Ambre
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Achille
Achille

     
   

Pourquoi Apollon?

   

Achille,

Je suis bien heureuse de pouvoir vous poser cette question qui me trouble depuis longtemps. Je suis une jeune femme passionnée de mythologie, et vous ferez partie de cette mythologie.

Je suis aujourd'hui troublée car Apollon et vous représentez tous les deux un symbole fort et unique de l'Homme: pleins de feu, tous deux beaux, tous les deux volages et possessifs, et cela vous rend très séduisants. Est-ce correct? Pourquoi y a-t-il un conflit entre vous deux, hormis le fait qu'il défende la cité de Troie et que vous l'attaquiez?

En attendant votre réponse, je suis une femme d'emblée séduite, et aimerais déposer un baiser sur votre torse. Sans me faire arracher la tête!

Avec tout mon respect,

Ambre




Khaïre Ambre!
 
Je n'arrache jamais les têtes des femmes qui m'embrassent. Je leur fais peut-être perdre la tête, mais rien de bien douloureux, je te l'assure.
 
Je n'ai aucun problème avec Apollon. N'ai-je pas défendu son prêtre Chrysès lorsqu'il réclamait sa fille devenue l'esclave d'Agamemnon? D'ailleurs, d'avoir pris son parti m'aura fait perdre ma douce Briséis pendant quelque temps. Non, vraiment, je vénère Apollon et n'ai jamais eu à me plaindre de sa colère.
 
Pourquoi t'étonnes-tu de me trouver séduisant? Je ne comprends pas ton malaise. Peut-être pourrais-tu m'expliquer ta gêne?
 
Herrôssô!

Achille



Cher Achille,
 
Merci mille fois pour votre réponse si rapide! Suite à celle-ci, je me suis relue et trouvée très succinte dans mon approche: j'en suis désolée, je pense que cela trahit mon émotion!
 
Ravie de savoir que vous n'arrachez pas la tête de vos admiratrices! Mais je pense que rien ne pourra me faire accéder à votre tente sinon mon imagination. Nous n'avons pas encore le moyen de remonter le temps, hélas!
 
Toutes mes excuses pour ma confusion. J'ai lu beaucoup de choses sur les raisons de votre venue à Troie, et vous me confirmez ici que les personnes ayant relaté les faits après votre époque ont également fait quelques erreurs. Je pensais sincèrement que vous ne reconnaissiez pas Apollon comme un Dieu, et encore moins que vous le respectiez. J'ai sincèrement cru que vous aviez défendu Chryséis et son père pour faire enrager Agamemnon le cruel.
 
Puisque vous parlez de Briséis, puis-je vous demander ce qu'il en est? Vous a-t-elle été rendue? Pourquoi ne pas aller la reprendre, puisque vous êtes invincible? C'est une question politique que j'ai du mal à saisir, je l'avoue, et si ça ne vous ennuie pas, j'aimerais connaître votre point de vue.

J'ai lu aussi, toujours au sujet d'Apollon, qu'un jour Priam vous avait proposé la main de l'une de ses filles, Cassandre, afin de vous avoir de son côté. L'histoire ne précise pas si vous l'avez refusée parce qu'elle était prêtresse d'Apollon ou si c'est elle qui vous a repoussé! Mais encore, est-ce une rumeur absurde?
 
Il est juste que j'aurais pu être plus explicite sur ma gêne à vous trouver attirant. Achille, nous avons le même âge ou presque, puisque j'ai vingt-cinq ans. Je suis mariée à un homme que j'aime et avec qui je partage beaucoup de valeurs. Or, c'est aussi quelqu'un de très mesuré, et je me suis toujours dit que cette mesure sans passion était le prix à payer pour la fidélité, la loyauté et l'engagement de mon mari. Et aujourd'hui, je vois que, des héros qui resurgissent de votre époque, aucun, si ce n'est Hector, ne fut fidèle à son épouse et terriblement amoureux. Je me retrouve face aux deux entités masculines les plus séduisantes de l'histoire, c'est-à-dire vous et Apollon, et vois en vos traits quelque chose de commun: pleins de feu, tous deux beaux, volages et possessifs. Mon mari est beau et possessif, mais il n'a pas ce feu et n'est (heureusement) pas volage. Ce qui me trouble est donc de savoir ce qui me manque le plus: la passion ou le danger de le perdre dans les bras d'une autre?
 
Tout cela doit vous sembler un interminable monologue de femelle, et n'est pas très intéressant pour vous, surtout si à l'heure qu'il est vous êtes sur le point de combattre, ou de retour épuisé dans votre tente...

J'aimerais bien vous conter une histoire la prochaine fois: nous allons fêter Noël, une grande fête religieuse de notre époque. Aimeriez-vous être celui qui se repose et se repaît des contes d'une autre pour une fois?
 
Mes salutations à votre valeureuse armée, ainsi qu'à ceux que vous chérissez.
 
À bientôt,
 
Ambre



Amie,

Lorsque le prêtre Chrysès est venu réclamer sa fille Chryséis enlevée à Thèbes et offerte à Agamemnon, celui-ci l'a méprisé et renvoyé. C'est alors qu'est venue la vengeance d'Apollon. Nos hommes tombaient sous les traits du dieu, la peste était devenue notre ennemi. Les Princes se sont réunis et ont consulté le devin Calchas qui, avant de parler, a réclamé protection à mon bras, ce que je lui ai assuré. «Parle, devin, lui ai-je dit, tant qu'Achille sera en vie, tu n'auras rien à craindre». C'est alors qu'il nous a appris que la colère du dieu ne s'apaiserait que lorsque Chryséis serait rendue à son père, accompagnée de somptueux présents. Agamemnon s'est fâché, a voulu frapper le devin qui l'obligeait à se séparer de sa charmante esclave et je suis intervenu, ainsi que je l'avais promis à Calchas. Ensuite, dépité, Agamemnon m'a ravi Briséis pour me punir d'avoir protégé le devin.

Briséis m'a été rendue il y a quelque temps déjà. Après la mort de Patrocle, ma frustration envers Agamemnon s'est dissipée devant l'énormité de ma douleur. Cette querelle n'avait à mes yeux plus aucune importance et il pouvait bien garder Briséis pour ce que j'en avais à faire! Patrocle était mort, rien d'autre n'importait. Agamemnon a tenu à me la rendre tout de même, ainsi que de nombreux présents et nous guerroyons à nouveau côte à côte.

Non, la princesse Cassandre ne m'a pas été promise. Je crois qu'elle est destinée à un allié de Priam. Je l'ai rencontrée une fois, dans le temple d'Apollon où je venais de trancher la tête de son jeune frère Troïlos, et elle n'avait que hargne à mon endroit.

Ton époux me semble un homme bien. D'ailleurs, tu le sais toi aussi. Déidamie t'envierait cette vie, cet amour. Puisses-tu en apprécier la saveur. Pour tes rêves, tu m'auras toujours…

Raconte-moi, douce Ambre, une histoire qui me distrairait de mes malheurs et je t'en serais éternellement reconnaissant.

Que les dieux te gardent!

Achille



Mon cher Achille, mon cher Ami,
 
Merci encore pour ta réponse.
 
Je te remercie aussi pour m'avoir expliqué ce que les trois récits trônant sur mon chevet ont occulté.
En effet, je ne connaissais pas les bonnes raisons de tes différents gestes.
 
Pourrais-tu me dire si Briséis était tout de même devenue une amie pour toi, à travers vos moments de tendresse partagée, ou si pour toi elle n'était qu'un objet de conquête. Car j'ai du mal encore à saisir si ce rejet était aussi dû à une question culturelle, qui place la femme captive à un certain niveau (le plus bas, d'ailleurs) de la société; ou si simplement tu n'éprouvais pas grand chose pour elle.
Je suis bien désolée si ces questions te fatiguent, d'ailleurs ne te sens pas obligé de répondre... Tu connais les femmes, leur romantisme éternel et leurs questions incessantes!
 
Je suis également bien désolée de la peine que tu éprouves à cause du décès de Patrocle. Ne t'inquiète pas, là où il repose, il veille sur toi et vos âmes restent liées à jamais.
Tu as du feu dans les veines, et je comprends ton désir de partir le venger.
 
Mon mari est vraiment un homme très respectable, et respecté; je te remercie. Je suppose que tu l'aurais apprécié, c'est un «leader», tout comme toi. Il aurait pu mener des armées... dans un autre temps.
Je pense beaucoup à ton épouse aussi, qui doit souffrir de ton départ, c'est certain. Mais je sais que tu te bats aussi pour que l'on parle encore d'elle et de ton fils des siècles après votre retour à la terre... Et cela sera le cas.

Mon doux ami, allonge-toi, je t'en prie, je vais te conter une histoire:
 
Il y a bien longtemps, en 270 après la mort de Jésus -le fils vivant sur terre de l'un de nos trois dieux régissant le monde actuel- naquit Nicolas de Myre, dans la cité de Patara, en Asie mineure (le continent où tu sièges en ce moment).
Se convertissant très tôt à la nouvelle religion, le jeune homme fut nommé évêque de Myre par la jeune Église catholique, mais mourut martyr (aux environs de 350 après Jésus Christ).
Selon la légende, les Romains tuèrent Nicolas de Myre un 6 décembre. Une fois décapité, une fontaine d'huile aurait jailli du cou de la victime.

Peu après, l'Église décida de canoniser Nicolas, et choisit de célébrer le saint le 6 décembre de chaque année.

