Émilie
écrit à

   


Achille

     
   

Myrmidon

    Glorieux Achille,

Ne m'en veillez pas trop si dans ma lettre je semble vous manquer de respect, car ce n'était point mon intention. Les grands hommes sont rares à mon époque. Je n'ai donc pas coutume de m'entretenir avec un homme de votre rang, et soit dit en passant encore moins avec un homme dont les exploits ont traversé les âges.

On m'a souvent raconté les récits de vos exploits, je ne les connais hélas pas tous. On m'a raconté que vous étiez à la tête d'une armée d'hommes invincibles qu'on appelait les Myrmidons, si je ne m'abuse. Ces hommes sous votre commandement, m'a-t-on dit, étaient les plus braves et les plus puissants d'entre tous. J'ignore si l'histoire fut embellie, mais ces guerriers semblaient être bénis des dieux!

J'aimerais que vous me parliez un peu plus de ces Myrmidons. Ce corps de combat me fascine et personne ne semble disposé à m'en dire plus. J'aimerais savoir qui étaient ces valeureux guerriers. Quel genre d'entraînement ont-ils suivi pour être si puissants? Je ne doute point que ce fut le meilleur de toute la Grèce. J'aimerais aussi savoir comment vous vous êtes retrouvé à la tête de ces guerriers redoutés de tous vos ennemis. Votre réputation vous a sûrement aidé, du moins un peu, à obtenir ce rang si prestigieux, à mes yeux de jeune fille.

Je sais fort bien que le statut des femmes de votre époque est fort différent de celles de mon époque et je suis consciente que je tiens à m'entretenir avec vous d'un sujet d'homme. C'est pourquoi je ne vous en voudrai aucunement si vous refusez répondre à mes questions. Je m'excuse à nouveau si je vous ai vexé d'une quelconque façon, car il me reste encore tant de choses à découvrir sur vous.

Avec toute mon admiration et mon respect,

Émilie


Achille te salue, noble Émilie!

Elles sont nombreuses celles qui, pareilles à toi, filles d'un peuple où les dieux n'existent plus, où la gloire est désirée secrètement et méprisée ouvertement, où les femmes sont maîtresses d'elles-mêmes, viennent à moi discourant de sujet qui ne se traitent pas entre inconnus de sexe différent. Mais Dumontais semblable à un dieu par le torse et la barbe, que ma divine mère tient en grande estime, m'affirme que telle est la loi de Dialogus. Culte étrange en vérité.

Ta question m'a mis en fort heureuse humeur, douce Émilie, dont chaque mot est un refrain à mon coeur. Les guerriers qui t'intéressent, ces braves et vaillants Myrmidons, évoquent un tel flot de souvenirs que j'ai dû m'étendre pour dicter; ce déluge d'images du passé s'empare de moi et fait tanguer mon grand corps.

Pour cela, il faut revenir à ma tendre enfance, avant l'âge de sept ans où je fus confié à mon maître, Chiron, et m'éloignai à jamais des terres fertiles de ma douce Phthie. En Phthie, je vivais chez mon père et bénéficiais de l'enseignement de mon bien-aimé maître, Phénix. Lorsque nous étions réunis autour d'un banquet, je m'asseyais sur ses genoux, buvait son vin et mangeait son repas pendant que j'écoutais mon père raconter les hauts faits de son père, mon grand-père, le divin Éaque, maintenant juge des morts aux Enfers, tant son intégrité, sa sagesse et sa clairvoyance étaient admirés des dieux.

Tu dois te demander pourquoi je te raconte tout cela, amie, pardonne je t'en prie ces interminables détours, et écoute bien ce qui va suivre et surtout regarde avec les yeux de l'enfant que j'étais.

Zeus un jour tomba amoureux fou de la Nymphe Égine. Se transformant en aigle, il s'envola, l'attrapa au passage entre ses serres et l'amena avec lui sur l'île Oenone. Là, il l'a séduisit et, de leur union divine, naquit un enfant, Éaque. Cet homme, fils du dieu suprême, possédait la sagesse incontestable des grands hommes, nourrissons de Zeus. Il devint grand roi sur cette île, qu'il nomma Égine en hommage à sa mère. Éaque fortifia l'île de hautes et puissantes murailles, la rendant ainsi inaccessible aux invasions. Partout, on parlait de ce grand roi, puissant fils de Zeus. Cette année-là, les Hellènes souffrirent grands maux. La sécheresse frappait toutes les campagnes d'une mer à l'autre. La famine régnait en maîtresse sur la terre. On questionna la Pythie à Delphes, qui affirma que seul Zeus pourrait nous sauver et que Zeus n'écouterait la voix que d'un seul homme, Éaque. Mon grand-père pria donc son père et lui parla en de tels mots de sagesse que Zeus pardonna aux hommes et fit tomber la pluie salvatrice.

Mais la vindicative Héra, jalouse à mourir, n'oublia pas l'adultère de son époux et, un jour, frappa tous les habitants du royaume de la peste, à l'exception de mon grand-père. Les hommes tombaient morts sur d'autres cadavres et ceux qui survivaient se tranchaient la gorge d'horreur tant le spectacle faisait peine à voir. Sur l'île flottait une odeur de putréfaction qui éloignait les oiseaux et les poissons. Éaque pria à nouveau son père et lui demanda comment il pouvait régner sur une terre où nul autre être vivant n'existait. Zeus eut pitié de son bien-aimé fils et transforma les seules bêtes encore vivantes sur l'île, les fourmis, en des hommes, des femmes et des enfants vigoureux. Ce peuple prit le nom de Myrmidons,
myrmêkes pour fourmis.

