Christine Guinchard
écrit à

   


Achille

     
   

Passe-temps, femmes et autres questions

    Salutations, Achille aux pieds légers!

C’est pour moi un honneur que de pouvoir entamer une correspondance avec un héros dont la gloire ne s’est pas éteinte chez les gens de valeur. Pardonne si tu le peux à celles et ceux qui te reprochent de combattre: notre époque est si différente de la tienne qu’ils ont du mal à imaginer ce que combattre pour la gloire et l’honneur signifie.

Je suppose que tu n’as toujours pas repris le combat? Non, bien sûr, si l’Atride ne t’en a pas encore supplié. Mais sois sans crainte: il sera bien forcé de s’humilier devant toi un jour. D’ailleurs, je ne crois pas que le bonheur l’attende dans sa patrie, si tant est qu’il y retourne un jour.

Que fais-tu tout le jour, divin Achille, puisque tu ne combats point? Chasses-tu, joues-tu de la lyre? Aimerais-tu malgré ta colère ressentir à nouveau l’ivresse du combat? Je ne te tromperai pas: la guerre n’est pas une chose que j’apprécie, rejoignant en cela tes correspondants de mon époque. Contrairement à certains d’entre eux, cependant, je puis en comprendre la nécessité, surtout à ton époque. A la mienne cependant, la guerre est une chose sans gloire dans la plupart des cas. Les hommes ne se battent plus réellement eux-mêmes, disposant d’armes dont le pouvoir destructeur défie l’entendement humain.

En tant que femme, je suis faite pour donner la vie, non pour la prendre. C’est sans doute pour cela que j’aspire à la paix. Hélas, les humains sont faibles! Et la soif de pouvoir et de richesses les conduit non seulement à se détruire entre eux, mais encore à détruire la Terre sur laquelle ils vivent!

Pardon de te troubler peut-être avec ces perspectives peu réjouissantes, fils de Pélée. Ces faits ne se produiront toutefois que bien après ta mort, dans une époque étrange où tous semblent atteints de folie, mais où le souvenir de ta force et de ton courage n’a pas été perdu.

Te demandes-tu parfois ce que seraient tes relations avec les Troyens si Alexandre n’avait pas enlevé Hélène? Qui parmi eux pourrait être ton ami? Hector peut-être? Son souvenir a également traversé les siècles, et, bien que sa gloire soit moins grande que la tienne, on se rappelle de lui comme d’un homme valeureux.

Je me demande également quel est le statut des femmes à ton époque. Il me semble savoir que, mis à part les Amazones, elles se contentent le plus souvent de tenir la maison. Cela a bien changé de nos jours. «L’égalité des sexes» est quelque chose dont tu as, je crois, déjà entendu parler. Qu’en penses-tu? A mon sens, le terme même est hypocrite. «Égalité», oui, dans le sens, où une femme n’est pas plus bête qu’un homme, où les femmes ne doivent pas se soumettre aux hommes, comme si elles leur étaient inférieures. Mais les hommes et les femmes restent forcément différents. Ils ne raisonnent pas de la même manière, ils n’ont pas les mêmes ambitions, et ils n’ont évidemment pas les mêmes capacités physiques! (Sans quoi l’avenir de la race humaine me paraîtrait quelque peu compromis!)

Mais cette prétendue égalité est souvent bien hypocrite. Les femmes exercent un métier, oui. Mais cela ne les dispense pas de tenir la maison et de s’occuper des enfants. Elles ont ainsi deux fois plus de travail. Et les gens trouvent cela normal, elles-mêmes y compris! J’ai été injuste peut-être: cela va certainement te sembler étrange, mais de plus en plus d’hommes participent à la tenue du ménage. Juste répartition après tout: si les femmes travaillent au-dehors comme les hommes, pourquoi les hommes n’aideraient-ils pas leur femme?

Je t’ennuie peut-être, Achille au courroux redoutable. Si c’est le cas, sache que telles n’étaient pas mes intentions.