Par la suite, lorsque les Turcs s'emparèrent de Myre, des moines de la ville montrèrent le tombeau de saint Nicolas à des soldats italiens, originaires de Bari. Ouvrant le cercueil, ils trouvèrent les ossements du saint baignant dans l'huile, selon la légende. Par la suite, les soldats mirent les os dans une boîte, et rentrèrent chez eux, à Bari (c'est pour cette raison que saint Nicolas est parfois appelé Nicolas de Bari).

Puis, dans le courant du XIIe siècle après Jésus, un chevalier lorrain revenant de la croisade passa par Bari, où étaient entreposées les reliques de saint Nicolas. C'est ainsi qu'il exporta le culte de ce saint en France, mon pays.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre de notre calendrier actuel (douze mois et quatre saisons), saint Nicolas se rend dans les chaumières afin de demander aux enfants s'ils ont été obéissants. Ces derniers laissent alors leurs souliers devant la cheminée ou devant la porte, ainsi que du sucre, du lait et une carotte pour la mule qui porte saint Nicolas.

Au XVIe siècle, la réforme protestante (une variante de la religion) mit fin au culte de saint Nicolas dans de nombreuses régions d'Europe. Cependant, certains décidèrent de conserver la fête de «sinter Klaas» (c'est ainsi qu'est nommé saint Nicolas en langue flamande).

Au cours du XVIIe siècle, la Saint-Nicolas immigra elle aussi, accompagnant ces personnes venues s'installer en Amérique (un nouveau continent, de l'autre côté d'une mer interminable).

En quelques décennies, cette coutume de fêter la Saint-Nicolas se répandit rapidement. «Sinter Klaas» se transforma peu à peu en «Santa Claus»...

Au fil des décennies, les familles chrétiennes trouvèrent plus approprié que cette fête des enfants fût associée à la naissance de l'enfant Jésus. Ainsi, Santa Claus commença donc à faire sa tournée non plus dans la nuit du 5 décembre, mais bien dans la nuit du 24.

Voilà la fête pour laquelle nous nous préparons tous aujourd'hui, car dans notre calendrier nous sommes à cinq jours de ce moment.

J'espère t'avoir diverti... Dors-tu?

J'en profite alors pour t'embrasser sur le front. Dors bien, Déidamie la Belle te rejoint dans tes rêves...

Ambre



Ami,
 
J'espère que tu vas bien!
Que se passe-t-il autour de toi? Quel temps fait-il?
J'espère que rien ne t'est arrivé....
 
Nous avons bien fêté «Noël», c'est ainsi que cela s'appelle, ainsi que la nouvelle année... Le temps est bien maussade et froid ici...
Peu à peu les gens retournent à leurs occupations après la fête, et tout est si calme...
 
À bientôt,
 
Ambre



Douce amie,

Premièrement, je veux te remercier pour ton histoire. Tu m'as fait oublier, pour un moment, les horreurs qui parsèment ma vie. Merci infiniment.

Briséis maintenant. Je l'aime, bien sûr. Elle est chère à mon cœur et j'apprécie sa présence. Elle est ma favorite, mais ce n'est pas mon épouse, ni mon égale. Elle demeure ma possession. Je prends grand soin de ce qui m'appartient, surtout les êtres vivants. Comment t'expliquer cela sans t'apparaître comme un monstre, car chez toi, on me dit que les esclaves n'existent pas et que certains croient qu'ils sont tous maltraités. Parce que je suis bon pour eux et que je les protège, mes esclaves m'aiment et aiment me servir. Davantage encore, ils me vénèrent littéralement parce que je suis fils de divinité. N'est-ce pas mieux d'être au service du divin Achille que de connaître une vie de souffrance? J'espère sincèrement que tu comprendras ce que je veux dire et que tu ne me détesteras pas pour cela.

Que te dire à propos de mes jours qu'il ne soit pas déplacé de raconter à une femme telle que toi? Hector se défile, se cache loin de ma lance et laisse ses frères et alliés ralentir mon bras. Il sait que la fin approche et, malgré sa grande vaillance, il n'ose m'affronter. Ils me craignent tous. Ils fuient tous, ces couards de Troyens qui s'étaient si bien acharnés sur mon beau Patrocle, mais je suis plus rapide qu'eux et je n'en épargne aucun. Il fut un temps où je faisais des prisonniers que je revendais dans les cités voisines, mais plus maintenant. Je n'en ai plus le désir. J'aurais l'impression d'être infidèle à Patrocle si je faisais preuve de clémence et de pitié envers ces chiennes de faces. Ai-je tort de croire qu'aucun des ennemis de Patrocle ne doit survivre? Dis-moi, aimable Ambre…
 
Que les dieux te protègent!


Achille



Très cher Achille,
 
Merci d'avoir trouvé le temps de me répondre!
 
Je suis heureuse de savoir que mon histoire t'a soulagé un instant! J'en aurai d'autres pour toi si tu le désires.
 
Merci, mon ami, pour ton explication sincère concernant Briséis, et surtout pour cette explication sur le rôle des esclaves. Qui serais-je pour oser te juger sur un tel acte, qui fait partie intégrante de tes coutumes? Tu vis dans un monde qui façonnera le mien, et tout y est bien différent.

Dans mon époque personne ne naît esclave, ou ne choisit de l'être: la loi nous fait tous naître égaux, mais c'est utopique. Les esclaves existent encore, et ils sont vraiment maltraités: comme il s'agit d'actes en dehors des lois, les personnes acquérant des «esclaves» le font contre leur gré, et bien souvent les maltraitent: violés, battus, surexploités, voici leur sort...

Vraiment, je ne te vois pas comme un monstre, et ton explication est diplomate, délicate et pragmatique.
 
Merci aussi de me dépeindre ta réalité, toujours avec la délicatesse qui t'est propre. Je suis bien désolée de te savoir en grande peine et entouré de l'horreur. Ne sois pas trop en colère envers Hector: si grand guerrier qu'il soit, il connaît son destin comme tu connais le tien: il ne veut pas périr ce jour et ne t'affronte donc pas.
 
Tu es un être mi-dieu mi-homme, c'est un cadeau de la vie comme un poids de plus sur tes épaules... Je ne jouis pas d'une telle naissance et ne peut prétendre savoir ce qui est juste ou non pour toi.

Que te dire, mon ami? Est-il encore temps de rentrer auprès de ta femme et de ton fils? Sens-tu que ta place est encore sur cette plage pour venger Patrocle? Allonge-toi, mon ami, laisse-toi bercer par mes bras un instant, et découvre qui est le plus important pour toi.
 
Avant de finir ce courrier, j'aimerais te dire encore un sincère merci pour nos correspondances, qui sont pour moi autant de rayons de soleil dans ce monde tout gris.
 
Ton amie pour toujours,

Ambre



Amie,

Laisse-moi te dire que tes lettres illuminent aussi ma vie. Chaque soir, quand la lumière du jour disparaît et que je suis forcé d'abandonner le combat, je retrouve ma baraque avec morosité. Mes esclaves et amis, toujours soucieux de mon bien-être, m'entourent et tentent d'apaiser mes souffrances, mais c'est toujours la venue du scribe, un esclave instruit que m'a offert mon père, qui me réjouit et chasse mon amertume, bien avant les caresses de ces filles prises à Lesbos ou à Thèbes. Il se présente devant moi avec ses tablettes d'argile et ses tiges pour graver et je sens alors mon coeur bondir dans ma poitrine, car je sais qu'il apporte avec lui des messages en provenance de Dialogus et, ces jours-ci, de toi, ma douce Ambre, ma tendre amie.

Quand un homme possède des troupeaux, une nombreuse progéniture ou des esclaves –quoi que ce soit de vivant– il se doit de bien les traiter s'il veut en tirer profit. Les châtiments physiques doivent servir à redresser et non à blesser. Par contre, tu dois savoir que certains esclaves souffrent à mon époque aussi. Certains sont condamnés à de terribles travaux physiques, dans des mines pour extraire différents métaux, ou envoyés à la guerre contre leur volonté, car les rois ne peuvent pas toujours se permettre d'employer des mercenaires, qui sont extrêmement coûteux. Tout cela pour dire qu'il existe des hommes perfides parmi les Hellènes aussi et que leur cruauté égale certainement celle de certains de tes contemporains. Mais je ne puis porter le fardeau des autres et quant à moi, tous mes esclaves sont traités avec grand soin. Grand merci de bien vouloir me croire à ce sujet.

Il y a si peu de temps encore, je songeais à reprendre la mer, mais Patrocle est mort ici et je ne peux pas l'abandonner sur ces rivages étrangers. Je ne désire rien de plus fort que de retourner chez moi, mais c'est impossible. Sais-tu les yeux que je fixe tandis que je dicte au scribe? Sais-tu les cheveux que je caresse en pleurant? Cette belle figure est celle de Patrocle. Il gît sur le sol, il est mort et pourtant, je me refuse à offrir son corps aux flammes du bûcher. Pas tant qu'il ne sera pas vengé. On me supplie de retirer sa dépouille, on se plaint de la douleur que sa vue cause, mais si je n'arrive pas à me séparer de lui, même mort, comment pourrais-je repartir sur les flots? Je l'ai déjà dit et je le redis, cette vie n'est que tristesse. Heureusement que je t'ai, que j'ai tes lettres qui me permettent de ne pas sombrer complètement dans la folie.

Achille



Cher Achille,
 
Je suis bien désolée de te répondre tardivement.
J'ai beaucoup réfléchi avant de pouvoir commencer à écrire.
 
