école de courage mais un objet de répulsion. Selon toi notre société est-elle supérieure moralement à la tienne?

 

       
         

Achille

      Fier Inconnu qui ne daigne pas me révéler son nom, je te salue tout de même!

Ce qui est éternel c'est la renommée, la gloire. Rien d'autre ne permet de s'inscrire dans la mémoire du monde. Je poursuis mon destin et mon destin est d'affronter la mort au combat, de m'illustrer parmi les mortels, d'être un héros. Ce n'est pas un destin facile; j'aurais pu choisir de demeurer sur les terres fertiles de ma Phthie. Mais non. Achille n'a pas un coeur de cerf! J'ai choisi d'affronter ce qui causera ma mort, mais aussi ma gloire!

Tu me dis provenir d'un endroit où les gens vénèrent la paix et répugnent à la guerre. Dis-moi où ton peuple vit et dès que nous en aurons fini avec ces Troyens dompteurs de chevaux, j'engagerai les Achéens à diriger leurs vaisseaux noirs en direction de vos rivages. Lorsque la plage sera bondée de guerriers achéens aux beaux jambarts, nous verrons bien si vous n'attrapez pas la lance pointue pour défendre vos troupeaux, vos terres, vos cités et vos familles.

Mais enfin, là n'était pas ta question je crois. Tu me demandais si une civilisation vénérant la paix est supérieure aux autres? Nous vénérons tous la paix, mais si nous sommes incapables de combattre, supérieurs moralement ou pas, nous tomberons sous le joug de l'ennemi et ce n'est pas la paix que nous connaîtrons, mais la servitude. Eirènè est la déesse de la Paix et ses soeurs, Dikê et Eunomie, sont les déesses de la Justice et de l'Ordre. Lorsque l'une d'elles est offensée, elles quittent toutes les trois la terre des hommes. Et c'est pourquoi il faut se battre pour corriger l'erreur, afin qu'elles reviennent dispenser leurs bienfaits sur nous. J'ai cessé le combat pour démontrer que je suis indispensable et pour que les princes grecs me reconnaissent, non parce que je crains de lancer mon char vers l'ennemi. L'ennemi est celui qui menace notre liberté, notre honneur, notre grandeur. Devons-nous laisser faire cela? N'existe-t-il plus rien dans ton monde d'assez important pour que tu veuilles le combattre et le vaincre?

Enfin, dis-moi donc ce que tu détestes tant dans la guerre? Est-ce la mort? Chaque homme est destiné à rejoindre un jour le royaume d'Hadès. Rien ne peut empêcher cela. Est-ce parce que tu crains la souffrance? Alors, ce n'est pas la paix que tu vénères, mais la faiblesse et la peur.

La guerre n'est pas une école de courage, c'est la vie qui en est une. Si combattre vous dégoûte, toi et les tiens, il ne vous reste plus qu'à attendre sagement celui qui vous passera les chaînes aux pieds et fera de vous des esclaves. Et cet homme-là, pourrait bien être moi!

Achille
         
         

Egan

      Fier Achille,

Je te remercie de ta prompte réponse.

Je me suis sans doute mal exprimé dans ma question initiale car je n'ai pas voulu dire que nous ne faisions pas la guerre ou que nous étions inaptes au combat. Bien au contraire nous avons atteint une efficacité en cette matière dont tu n'as jamais osé rêver.

Ce qui différencie ton époque de la mienne est que nous ne pensons plus que la guerre soit la voie normale pour démontrer nos vertus morales.

La guerre est, par nature, répugnante mais nous la faisons lorsque nous n'avons pas le choix. Il me semble que pour toi cette répugnance n'existe pas et que tu éprouves une joie malsaine à partir au combat.

As-tu conscience des destructions et de la douleur à inhérentes la guerre? N'es-tu pas d'accord avec moi quand je dis qu'il ne faut s'y résoudre qu'en dernière extrémité et pas pour des prétextes futiles? Après tout si Hélène préfère Pâris à Ménélas n'est-ce pas une affaire privée qui ne regarde que les intéressés?

Et à propos d'affaires privées je te pose une question subsidiaire (ton époque est très libre en ces matières et j'espère donc de ta part une réponse franche): Dans ton lit préfères-tu Briseis ou Patrocle?

Egan
         
         

Achille

      Khaire Egan!

Alors, je me trompais, les tiens sont des guerriers aussi. Des guerriers si avancés dans l'art de tuer qu'ils s'en sont dégoûtés? Quel curieux phénomène! Parle-moi des guerres de ton peuple; le combat me manque et je m'ennuie terriblement sur ce vaisseau de malheur, loin de ma patrie!

Toi, cependant, tu me parais être un esprit pacifique, préférant sûrement faire paître les bêtes que de partir en mer pour chercher or et femmes chez les Barbares. Tu me fais penser à ce vieux Chiron, qui lui-même préfère demeurer sur le mont Pélion à étudier les herbes et à jouer de la lyre avec ses élèves. Il n'a même jamais tourné son arme contre un homme! Chacun sa voie, mais quant à moi, je crois que c'est par la force qu'un homme peut dominer ce monde. N'est-ce pas avec violence que Zeus s'est fait maître de l'Olympe?