C'est en mémoire du peuple au sein duquel il fut élevé que mon père, Pélée, roi de Phthie, nomma les guerrier de son armée, les Myrmidons. Armée qui m'a suivi sur les côtes phrygiennes, en Troade, pour combattre le roi Priam et son infâme fils.

Ma présence à cette guerre était écrite dans le ciel. Ma mère, la néréide Thétis aux pieds d'argent, était vouée à donner naissance à un fils qui surpasserait la gloire de son père. Zeus choisit mon père, et ainsi je devins l'homme de la prophétie. Mon destin est de devenir un héros, car nul descendant de Zeus ne devrait être éloigné de l'île des Bienheureux après sa mort. La prophétie disait que Troie ne pourrait être prise, sans le plus grand guerrier de Grèce, Achille. Quant aux Myrmidons, il était tout naturel que l'armée de mon père m'accompagne.

Tu me plais, Émilie, je te souhaite grands biens sur cette terre et dans le royaume d'Hadès!

Achille


Noble Achille,

J'ai lu et relu maintes fois votre lettre. Il n'y a point de mot pour exprimer ma gratitude ni ma joie. Je n'ai rien à vous pardonner puisque vos «interminables détours», comme vous dites, m'ont permis d'apprécier encore plus le récit que vous avez bien voulu partager avec moi. Vos mots sont ailés et m'ont fait rêver de cette époque révolue pour moi qu'est la vôtre.

Vous avez une bien piètre opinion de mon monde et j'en ai honte. Je ne peux vous blâmer, car il m'arrive trop souvent de mépriser mes semblables corrompus par leurs richesses et leur individualisme. Les dieux ne sont pas disparus, Maître Achille, bien au contraire. Ils sont toujours présents, car il reste des gens comme moi qui croient en la puissance divine. Que les dieux soient multiples ou uniques, toute divinité qui a été vénérée a sa place dans mon coeur. Il ne faut pas trop en vouloir à ces hommes imbus d'eux-mêmes qui ont perdu la foi et ne jurent que par leur petite personne.

Pour vous il est peut-être difficile de concevoir le concept des femmes maîtresses de leur personne, mais pour moi c'est le prestige de la guerre. À mon époque, les guerres sont peu nombreuses et controversées, elles découlent souvent de scandales politiques ou d'idées sordides d'un seul homme. Où il n'y a ni gloire ni honneur à aller chercher, puisque c'est seulement le plus rapide des deux adversaires qui réussit à tuer son ennemi. Dites-moi, Maître Achille, vous qui vivez à cette ère ou la valeur d'un homme se mesure à son courage sur les champs de bataille, ce que mes yeux ne voient pas derrière ce rideau de sang. Votre concept de la gloire et du respect que celle-ci entraîne est certes bien différent que celui véhiculé de nos jours. Je n'ai toujours vu que futilité de s'entretuer pour un bout de terre, s'emparer des richesses d'un royaume ou encore pour une femme, si belle soit-elle. Je suis consciente que je n'en comprends pas toute l'essence. Je ne peux comprendre puisque je ne vis pas selon la mentalité de votre époque, et non parce que je suis une femme! À mon époque beaucoup de femmes prennent les armes sans être amazones. J'aimerais voir cette réalité avec vos yeux afin d'y voir plus clair.

Pardonnez une fois encore mon ignorance. Je ne voulais point vous blesser ou vous choquer. J'espère qu'une fois encore vous accepterez de m'apprendre.

Que vos exploits survivent encore longtemps aux ravages du temps.

Émilie


Amie,

Comme tu dis vrai, Émilie à la sage parole. Je vais donc essayer de comprendre un peu mieux ton monde, seulement pour toi, douce amie. Un jour, un homme de ta civilisation m'a dit que vos guerriers étaient si avancés dans l'art de tuer qu'ils s'en étaient dégoûtés. Il me faut avouer que dans de telles conditions, je respecte ce choix. Moi-même, n'ai-je pas arrêté de me battre et laissé la guerre aux autres? Malheureusement, ce n'est pas par manque d'amour pour le combat!

Tu sais, je ressens une si grande euphorie lorsque tous les muscles de mon corps tendus comme la corde d'un arc, se meuvent avec une rapidité et une force divine. L'ennemi en face de moi, l'odeur acide de ma peau, le sang chaud qui s'écoule, la volonté de dominer,
la conscience de dominer, rien de cela ne pourra jamais rencontrer son pareil sur cette terre. Il me manque ce temps où avec mes fidèles chevaux, Xanthios et Balios, je terrorisais les cités de la côte d'Asie, Thèbes, Lyrnessos, Adramytion, Phocée, Smyme, Clazomènes, Colophon… Imagine toutes ces cités ployant devant ta supériorité, obéissant à ta seule volonté, craignant la moindre de tes désapprobations, le regard de vénération des autres hommes levé vers ta puissance unique. Tout cela est un sentiment que si tu ne l'as jamais vécu, tu ne peux pas comprendre, Émilie à la belle bouche. Comme je ne peux comprendre la réalité d'une femme, même si j'en ai incarné une pendant de nombreuses années, séduisant même mon épouse sous ce déguisement!

Cela dit, j'essayerai, en hommage à ta sagesse, d'être moins farouche et de vaincre cette incompréhension qui m'oppose si souvent à ceux de ta race.

Que les dieux te chérissent, amie, douce et aimable amie!

Achille