Je suis passée par plusieurs états, la peine, l'indignation, la crainte... mais Achille, je ne peux rien faire d'autre que de te tenir la main dans ce moment si douloureux.
Si tu peux, offre à Patrocle des funérailles aussi grandes que possibles sur cette plage, mais vite, il ne supporterait pas de te voir tomber malade à cause de sa dépouille.
Achille, je pleure pour toi, ta douleur est vraiment grande...
 
Merci pour ta longue lettre, et tes explications. Tu es tellement patient, Achille, malgré ce que peuvent prétendre tes détracteurs, dont on se moque complètement.
 
Voici pour toi une petite histoire, pour que tu te reposes un peu. J'aimais beaucoup cette histoire quand j'étais petite.
 
Il était une fois un prince qui voulait épouser une princesse, une vraie princesse.
Il fit le tour de la terre pour en trouver une mais il y avait toujours quelque chose qui clochait; des princesses, il n'en manquait pas, mais étaient-elles de vraies princesses? C'était difficile à apprécier, toujours une chose ou l'autre ne lui semblait pas parfaite. Il rentra chez lui tout triste, il aurait tant voulu avoir une véritable princesse.

Un soir, par un temps affreux, éclairs et tonnerre, cascade de pluie que c'en était effrayant, on frappa à la porte de la ville et le vieux roi lui-même alla ouvrir.

C'était une princesse qui était là-dehors. Mais grands dieux! De quoi avait-elle l'air sous cette pluie, par ce temps! L'eau coulait de ses cheveux et de ses vêtements, entrait par la pointe de ses chaussures et ressortait par le talon... et elle prétendait être une véritable princesse!

«Nous allons bien voir ça», pensait la vieille reine, mais elle ne dit rien. Elle alla dans la chambre à coucher, retira la literie et mit un petit pois au fond du lit; elle prit ensuite vingt matelas qu'elle empila sur le petit pois et, par-dessus, elle mit encore vingt édredons en plumes d'eider.

C'est là-dessus que la princesse devait coucher cette nuit-là.

Au matin, on lui demanda comment elle avait dormi.

«Affreusement mal, rétorqua-t-elle, je n'ai presque pas fermé l'oeil de la nuit. Dieu sait ce qu'il y avait dans ce lit. J'étais couchée sur quelque chose de si dur que j'en ai des bleus et des noirs sur tout le corps! C'est terrible!»

Alors ils reconnurent que c'était une vraie princesse, puisqu'à travers les vingt matelas et les vingt édredons en plume d'eider, elle avait senti le petit pois. Une peau aussi sensible ne pouvait être que celle d'une authentique princesse.

Le prince la prit donc pour femme, sûr maintenant d'avoir une vraie princesse, et le petit pois fut exposé dans le cabinet des trésors d'art, où on peut encore le voir si personne ne l'a emporté.
 
A plus tard, mon Ami...



Amie,

C'est une belle et étrange histoire que tu m'as racontée, merci. Est-ce ainsi que sont représentés mes exploits à ton époque? Il était une fois un vaillant guerrier du nom d'Achille et que ses compagnons d'armes appelaient Achille aux pieds légers…

Ne sois pas triste pour moi, ne pleure pas sur mon sort. Je mérite le chagrin que je ressens, car je n'ai pas su protéger mon ami. Si mon bras avait été là où il devait être, Patrocle ne serait jamais mort et je ne serais pas dans cette pitoyable situation. Merci tout de même d'être si gentille à mon égard. Je ne l'oublierai pas.
 
J'y pense, tu ne m'as guère parlé de toi. Te plairait-il de m'instruire sur ce qu'est ta vie, ta famille, tes amis, tes rêves et même tes déceptions? Aucune vie n'en est exempte.

Sois assurée de mon indéfectible amitié,

Achille



Vaillant Achille,
 
Si je suis ton amie, te tenir la main est la moindre des choses. Te dire aussi que, malgré tout, tu n'es pas responsable, est aussi mon devoir. Parfois peut-être est-il bon de se dire que c'était sa destinée, et aussi son accès à la postérité: parce qu'il est ton ami, et parce qu'il se sera bien battu, on contera sa légende aussi.
 
Nos contes sont nos derniers liens avec le monde comme il était avant, et c'est vrai que la plupart se racontent ainsi. Quant à ta légende, elle se passe de formules, car elle a ce quelque chose de tragique que n'ont pas les autres légendes.

Ton combat pour l'honneur, ton sens de l'amitié, ta fougue, ta beauté et pour finir, ta force ont un goût bien réel, ce qui n'est pas vraiment le cas des princes des contes. Tu jouis de ce «réalisme» car on y compte aussi tes défauts, si je peux me permettre. Enfin, ce qui peut être considéré comme tel, à cette époque qu'est la mienne.
 
Je veux bien te raconter ma vie, mais le monde a si radicalement changé depuis ton ère...
 
Je passe le gros de mes journées à travailler, comme les scribes, grâce à une machine, celle qui me sert aussi à communiquer avec toi.
Le soir, je rentre avec mon époux dans notre demeure, nous dînons, nous discutons, écoutons de la musique, lisons des livres (ce qui remplacera les tablettes d'argiles, beaucoup plus légers). Nous ne travaillons pas pendant deux journées par semaine, et à ce moment nous en profitons pour sortir et visiter notre pays d'accueil, des amis, de la famille.

Nous avons une vie simple et plaisante, mais il est vrai qu'elle ne laisse pas de place pour autre chose: nous aimerions avoir des enfants, mais il faut aussi travailler en même temps, ce n'est pas idéal pour donner une bonne éducation à un tout petit enfant... Il n'y a pas nos mères pour veiller sur eux...
 
Voilà un peu la vie ici!
 
Et toi que fais-tu?
Raconte-moi ce que tu aimes chanter, manger...
 
Ambre



Douce et aimable Ambre,

Tu dis que je ne suis pas responsable de la mort de Patrocle et je t'entends. Briséis me dit la même chose. Tous me le disent. Alors, comment se fait-il que je n'en croie pas un mot? J'ai cet atroce sentiment de culpabilité qui me ronge de l'intérieur.

Avant la mort de Patrocle, certains correspondants de ton époque m'avaient mis en garde. Ils m'avaient dit que viendrait un jour où Patrocle emprunterait mes armes et se ferait tuer sur la plaine. Me croyant à l'abri de cette tragédie, parce qu'on me l'avait annoncée, je me suis contenté, bêtement, d'ordonner à Patrocle de ne pas s'avancer trop en avant vers Troie. Il suffisait qu'il éloigne les Troyens dompteurs de chevaux de notre campement, eux qui, à la suite d'Hector au casque scintillant, avaient déjà traversé en partie l'immense fossé creusé par les Achéens la veille. C'était si simple. Je savais que s'il poussait mon char trop loin, il mourrait, et pourtant, je l'ai laissé partir, croyant qu'il m'obéirait. J'aurais dû abandonner ma colère ce jour-là. J'aurais dû, lorsque Patrocle m'a supplié d'intervenir, abdiquer à sa volonté et m'élancer moi-même vers nos ennemis. Ton coeur se refuse à m'accabler de reproches et je t'en suis reconnaissant, mais je ne suis pas idiot. J'avais le pouvoir, par un seul choix, d'arrêter cette horreur. Sinon, Patrocle serait parti sans m'informer de ses intentions. Non, j'y ai bien songé, belle amie, j'ai choisi mon orgueil et j'ai perdu un ami. La destinée de Patrocle, je l'ai involontairement scellée. Enfin, comme tu le dis si bien, il sera à jamais dans le coeur des hommes et je crois qu'il en serait heureux.   

Je comprends que si tu dois travailler comme scribe, c'est que tu n'as aucune fortune personnelle ou familiale. Je n'ai jamais eu à travailler en tant que tel pour vivre. J'ai bien dû filer lorsque je vivais parmi les vierges sur Scyros, et c'était un véritable martyre pour moi, mais jamais je n'ai eu à travailler pour gagner ma nourriture par exemple. Et avec tout ce que j'ai acquis pendant les neuf dernières années, ma fortune est assurée pour plusieurs générations. Je possède plus de trésors qu'un homme ne peut en faire usage.

Je comprends aussi que ce travail t'empêche d'avoir des enfants. Ainsi, et sans vouloir être indiscret, tu n'as toujours pas consommé ton mariage? Ton mari tolère-t-il cette situation? Si tu étais ma femme, je peux te garantir que tu n'aurais pas eu le luxe de choisir. Peut-être devrais-je avoir une petite discussion avec ton époux.

Quant à mes activités, elles étaient davantage diversifiées lorsque je ne combattais pas. Maintenant que je suis de retour, je me bats du lever au coucher du soleil. Quand vient la nuit, je retourne soit dans ma baraque, soit sur mon vaisseau. Je mange peu, l'appétit me manque. Je bois beaucoup de vin, je chante Orphée et Eurydice, Apollon et Cyparissos, je joue de la lyre. Je me lamente pendant des heures avant de m'effondrer dans les bras de mes esclaves qui me portent jusqu'à ma couche. Je dors un peu et le jour revient, avec son champ de bataille, ce sang noir qui macule tout, cette mort qui court sur la tête des hommes.

Mon scribe m'indique que je parle trop, que mes messages sont trop longs. Ah! Si seulement tu étais là, près de moi. Je pourrais parler toute la nuit et nul ne trouverait à y redire, sauf toi peut-être. Pardonne-moi mes lamentations et ma familiarité. Ta douceur me fait perdre toute retenue.