Le dieu de la guerre, Arès, est toujours accompagné de ses fils, la Terreur et la Peur, sa fureur ne connaît pas d'égal, pas même la mienne, et la victoire ne l'intéresse point, puisque seuls les cadavres parviennent à réjouir son coeur, qu'importe le camp dont ils proviennent. Tout cela, je le sais, et aussi que la guerre n'est vraiment honorable que si elle précède une paix nouvelle. Je sais aussi que tu cherches à m'entendre bafouer son nom, mais je ne peux m'y contraindre. Si tu savais l'exaltation que je ressens lorsque je saute en bas de mon char pour affronter mon ennemi! Le choc de nos armes, la sueur, les battements de mon coeur et le triomphe, la sensation de surpasser les autres, de les dominer tous, d'être à la hauteur de mon rang de demi-dieu et de ma légende. Avant que je me retire du combat -à cause de cette chienne de face d'Agamemnon, que Zeus l'atteigne de son fouet - quand mon char apparaissait au sommet da la plaine et que les guerriers troyens et leurs alliés s'enfuyaient avec cris et terreur à ma vue, alors, ami Egan, tout en moi pétillait d'excitation et de frénésie! Un seul sentiment peut être égal à cette jouissance, c'est celui de l'amour, mais un homme ne peut pas passer sa vie au lit, si douce soit sa compagne.

Assez parlé de la guerre en général! Maintenant, parlons de celle-ci, que tu sembles particulièrement méconnaître. Tout d'abord, je veux te dire que le siège d'Ilion la Sainte par l'armée achéenne a été précédée d'une ambassade et donc, ce n'est qu'en dernier recours que nous avons emprunté la voie d'Arès. Suite à l'enlèvement d'Hélène de Sparte par Alexandre semblable à un dieu, Ulysse l'ingénieux et Ménélas bon pour le cri de guerre se rendirent à Troie pour revendiquer les biens dérobés: la reine et les nombreux trésors que les fourbes amants avaient emportés dans leur fuite. Mais les Troyens, envoûtés par Aphrodite ou par leur assurance démesurée, refusèrent non seulement de restituer ce qui ne leur appartenait pas, mais tentèrent de supprimer les ambassadeurs, ce qui est un sacrilège perfide, tu en conviendras. Ulysse et Ménélas n'auraient été sauvés que par l'effort d'un sage Troyen, Anténor, que les dieux le gardent. Si j'avais été avec eux, crois-moi, les Troyens, tout gonflés de leur importance qu'ils sont, n'auraient pas survécu assez longtemps pour nous opposer une résistance, car mon épée est parfaitement efficace pour faire ravaler les prétentions.

Maintenant, pour ce qui est du prétexte futile, comme tu l'appelles avec tant de légèreté, je vais t'expliquer dans quelles circonstances fut célébrée l'union de la belle Hélène et du fier Ménélas et peut-être comprendras-tu mieux nos motifs. Tyndare et Léda régnaient sur Sparte, au bord de l'Eurotas. Un jour, Léda fut séduite par Zeus et de cette union divine naquirent Hélène et Pollux. Quand la jeune et sublime princesse fut en âge de se marier, les prétendants à sa main étaient aussi nombreux que les flots de la mer. Le choix était délicat et Tyndare craignait de les voir se retourner contre lui. C'est alors que le rusé Ulysse proposa de faire prêter un serment aux prétendants. Ils devaient jurer sous le regard des dieux qu'ils respecteraient le choix d'Hélène et défendraient à jamais l'époux élu, si jamais la beauté divine de la princesse venait à attirer des voleurs de femmes. Les Princes jurèrent, Ménélas fut choisi, Hélène fut enlevée et les princes respectèrent leur serment. Alors, tu vois que des intéressés à cette affaire, il y en a beaucoup et leur cause est juste.

Tu me poses une drôle de question! Tu veux savoir si, dans mon lit, je préfère Briséis aux belles joues ou Patrocle, descendant de Zeus. Il m'est difficile de répondre. J'aime sincèrement Briséis comme j'aime sincèrement beaucoup de femmes: Déidamie, la belle princesse troyenne Polyxène que j'ai entrevue sur les remparts et même sa soeur, la prêtresse Cassandre, réservée à la couche d'Apollon, mais des hommes, je n'en aime et respecte que très peu. Patrocle et moi avons été élevés ensemble à la cour de mon père, l'Éacide Pélée. Depuis toujours, il est mon fidèle compagnon et mon confident. Lorsque je m'allonge sur une couche avec une femme, c'est pour la posséder, pour chevaucher ses courbes généreuses comme le soleil s'étend sur les vallons de la terre nourricière, mais lorsque je m'allonge avec Patrocle, c'est souvent parce que nous avons trop bu, que nos têtes tournent et que nos pieds se dérobent sous notre poids. Alors, épaule contre épaule, nous discutons librement. Avec Patrocle, je ne crains pas de n'être qu'un homme, puisque sa vulnérabilité, bien plus grande que la mienne, est noble et belle, presque celle d'une enfant. Je donnerais ma vie pour Patrocle; pour une femme, je me battrais.

Que les dieux te protègent!

Achille