Je te salue, ainsi que ton ami Patrocle, dont le souvenir a traversé le temps jusqu’à moi.

Christine


Salut à toi, Christine!

Pardonne, amie, mon retard à répondre à ta lettre. Nous sommes partis pendant plusieurs jours en mer afin de trouver quelques navires à piller. L'hiver est rude et les vivres manquent. Heureusement, nous avons croisé de riches marchands et leur cargaison précieuse. Maintenant, nous pouvons prendre un peu de repos dans notre baraque et regarder ces pauvres fous d'Achéens se faire faucher sur la plaine où sévit toujours la guerre avec les Troyens.

Je te remercie pour tes encouragements, femme, mais je n'espère guère voir l'Atride s'humilier devant moi. Il est déjà trop tard, et ma propre humiliation est une blessure à mon coeur que même mon brave Machaon ne peut guérir.

Le jour, je m'amuse avec mes hommes, les courageux Myrmidons, je joue de la lyre et chante, je chasse sur les territoires environnants et, parfois, je m'en éloigne pour piller des cités alliées aux Troyens ou des vaisseaux naviguant sur la plaine marine. Je combats encore, mais plus aux côtés de ces faux frères, ceux à la solde de ce mercenaire d'Agamemnon. Je laisse Zeus accomplir son oeuvre. Il pousse Hector et son armée, leur donne l'ardeur au coeur et, bientôt, les Achéens n'auront plus qu'à me supplier de leur venir en aide. Lorsque ce jour viendra, l'Atride tombera en disgrâce, et un autre que lui prendra sa place sur les trônes de Mycènes et d'Argos les bien bâties.

Les Troyens n'ont jamais été mes amis. Peut-être en effet auraient-ils pu le devenir, mais de ma Thessalie natale, cette riche cité lointaine ne nous intéressait guère! Alexandre et Hélène ne sont qu'une goutte dans la mer de discorde qui opposent les Troyens aux Achéens. Parfois je me demande si l'enlèvement d'Hélène n'est pas un plan imaginé par Agamemnon et Ménélas. Une bonne excuse pour embarquer les princes en quelque sorte. Avant, les Troyens bénéficiaient de l'appui des puissants Hittites, mais ce peuple s'est trouvé affaibli par les guerres contre les hommes des cités qui bordent l'Égyptos. Ils n'interviennent pas, ni en faveur des Achéens, ni en faveur des Troyens.

Hector est certes brave, mais il ne peut prétendre égaler ma puissance. N'importe quel de mes hommes pourrait le vaincre vêtu de mon armure tant sa peur de mon nom est grande!

Toutes mes correspondantes se sont offusquées à cette idée, mais les femmes sont la possession des hommes. Elles appartiennent à leur père, à leurs oncles ou à leurs frères pour ensuite appartenir à leur époux, à leurs fils ou à leurs neveux. Je consens à discuter avec vous, femmes de demain, car Dumontais semblable à un dieu par la tête m'a assuré qu'ainsi je devais agir. Normalement, je n'adresserais pas la parole à une femme. Ce serait manquer de respect à l'homme qui la possède. Si elles n'appartiennent pas à un homme, elles appartiennent alors à un dieu ou à une déesse. Ce n'est pas parce qu'elles sont plus bêtes, mais parce qu'elles sont faibles. Sans la puissance de notre bras pour les protéger, qu'adviendrait-il d'elles? Elles ne peuvent se défendre seules. Par contre, si un jour une femme me protège et sauve ma vie, je suis bien prêt à filer en échange et même à lui tisser une tunique brodée d'or.

Tu ne m'ennuies pas, femme aux mots ailés. Tes paroles sont douces et raisonnables. Tu me fais un peu penser à Iphigénie, la fille de l'Atride. Peut-être en as-tu entendu parler?

Je te salue, femme! Que les dieux te protègent et te soient cléments!

Achille