Mes pensées t'accompagnent,

Achille



Cher scribe qui traduis ces lignes,
 
Ne traduis pas ces premières lignes à ton maître.
 
Comme tu as pu le lire, Achille m'a fait parvenir ta requête, afin que nous diminuions nos correspondances.
Ami, s'il te plaît... Prends conscience que ton maître va devenir une légende car tel est son destin. Le tien est de le servir et ainsi tu y contribueras.
Je peux demander à Dialogus qu'il trouve un aide pour toi, mais je me refuse à diminuer la taille de mes lettres, et je refuse de croire que tu voudrais réduire celles de ton maître, qui passe la journée à combattre et n'a peut-être que ce bol d'air tous les soirs.
Réfléchis bien à ce dont tu as besoin et communique-le-moi.
 
Ainsi commence ce que tu peux traduire à ton maître:
 
Cher Achille,
 
Je t'en supplie, ne te ronge pas de remords. Bien que je n'entende rien à la guerre, car je suis une femelle et non une amazone, je sais pertinemment que ces remords te font tellement de mal. Patrocle n'aurait jamais voulu que tu te ronges les sangs ainsi, et il est certainement malade à l'idée de la souffrance que les conséquences de sa décision t'infligent! Tu le vengeras le jour où tu affronteras Hector, sois-en sûr.
 
Comme tu peux le lire, je ne m'exprime pas comme une personne de haute naissance, je pensais que tu l'avais deviné, et j'espère que je ne perds pas trop de valeur à tes yeux.
Ni moi ni mon époux n'avons de fortune personnelle, si ce n'est notre maison et notre char. Nous devons donc ainsi travailler et aider les autres par notre travail. Aussi dois-je te prévenir que je partirai bientôt en expédition, à l'autre bout de la terre: nous voyageons à présent dans des oiseaux de fer immenses, et nous pouvons rejoindre de grandes distances en une journée.
 
Je suis heureuse de savoir que tu n'as pas eu à travailler, ainsi tu as eu le temps de toujours te préoccuper de ta réalité, de tes désirs personnels. C'est une grande chance aussi pour ta descendance que tu lui aies permis de faire de même.
 
Ami, dans mon époque nous pouvons contrôler nos enfantements et c'est ce qui me permet de consommer mon mariage sans risque.
Mais que voulais-tu me dire: tu ne me laisserais pas le choix d'enfanter ou de consommer mon union avec toi?

J'ai à présent une autre question qui pourrait peut-être te choquer, parce qu'elle vient de ma bouche et je ne sais si les femmes parlent de ce genre de choses... Notre époque colporte la légende selon laquelle les femmes de Lesbos n'ont pas d'amants, mais sont capables de s'aimer entre elles, en toute satisfaction.
Or, tu me dis que tu partages ta couche avec des esclaves de cette île... Je suis donc confuse et aimerais entendre de toi si ce n'est que légende ou si c'est la réalité.
 
Je suis désolée si ton scribe est fatigué, je comprends. Je vais voir ce qui est possible pour lui. J'aimerais aussi passer les nuits avec toi et t'écouter, te conter des histoires, masser ton corps pendant que tu me conterais des légendes, celles que tu préfères.
Mais la réalité est autre et je pense que Briséis la Douce s'occupe de son mieux de toi.
 
Je t'embrasse.
 
Ambre



Pour Dame Ambre Ella,

Tes messages ne sont jamais trop longs et rien ne me plaît autant que de les lire à mon maître. Ce sont les siens qui parfois couvrent tant de tablettes d'argile que je peine à les transporter. Accepte mes excuses d'avoir osé formuler une plainte. On m'a promis des aides. Tu as raison, mon maître sera glorieux pour l'éternité.

Pelis, scribe d'Achille, l'Éacide.


Douce Ambre,

Ne t'occupe pas de mon scribe. Comme tous, il doit être exaspéré de ces conditions de vie. Contrairement à cet homme de lettres, je m'accommode très bien de cette vie rudimentaire. Je n'ai jamais eu de problèmes à chasser mon propre repas, à le cuire et un abri de fortune me suffit, bien qu'ici ma baraque commence à avoir des allures d'habitation civilisée.

Il m'importe peu que tu sois fille de roi ou fille de mendiant! Toute ta valeur réside dans la pureté de ton coeur, amie.

Tu dis que tu voleras bientôt dans les airs? Comme Icare et Dédale? Prends garde de ne pas t'approcher trop du soleil! Quand même, quel bonheur j'imagine de voler et de traverser les contrées sur les ailes du vent. Prends garde à toi tout de même pendant ce voyage. Les cités étrangères sont si peu sûres.

Ce que je voulais dire? Mais que je ne te laisserais pas le choix de consommer ou non notre mariage! Je suis satisfait d'apprendre que ton époux est sensé. J'ai entendu parler de ces méthodes qui préviennent ou tuent l'enfant dans le ventre, mais je ne sais pas trop quoi en penser. Cela regarde les femmes.

Les femmes peuvent s'aimer entre elles, qu'elles viennent de Lesbos ou non. À dire vrai, je n'ai jamais entendu cette histoire parlant précisément des Lesbiennes. Les femmes de Lesbos sont renommées pour leur grande beauté, leur habileté aux fins ouvrages et leurs moeurs faciles. Il faut dire que Lesbos est une île où s'arrêtent de nombreux navires. D'ailleurs, le marché d'esclaves est florissant là-bas. Bien entendu, quand je m'y suis arrêté, je n'ai pas payé pour ce que j'ai pris. J'ai empli mes navires à la pointe de l'épée.

Je ne sais quand je recevrai à nouveau de tes nouvelles, mais j'espère sincèrement que ton voyage se déroulera bien. Mes pensées t'accompagnent.

Achille



Mon cher Pélis,
 
Je te remercie pour ta gentillesse, mais tu n'as point à craindre mon courroux. J'admire ton travail et ta servitude.
 
Ambre Ella.
 
 
Puissant Achille,
 
Ton esclave est un bon serviteur et tu as raison, un homme de lettres ne peut être qu'épuisé après tant d'années de guerre.
 
Je te remercie pour ta gratitude à l'égard de ma naissance et suis honorée d'être l'amie de celui que j'aurais aimé pour Roi.
 
Oui, je volerai bientôt dans le ventre de l'un de ces oiseaux, le voyage sera long et épuisant, et les tâches à remplir une fois dans cette contrée seront nombreuses. Merci, Ami, pour ta sollicitude, je te promets de faire attention. Si tu le désires, Vaillant Achille, je t'écrirai à mon retour...
Promets-moi aussi, mon Ami, de faire attention à toi dans les combats que tu mènes chaque jour.
 
Merci aussi de me rectifier sur cette fausse légende que l'on conte ici... Alors les femmes de Lesbos sont si talentueuses!
 
Mon ami, te souviens-tu un jour m'avoir dit que tu seras pour moi dans mes rêves?
Pour m'accompagner dans mon voyage, où je serai si seule, pourrais-tu alors me conter les façons dont tu userais pour me faire plier et consommer notre mariage s'il fût? Si tu veux, nous pourrons le garder pour nous sans le partager à Dialogus... J'aimerais rêver un peu...
Voudrais-tu rêver un peu aussi et me dire tes rêves en ce propos? Je brûle de les connaître.
 
Voici pour toi un conte bien sage, j'espère qu'il te divertira...
 
«Blanche-Rose et Rose-Rouge»:
 
Une veuve vivait dans une maison coquette avec ses deux filles qu'elle avait prénommées Blanche-Rose et Rose-Rouge parce qu'elles ressemblaient aux boutons des deux rosiers sauvages, l'un blanc, l'autre rouge, qui croissaient en son jardin.
Blanche-Rose et Rose-Rouge étaient des enfants bonnes, sages, travailleuses et vaillantes; elles s'aimaient de tout leur coeur.
Quand Blanche-Rose murmurait: «Nous nous aimerons», Rose-Rouge répondait: «Toute notre vie», et leur mère ajoutait: «Ce que l'une aura, elle le partagera avec l'autre».
Ensemble, elles allaient au petit bois cueillir des fraises; les animaux de la forêt les connaissaient bien. Le lièvre venait en boule rouler à leurs pieds et grignoter la carotte qu'elles lui avaient apportée. Les cerfs les égayaient de leurs bondissements majestueux et les oiseaux, au faîte des arbres, pépiaient et chantaient à gorge déployée. Quand elles s'attardaient dans la forêt et que la nuit les surprenait, elles couchaient l'une contre l'autre sur la mousse odorante, et s'endormaient jusqu'au matin. Leur mère ne se faisait pas de souci car elle savait qu'elles ne risquaient rien. Blanche-Rose et Rose-Rouge aimaient tant leur maison qu'elles la soignaient à longueur de journée.
 
À la saison d'été, Rose-Rouge faisait le ménage et déposait tous les matins, avant que sa mère ne se réveillât, un bouquet de roses blanches et de roses rouges. A la saison 'hiver, c'était Blanche-Rose qui entretenait l'âtre où brillait la marmite de cuivre pendue à la crémaillère... Or, un soir d'hiver: «Blanche-Rose, va mettre le verrou», dit la maman.
Puis elle s'assit près de la cheminée, mit ses lunettes et commença un conte. Les fillettes écoutaient en filant. À leurs pieds, un mouton, la tête entre les pattes, se chauffait, et les colombes sur leur perchoir roucoulaient encore un peu avant de mettre la tête sous l'aile.
Tout à coup, on frappa à la porte. «Va vite ouvrir, Rose-Rouge, dit la mère, un homme, peut-être, veut s'abriter.» Rose-Rouge tira le verrou, et un gros ours brun passa la tête dans l'entrebâillement de la porte. Rose-Rouge, affolée, se jeta derrière le fauteuil de sa mère et Blanche-Rose se cacha derrière le lit. Le mouton était paralysé de terreur, et les colombes voletaient de tous les côtés.
– Que craignez-vous? Je ne veux de mal à personne, j'ai surtout si froid...
– Viens, mon pauvre ours, dit la mère. Viens te coucher près du feu. Blanche-Rose et Rose-Rouge, sortez de vos cachettes, petites peureuses.
Les deux fillettes, tranquillisées, s'approchèrent. Le mouton et les colombes aussi...
«Chères enfants, retirez-moi cette neige de ma fourrure.»
Avec une brosse, elles lissèrent le pelage épais du gros ours brun qui s'étendit devant l'âtre en grognant de plaisir. Ayant perdu toute peur et toute timidité, elles s'amusèrent à l'envi avec leur nouvel ami. Il était lourd et pataud. Elles lui tiraient les poils, enfonçaient leurs petites mains dans la fourrure chaude comme un nid, ou bien, avec une baguette, le taquinaient.
De temps en temps, lorsqu'elles allaient un peu trop fort et partaient d'un grand éclat de rire, il grognait: «Blanche-Rose, Rose-Rouge, ne tuez pas votre fiancé.»
L'heure du coucher sonna à la vieille horloge; les deux enfants s'en allèrent au lit sagement. La maman dit à l'ours: «Reste là si tu veux, près du feu. Il fait trop froid dehors».
À l'aurore, il s'en retourna dans les bois d'où il était venu. Les jours qui suivirent, ponctuellement, l'ours revint au logis. Les fillettes ne fermaient plus la porte avant qu'il ne fût revenu se coucher devant l'âtre où il jouait avec elles des heures durant.
 
Quand le printemps reverdit toutes les plantes, tous les arbres, l'ours dit adieu à ses amies pour aller vivre tout l'été dans la forêt.
– Mais pourquoi donc? s'étonna Blanche-Rose.
– Pour empêcher que les méchants nains ne volent mon trésor. L'hiver, la terre est gelée, les nains ne peuvent sortir des profondeurs de leurs grottes. Au printemps, le soleil réchauffe et dégèle le sol. Ils vont sortir, venir me piller, et ce qu'ils dérobent, on ne le retrouve jamais.

Blanche-Rose et Rose-Rouge se résignèrent à leur chagrin. En passant dans l'ouverture de la porte, l'ours accrocha au loquet un morceau de son pelage. Blanche-Rose crut voir briller sous la peau l'éclat de l'or, mais l'ours s'enfuit...
Quelques semaines après, tandis que les fillettes allaient ramasser du petit bois dans la forêt, elles rencontrèrent, sur un arbre abattu, un nain tout ridé dont la longue barbe blanche était prise dans une fente.
Il sautait de droite et de gauche sans pouvoir se tirer de ce mauvais pas.
– Pourquoi me regardez de la sorte? Vous feriez mieux de m'aider, lança-t-il aux fillettes.
– Que fais-tu là? répliqua Rose-Rouge.
– Sotte que tu es! Curieuse! En coupant du bois en très petits morceaux, j'ai coincé ma belle barbe. Me voilà bien pris! Je ne peux plus m'en aller! Cela vous fait rire, visages de cire! Fi donc! Comme vous êtes vilaines!
– Je cours chercher de l'aide, s'exclama Rose-Rouge.
– Tête de linotte! grogna le nain. N'êtes-vous pas assez grandes pour me tirer de là?
– Prenez patience, dit Blanche-Rose en fouillant dans ses poches. Elle exhiba une paire de ciseaux et se mit à couper le bout de la barbe. À peine libéré, le nain prit le sac caché entre les racines de l'arbre et ronchonna:
– Qu'elles sont stupides! Avoir coupé ma si belle barbe! Il jeta le sac sur ses épaules et s'en alla sans un mot de remerciement.

À quelque temps de là, les deux fillettes voulurent pêcher des poissons. Elles allaient s'installer près du ruisseau quand, sur la rive, elles aperçurent, qui sautait dans tous les sens, une sorte de grosse sauterelle. En s'approchant, elles reconnurent le nain. Rose-Rouge, étonnée, le questionna:
– Veux-tu sauter dans le ruisseau?
– Sotte, je ne suis pas si bête. Mais voyez ce poisson de malheur...
Le nain en pêchant avait pris sa barbe dans la ligne; un poisson énorme prit l'hameçon et allait entraîner la faible créature qui n'avait pas la force suffisante pour se tirer d'affaire. Il se cramponnait à toutes le tiges, à tous les brins d'osier, mais il ne pouvait plus lutter. Barbe et fil étaient si entremêlés que la seule solution était de couper un peu plus la belle barbe blanche.
Libéré, le nain s'écria:
– Mes pauvres filles, vous êtes toujours aussi sottes et laides; me voilà dans un bel état!
Puis, ramassant un sac de perles fines dissimulé dans les roseaux, il disparut derrière une pierre.

Quelques jours passèrent. La maman eut besoin de fil, d'aiguilles, de dentelles et de rubans; elle envoya ses filles à la ville, chez la mercière. Le chemin qu'elles devaient prendre passait par une clairière semée de rochers. Comme elles l'atteignaient, les fillettes virent dans le ciel un grand oiseau qui tournoyait lentement, dans un long vol plané. Soudain, il s'abattit sur le sol. Elles entendirent un cri de douleur. S'étant approchées, elles reconnurent avec effroi leur vieille rencontre, le nain, qu'un aigle avait saisi dans ses serres et allait emporter. Courageusement, les deux enfants se saisirent d'un bâton et se précipitèrent à son secours. Elles se battirent tant et tant pour arracher le petit homme aux serres de l'oiseau qu'à la fin, elles vainquirent.
Tout juste remis de sa peur, le nain glapit:
– Vous avez déchiré mon bel habit. Vous êtes toujours aussi sottes et maladroites, et toujours aussi laides, tout juste bonnes pour aller au diable! Chargeant alors sur son dos un sac de pierres précieuses qui se trouvait derrière un gros rocher, il se faufila dans une crevasse ouverte dans le sol.
Les fillettes, habituées à cette ingratitude, ne s'émurent pas outre-mesure, et continuèrent leur chemin jusqu'à la ville. Le soir, en revenant, elles prirent le même sentier qu'au matin; elles surprirent le nain en contemplation devant les pierres précieuses qu'il avait vidées de son sac et qui éclataient de mille feux aux lueurs du couchant.
Émerveillées, elles s'arrêtèrent:
– Vous ne savez que bâiller aux corneilles, décidément! jeta le nain, tout rouge. Partez d'ici!
Et, tandis qu'il criait sa colère, un grand ours brun sortit pesamment des buissons. Le nain, fou de terreur, fit un saut en arrière en hurlant:
– Monsieur l'ours, laissez-moi la vie; je vous donne toutes ces pierres précieuses. Je suis tout petit, si chétif. Voyez ces deux fillettes, grasses comme des oies. Elles feront bien mieux votre affaire.
D'un seul coup de patte, sans autre forme de procès, l'ours supprima le méchant nain pour toujours. Les deux soeurs affolées allaient s'enfuir quand l'ours murmura:
– Blanche-Rose, Rose-Rouge, je suis votre ami.
Au son de cette voix connue et aimée, les fillettes se retournèrent. Quel étrange spectacle! La peau de l'ours tombait lentement et, sur le pelage qui faisait un tapis, se dressait un bel homme tout d'or vêtu.
– Je suis fils de roi, expliqua-t-il. Ce maudit nain m'a jeté un sort en volant mes trésors. J'étais condamné à courir les bois sous la forme d'un ours sauvage jusqu'à ce que sa mort me délivrât. Il a reçu le châtiment qu'il méritait...
 
Blanche-Rose épousa le prince et Rose-Rouge, le frère du prince. Ils partagèrent l'immense trésor que le nain avait amassé et vécurent ainsi dans l'opulence. Leur maman devenue vieille fut invitée à venir vivre au milieu de ses enfants et petits-enfants. On transplanta dans le jardin du palais royal les deux rosiers qui avaient vu grandir les fillettes et ils donnèrent des roses plus belles d'année en année.
 
 
A bientôt...
 
Ambre



Ton époux sait-il, Ô Ambre Ella, que tu me fais de pareilles demandes? Tu es une fameuse coquine et si je n'étais pas embourbé dans cette guerre, qui a lieu justement à cause d'une femme qui fit de semblables demandes à un prince qui y répondit favorablement, je me laisserais tenter par ce jeu de séduction. Par contre, sache, ma troublante amie, que je ne me contenterais pas de mots. Je lancerais mes cinquante vaisseaux sur la plaine marine et je foncerais vers ta cité que j'assiègerais avec mes Myrmidons. Je fouillerais chaque demeure jusqu'à trouver celle où tu vis pour ensuite tuer ton époux et tous ceux de ta famille qui se dresseraient entre toi et moi.

Je ne connais aucun moyen de communiquer avec toi autrement que par les prêtres et prêtresses de Dialogus, mais quand bien même cela serait possible, mon discours serait le même. Ces fous n'oseraient pas censurer le divin Achille! Si tu avais vu avec quel empressement le prince Pibroch m'avait supplié de rester en contact avec eux après la mort de Patrocle!

Tu m'es très agréable, amie, et je te promets que si je sors vainqueur de cette guerre, tu n'auras plus à rêver en vain. Les murs de ta cité trembleront réellement sous mon pas.

Que les dieux soient témoins de mon serment!

Achille



Bravo mon ami,
 
Quelle belle riposte!

Je ne voudrais pas que tu viennes assassiner tout le monde, alors plus de demandes de ce genre, c'est promis!

À bientôt!
 
Ambre!



Visiblement, je t'ai offensée. Ce n'est pas ce que tu voulais entendre. Bien entendu, tu ne veux pas que je sois ce conquérant meurtrier, mais que pourrais-je être d'autre? Ton amant, qui n'aurait de virilité qu'entre tes cuisses, que tu recevrais lorsque ton époux serait absent? Crois-tu que je pourrais me satisfaire d'être ce couard? Crois-tu que je puisse tolérer qu'un autre homme assouvisse son plaisir avec les femmes que j'aime?

Tu me connais pourtant bien. Tu sais qui je suis. Pourquoi vouloir un autre Achille? D'autant plus que cet Achille-là n'aurait aucun honneur, ne mériterait aucune gloire. Il ne serait qu'un Pâris Alexandre parmi tant d'autres et je n'ai rien en commun avec ce misérable.

Je voudrais t'offrir mes excuses pour t'avoir déçue et choquée. Ce n'était pas mon intention. Je ne tuerai personne de ta connaissance et toi, tu n'oublieras plus jamais qui Achille est.



Ô Achille,
 
Non je t'en conjure, je ne suis en aucun cas offensée!
Nous sommes amis et je ne me vexerais pas pour si peu!
 
Je crois que ta réponse m'a tout simplement fait sourire et donné l'envie de te faire une bise sur la joue en riant!
Elle est désarmante et tellement digne de toi: vif d'esprit, impulsif, conquérant, fort et fier! Aucun sarcasme dans mes paroles, mon ami, je t'aime vraiment tel que tu es, je ne te voudrais jamais autrement!
 
Achille, je ne voulais pas t'offenser et ne t'ai pas sous-estimé... Bien sûr, tu n'es pas un homme viril qu'entre les cuisses de tes conquêtes, tu es cet homme-dieu, ou ce dieu-homme si exceptionnel que des millénaires après toi, ta légende est intacte. Personne ne peut se targuer d'une telle destinée!
 
Je parlais de rêves, mon ami, seulement de rêves... Comme un peu se laisser glisser dans une image de ce que l'on aurait aimé vivre si nous étions de la même époque... Tu as déjà une épouse, Déidamie, et une esclave amoureuse et dévouée, Briséis, parmi toutes tes autres conquêtes; que ferais-tu d'une énième, déjà mariée, d'une autre contrée et d'une autre époque?

Mon Achille, c'est justement ton intelligence et ta diplomatie qui m'ont fait sourire: tu le dis toi aussi, ce jeu de séduction serait mauvais, et tu ne veux t'y laisser aller, d'où cette jolie pirouette flatteuse!
 
J'admire ton esprit tout comme ta force, et le sourire que j'ai aux lèvres est celui que l'on a lorsque l'on a plaisir de converser avec son ami.
J'espère seulement ne pas baisser en ton estime, car oui, j'étais bien coquine de te demander pareil échange, mais cela ne restait que du domaine fantastique, rien de plus.
 
Achille, mon puissant, notre amitié inter-générationnelle est des plus délicieuses à mes yeux.
 
Prends soin de toi,
 
Ambre Ella



Aimable Ambre,

Je suis ravi que tu ne sois pas furieuse et que ton amitié, je la conserve. Tu es mon lien avec un monde qui n'est ni brutal, ni sanglant. Tu es la fraîcheur nocturne qui apaise mes souffrances diurnes, tu es ce baume qu'on applique sur mes blessures, tu es le chant de ma lyre qui me transporte loin des combats, loin de la mort.

Je n'ai jamais trop d'aimés autour de moi, et de plus, j'en ai tant perdu. Si cela était possible, je te prendrais avec moi et tu apprendrais, j'en suis certain, à aimer toi aussi mes autres amours. Mais il est quelque peu vain de faire des plans tant que cette guerre n'est pas achevée, d'autant plus qu'il paraît que je mourrai ici même, alors…

Je répondrais à toutes tes demandes si cela était dans l'ordre du possible, tu le sais, n'est-ce pas?

Avec tout mon amour,

Achille



Tendre Achille,
 
Merci pour toutes ces belles paroles. Tu es vraiment aussi pour moi un bol d'air dans ma vie si triste en ce moment.
J'écoute une chanson qui dit ainsi:
 
«Tu es ma dernière respiration, une inspiration d'air frais pour moi
Je me sens vide,
Dis-moi que je compte pour toi
Tu es la première et la dernière pensée dans mon esprit
Dans tes bras je sens les rayons du Soleil
 
Donne-toi à ce moment
Le temps est en ce moment...»
 
C'est très joli, et me rappelle certainement ce que toutes les amoureuses du monde disent à leur amant.
 
Je suis sûre que j'aurais beaucoup d'amitié pour tes amours si nous vivions à la même époque!
 
A bientôt Achille,
 
Ambre



J'attendrai de tes nouvelles à ton retour de voyage, Ambre Ella. Et par tous les dieux, n'oublie pas de faire des sacrifices et de consulter les oracles avant ton départ.

Sois prudente!

Achille



Mon ami, Achille Aux Pieds Légers,
 
Merci pour tous tes conseils.
Tu me manqueras!
Que les Dieux te protègent!
 
Avec tout mon Amour,
 
Ambre



Mon cher Achille,
 
Me voici de retour d'un long périple, et tu avais raison de me prévenir, cela fut considérablement dangereux.
Mais peu importe, me voici ici, et je ne peux m'empêcher de m'inquiéter pour toi.
Que fais-tu mon Ami? Est-ce que tu vas bien?
 
Avec tout mon amour,
 
Ambre



Que les dieux soient loués, tu es bien portante! J'étais si inquiet pour toi. J'imaginais le pire et mon coeur s'affolait, alors j'ai fait appel à ma mère et l'ai suppliée de veiller sur toi, mais je sais que si elle peut parfois adoucir la volonté de certains dieux, elle est trop souvent impuissante quand le destin se fait irrévocable. Heureusement, le pire a été évité, douce et aimable amie, et j'ai l'indescriptible bonheur de recevoir un message de ta main.

Tu sais ce qui m'a rendu furieux dans toute cette histoire de voyage? Je n'avais aucune idée de l'endroit où tu étais. Ne fais plus jamais une chose pareille! Comment aurais-je pu te retrouver si tu avais disparue? Si tu avais été faite esclave, comment aurais-je pu découvrir la cité de ton maître et te racheter? Enfin, tout est pour le mieux et ton époux a su assurer ta protection. Je suis content de lui, tu le lui diras.

Maintenant, raconte-moi ton voyage. Je meurs d'impatience d'entendre les détails de ton séjour à l'étranger.

Les dieux sont témoins de mon affection pour toi!

Achille



Fougueux Achille,
 
Qu'il est plaisant de te lire à nouveau.
 
C'est donc la protection de ta mère que j'ai ressentie si fort lors du danger?
Comment la remercier, je t'en prie, dis-moi, car elle me fut d'un grand secours, et grâce à sa bienveillance je fus extrêmement calme.

Ne sois pas furieux envers moi, mon Ami.
Qu'importe où je fus, même toi tu n'aurais pu me rejoindre pour me sauver, ce n'est pas ta destinée et trop de barrières nous séparent (le temps et l'espace).
Je ne voulais pas t'inquiéter, mon Achille, crois-moi.
 
Mon époux a pris bien soin de moi, même s'il fut loin de moi, et je le remercierai de ta part.
 
Mon séjour dans cette contrée lointaine fut des plus épuisantes et des plus intéressantes.
J'ai pu dialoguer avec les gens qui peuvent profiter directement des bénéfices de mon travail ici, et ce fut instructif, bien que dangereux car cette contrée n'est pas des plus riches, ni des plus sûres.
Il fut pénible de voir tant de petits enfants mendier pour les plus grands, puis la saleté, la maladie, la pauvreté, qui frappent tous les âges...
Et pourtant, malgré toute l'anxiété, ce fut aussi un moment de bonheur car ces gens ont été très aimants et accueillants.
 
Mais toi plutôt, dis-moi ce qui s'est passé sur la plage, mon coeur brûle de savoir comment tu vas, quelles sont tes joies et tes peines.
Briséis va-t-elle bien? Comment s'est-elle occupée de toi?
 
Adresse-lui s'il te plaît mes meilleures salutations.
 
À bientôt,
 
Ta Douce Ambre



Tendre amie aux belles joues,

Puisque tu désires connaître les détails de mes jours, les voici.

Pendant ton absence, j'ai défié le gendre de Priam, Énée fils d'Anchise, mais le prince à la belle figure, protégé par un dieu assurément, s'est échappé, par je ne sais quel prodige, et je n'ai pas pu assouvir ma vengeance sur lui. Heureusement, il ne manquait pas de Troyens sur la plaine et mon épée n'est pas restée sur sa faim. Puis, j'ai aperçu Polydore, un des fils de Priam, un jeune homme à peine sorti de l'enfance, et lui aussi m'a vu et cela l'a terrorisé. Sa peur l'a poussé à commettre une terrible erreur: me tourner le dos pour s'enfuir. Ma lance a filé et l'a frappé. Quand je me suis approché pour l'achever de mon épée et lui prendre ses armes, Hector s'est rué vers moi en m'insultant, mais il tremblait de peur. Il ne voulait pas m'affronter ainsi à découvert, loin de ses compagnons et une fois de plus, mon adversaire a lâchement pris la fuite. Ils ne font que cela: m'apostropher pour me défier et me laisser en plan ensuite pour mieux se dissimuler à mon bras. Ils savent que la mort les attend au bout de ma lance.

Ainsi donc, je suis rentré ce soir, couvert de sang, bien que je n'aie tué aucun de ceux que je souhaitais réellement voir périr. Chryséis m'a lavé et enduit d'huile parfumée, mes esclaves ont servi le pain et le vin, le scribe est venu me lire ta délicieuse lettre et j'ai ressenti le grand bien-être qui accompagne toujours cet instant. Quand j'aurai terminé de dicter ma réponse, j'irai cuire la viande qui sera servie à ma table et comme toujours, je dédaignerai ma propre nourriture, laisserai mes compagnons banqueter seuls et me retirerai dans ma chambre. J'espère que je trouverai le sommeil, que je ne pleurerai pas la dépouille de Patrocle toute la nuit, j'espère oublier pour quelques heures et demain, peut-être, trouver la mort. Je suis désolé de tenir un discours aussi noir, tu désires certainement lire autre chose que mes doléances. Pardonne ma lassitude, douce Ambre, ce fut une longue et pénible journée.

Que les dieux te gardent de connaître un destin aussi triste que le mien!
 
Achille



Tendre ami au torse d'acier,
 
Je te remercie pour tes confidences, si tristes soient-elles.
 
Ainsi tu as défié Énée, et celui-ci s'en est sorti par une pirouette?
On dit de lui à mon époque qu'il a belle figure car il est le fils d'Aphrodite, serait-ce elle qui l'aurait sauvé?
Je suis bien désolée de constater la couardise d'Hector dans tes propos.
Quelle tristesse tout de même pour cet enfant Polydore, d'avoir rencontré la mort si jeune. Ainsi était son destin.
 
Mon ami, loin de moi l'idée d'être pointilleuse à l'égard de tes lettres, mais je suis confuse: est-ce vraiment Chryséis qui t'a lavé et huilé?
Je la croyais de retour avec son père et Briséis avec toi.
 
Achille, toi et moi sentons bien la fin de cette guerre toute proche, et malheureusement nous savons tous les deux aussi que sur cette plage se scellera ton destin.
Puisses-tu, Ami, jouir du sentiment de la tâche accomplie, de maintenant au commencement de ta légende éternelle.
T'es-tu rendu jusqu'à Troie pour regagner ton honneur et gagner l'immortalité, alors tu l'as obtenue.
Je suis profondément triste, mon Ami, de savoir que bientôt tu arriveras à la fin de ton destin de vivant, mais terriblement soulagée de savoir que jusqu'au bout tu te seras battu pour tes valeurs.
 
Mon Achille, dis-moi comment contacter ta mère la Déesse, ou au moins comment l'honorer et implorer ta protection.
 
Ambre



Douce Ambre,

Ce doit être une erreur de mon scribe ou des prêtres de Dialogus, car, tu l'as bien compris, Chryséis a été rendue à son père et c'est effectivement Briséis qui est mienne. Heureusement, tu veilles au grain! Je réprimanderai les coupables.

La rumeur veut en effet que le prince Énée soit le fils mortel d'Aphrodite, et peut-être est-ce exact, je ne sais pas. Cela expliquerait qu'il se soit volatilisé aussi aisément, car habituellement, j'ai l'oeil assez vif et mes ennemis ne m'échappent pas facilement.

Ma mère est une déesse un peu farouche; elle n'aime guère se mêler aux humains, mais si tu souhaites tout de même implorer sa protection, tu dois l'appeler en bordure de la mer Égée, au fond de laquelle elle réside avec sa famille. N'oublie pas de mentionner que tu es chère à mon coeur et peut-être répondra-t-elle à ton appel. Mais, dis-moi, pourquoi souhaites-tu sa protection? Es-tu en danger, ma tendre amie? Puis-je faire quoi que ce soit pour toi?

Avec tendresse,

Ton Achille



Mon Ami,
 
Tout le monde semble épuisé de cette guerre.
J'ai déjà réprimandé ton scribe et ceux de Dialogus, conserve ton énergie pour demain, mon doux ami.
 
Je me rendrai donc en Mer Égée dés que faire se peut afin de remercier ta mère la Déesse comme il se doit.
Sa protection fut tellement puissante que les assaillants se tinrent à bonne distance. C'est ta protection que je réclamerai, sachant qu'elle fait déjà tout son possible, mais c'est mon soutien de femme que j'aimerais lui donner.
Qu'il doit être dur pour une mère de voir son fils en proie à son destin, au milieu d'une guerre qui n'en finit plus.
 
Fais de beaux rêves,
 
Ambre



Ô Ambre Ella, je ne crois pas avoir eu de correspondance plus agréable que celle que nous partageons. Ta fidélité et ton amitié me touchent réellement.

Les guerres les plus longues et épuisantes impliquent toujours un siège tel que nous le vivons ici. Troie est pratiquement imprenable. Ses murs sont hauts et solides et les archers s'assurent que nul guerrier ennemi ne s'en approche. Grâce à l'appui des cités voisines et à sa richesse incalculable, Troie peut survivre encore de nombreuses années, mais les princes assemblés ici peuvent en faire tout autant et je gagerais un talent d'or qu'Agamemnon ne partira pas avant d'en avoir fini avec les Troyens. Cet homme a plus d'un tour dans son sac. D'ailleurs, les récits de sa jeunesse prouvent qu'il a su surmonter bien des dangers. Connais-tu un peu son histoire, ma douce amie?

À la lecture de tes mots concernant ma mère, bien des images me sont revenues en mémoire. Ma mère a tout fait pour m'éviter cette destinée. Je n'étais qu'un enfant, vivant avec mon père et passant toutes mes journées avec Phoenix et Patrocle, lorsque la nouvelle de l'enlèvement d'Hélène parvint jusqu'à nous. Ma mère savait déjà ce que cet évènement allait déclencher et elle m'éloigna de la société en m'envoyant chez Chiron, croyant que les hommes m'oublieraient. Mais les devins parlaient et les prophéties réclamaient ma participation; sans moi, Troie ne serait jamais prise. Pendant ce temps, une grande armée s'était rassemblée, de grandes alliances avaient été scellées et des messagers parcouraient l'Hellade à l'appel des princes. Avant qu'on ne me retrace, ma mère m'avait déjà emmené loin de Chiron et dissimulé à la cour de Lycomède. Elle voulait couler ces navires pleins de princes à ma recherche, mais le Destin s'y opposait. Elle croyait pouvoir le déjouer, mais elle n'y arriva pas. Un devin révéla ma cachette et Ulysse se joua de moi en me forçant à révéler ma véritable nature. Ma pauvre mère! Je ne peux imaginer son chagrin si je viens à mourir, mais je crois qu'elle a compris que plus rien ne peut être fait à présent. C'est elle qui m'a fourni mes nouvelles armes et qui m'encourage à venger Patrocle. Je crois qu'elle a enfin accepté l'homme que je suis: celui qui surpasse son père en toutes choses, celui que Zeus a craint d'enfanter, le grand héros. Celui qui n'a même pas su protéger son ami.

Pardonne mon long discours, j'ai bu beaucoup trop de vin cette nuit. L'aurore aux doigts de rose approche et je n'ai pas encore dormi. Je suis resté sur mon navire toute la nuit, j'ai admiré les étoiles et la lune, le ciel si vaste et noir. J'aime être ici, sur l'eau. C'est si paisible. Si seulement tu pouvais être ici avec moi, si seulement Patrocle était ici. J'ai une envie folle de le voir, de lui parler, de l'embrasser, de caresser ses beaux cheveux. Il me manque tellement. J'ai l'impression qu'on m'enfonce un couteau dans le coeur.

Avec amour,

Achille



Mon Tendre Ami,
 
Je suis très honorée par ton amitié, et pour moi aussi, cette correspondance est des plus délicieuses.
Je suis honorée d'être la seconde ou la minute apaisante dans ta journée.
 
Sais-tu que Troie va tomber, puis disparaître, au point de devenir quasiment introuvable à mon époque?
Nous avons retrouvé quelques pierres, mais beaucoup de chercheurs qui, comme moi, auraient aimé te connaître, ne sont pas du tout d'accord et refusent de qualifier ces ruines comme étant celles de Troie.
 
Ce que je sais d'Agamemnon remonte uniquement à l'époque de ce siège et après. Je sais comment il partira de Troie, et qui sera son trophée. Je connais également sa mort. Mais je ne connais pas sa jeunesse.
Veux-tu me la conter? Si tu le désires, je te dirai sa fin aussi.
 
Mon Achille, comme tu le dis, ta mère a tout essayé, tout tenté pour te créer un autre destin, et malgré son statut de déesse, elle n'a pu parvenir à ses fins. C'est triste, bouleversant, mais c'est ainsi que tu rentres dans la légende, et d'ailleurs qu'elle aussi rentre dans la légende, car on n'en parlera plus qu'à travers toi.

Tu es un Grand Héros, mi-homme mi-Dieu, mais comme ta mère tu ne peux déjouer et réécrire le destin de ceux qui te sont chers.
Patrocle a eu la vie dont il rêvait à tes côtés, et il en est ainsi. Je comprends qu'il te manque, si moi je représente une seconde de douceur, lui était les heures d'amitié, d'amour, de fraternité, d'entente absolue; au beau milieu de l'horreur.
 
Mon bel ami, il veille sur toi, il te regarde, il aimerait certainement que tu sentes sa présence qui tente de te réconforter.





Salut à toi, ô Ambre Ella, miel de mes nuits!

Tu dis qu'on ne parlera plus de ma mère qu'à travers moi. Aurait-on oublié la façon dont elle a recueilli Héphaïstos? Parle-t-on encore des ruses de mon père pour la séduire? De leur mariage? Ne raconte-t-on plus sa jeunesse, avant le mariage de sa soeur Amphitrite avec le bouillant Poséidon? Les Néréides sont-elles ignorées désormais?

Agamemnon et Ménélas sont les fils d'Atrée, les petits-fils de Pélops et les arrière-petits-fils de Tantale. Ces noms te sont-ils familiers?

Atrée et Thyeste, fils de Pélops, se battaient pour savoir qui règnerait sur le royaume de leur père. Atrée remporta tous les défis et devint roi. Alors, Thyeste corrompit la femme d'Atrée, croyant pouvoir déjouer son frère et pour cela fut banni. Atrée garda les enfants de Thyeste comme otages et bien des années passèrent ainsi. Un jour, Thyeste fut convoqué par Atrée et les deux frères résolurent de faire la paix. Atrée commanda un grand banquet et Thyeste se goinfra comme s'il n'avait jamais mangé, comprenant trop tard qu'il se gavait de la chair de ses enfants. La guerre reprit de plus belle et Thyeste viola sa propre fille afin d'engendrer un enfant qui exécuterait sa vengeance, Égisthe, mais la mère de l'enfant, horrifiée, l'abandonna à la naissance. Instruit par des devins, Atrée recueilli Égisthe et l'éleva comme son fils, avec Agamemnon et Ménélas. Quand Égisthe eut atteint l'âge d'homme, Atrée l'envoya tuer Thyeste, mais le père et le fils se reconnurent et Égisthe assassina plutôt Atrée. Agamemnon et Ménélas auraient dû mourir eux aussi, mais Agamemnon réussit à se cacher et à s'échapper avec son jeune frère. Ils trouvèrent refuge à Sparte, devinrent les gendres de Tyndare (Agamemnon épousa Clytemnestre et Ménélas épousa Hélène), rassemblèrent une immense armée et défirent Thyeste. C'est ainsi qu'ils reprirent par la force ce qui leur revenait par la naissance. Ce double droit fait d'Agamemnon un roi puissant. Il n'est pas étonnant que les princes l'aient élu généralissime de l'armée.

Je suis curieux d'entendre la suite…

Ainsi, Troie s'est partiellement effacée de la mémoire des hommes. C'est incroyable! Elle paraît si puissante aujourd'hui. Peut-être les tremblements qui secouent violemment la terre depuis quelque temps auront-ils quelque chose à voir avec cette disparition. Poséidon nous soutient et ses secousses peuvent être fatales pour les fortifications d'une cité. Dis-moi, qu'en est-il de mon tombeau? Héphaïstion, le favori d'un prince nommé Alexandre, m'a écrit dernièrement et m'a dit s'y être rendu. Un adorable jeune homme, soit dit en passant.

Que les dieux te gardent, douce Ambre!

Achille



Mon Achille,
 
Non tu as raison, j'ai exagéré les faits.
Bien sur on continue de conter ses histoires, bien que j'ignore totalement comment ton père a séduit ta mère.
Mais sans aucun doute, ta mère apparaît le plus souvent dans les récits te contant, et la majeure partie de mes congénères ne la connaît qu'ainsi.
De nos jours, autant de peuples que de mythologie, c'est passionnant tu sais!
Par exemple, ma ville a tellement de contes propres à elle-même! Sais-tu qu'on y raconte que son fondateur n'est autre que Lemmanus?
Lemmanus est le fils d'Oenone, la première épouse de Pâris, renié par ce dernier dès qu'il a posé les yeux sur Hélène.
Il avait quitté Troie lorsqu'elle était déjà bien engrossée, la malheureuse a donné naissance à un fils magnifique, et déchanta lors du retour de son piètre mari avec à son bras la Reine de Sparte.
 
Je ne connaissais absolument pas l'histoire de ce fou d'Agamemnon.
Sa cruauté ne m'étonne dès lors plus du tout.
Voici la suite mon ami...

Troie va tomber, c'est certain, et cela ne sera pas étranger à ta force et ton courage. Après l'avoir pillée à l'aide de ses soldats, Agamemnon et ses officiers se partageront les prix de guerre, qui sont aussi les femmes, comme tu le sais. Agamemnon capitulera complètement à la vue de l'une d'entre elles, au point de laisser l'or aux autres.
Il s'agira de Cassandre, et il va tant s'éprendre d'elle, contre son gré, qu'en arrivant à Mycènes, la prêtresse d'Apollon sera tombée enceinte et il voudra en faire son épouse.
Pendant toutes ces années loin de sa cité, Agamemnon aura définitivement perdu respect, crainte, ou quelque amour de sa femme.
Celle-ci s'aidera de son amant pour se débarrasser du roi, et ainsi venger sa fille, venger son honneur, venger Hélène aussi.
 
Je ne connais pas ton tombeau, mon ami.
Peut-être aurai-je l'occasion de m'y rendre un jour.
Je sais seulement qu'une grande princesse européenne fera bâtir en ton honneur statues et temple sur une île paraissant comme celle de ta naissance. Sissi était folle amoureuse de toi, à travers les récits de ton histoire et les statues te représentant.
Sais-tu que Sissi sera poignardée par un fou dans ma ville aussi, tout près du sublime lac portant le nom du fils de Pâris?

L'Histoire du monde, mon coeur, est tellement complexe...
 
Dors tranquille, ce soir je reste près de toi.
 
Ambre Ella




Ambre à la belle bouche,

Zeus et Poséidon convoitaient tous deux ma mère, mais une prophétie disait que l'enfant né de Thétis surpasserait son père en grandeur, en puissance et en gloire. Ni Zeus, ni Poséidon ne désiraient pareil fils, et leur crainte était qu'un autre immortel l'engendre et menace ainsi l'ordre du monde. Les dieux tinrent conseil et il fut décidé qu'un mortel s'unirait à Thétis. Ce mortel était mon père Pélée. Bien entendu, ma mère ne voyait pas les choses d'un oeil favorable et nombreuses furent ses tentatives pour échapper à Pélée, mais mon père l'agrippa et ne lâcha pas prise. Elle se métamorphosa à plusieurs reprises, mais Pélée tint bon et se fit finalement maître de la déesse. Après cette union, les dieux organisèrent leurs noces et ma mère s'y résigna, car elle me portait dans son ventre et m'aimait déjà d'un amour inconditionnel. C'est lors des noces de mes parents que la déesse Éris, furieuse de n'avoir pas été invitée, jeta au milieu des convives une pomme d'or gravée de l'inscription: «à la plus belle». Héra, Athéna et Aphrodite se disputèrent l'honneur et Zeus dut s'interposer en désignant un humble mortel pour départager les déesses. Pâris, alors simple berger, fut choisi et tu connais la suite, je crois.

Dans quelle cité vis-tu? Tu dois te trouver dans les parages puisque tu me dis descendre des peuples de l'Ida? Je suis confus d'avouer que j'ai souvent attaqué ces peuples.

Connais-tu le nom de l'amant de Clytemnestre? Car ici, les rumeurs racontent qu'Égisthe, fils de Thyeste, s'est installé à Mycènes. Est-ce lui qui trahira Agamemnon? Je promets de n'en rien dire. Je sais que les prêtres de Dialogus n'apprécient guère les indiscrétions, mais je brûle de savoir si la malédiction, jetée sur Pélops et ses descendants, se concrétisera.

Je connais cette reine Sissi dont tu me parles. Elle m'a écrit il y a longtemps, avant la mort de Patrocle. Elle craignait très fort ma mort et voilà que tu m'annonces qu'elle-même est décédée par la main d'un ennemi. Quelle tristesse! Elle écrivait des vers superbes!

Que les dieux te protègent, ma belle, ma douce amie.

Achille




Mon Achille,
 
J'ai dû m'éloigner un moment, j'ai traversé une période difficile.
Tu m'as manqué, mais je ne voulais pas plus alourdir ton quotidien de mes complaintes.
Ne t'inquiète pas, je vais bien. Comment vas-tu?
 
Je répondrai à tes précédentes questions dans ma prochaine missive.
 
Avec tout mon amour,
 
Ambre



Ma tendre Ambre,
 
Tu m'inquiètes! Ne me laisse pas ainsi dans l'inconnu. Je préfère entendre tes complaintes que de croire faussement à ton bien-être.
 
Quant à moi, je ne te cacherai pas la vérité. Il me semble que je m'enfonce dans une horreur sans nom. J'ai épargné douze Troyens aujourd'hui en les faisant mes prisonniers. Les pauvres se voient déjà vendus comme esclaves et rachetés par leur famille, mais le sort que je leur réserve est tout autre.
 
Amour,

Achille