Héphaïstion
écrit à

   


Achille

     
   

Moi, l'autre Patrocle

    Tendre Achille,

J'errais dans les brumes des ténèbres avant de m'illuminer de sciences et de sagesse. Je ne savais pas encore tenir un cimeterre de bois que ton nom résonnait déjà en mon sein comme des millénaires de gloire. Je te dois tout, je le pense, si j'en suis là, s'il me garde près de lui, encore et toujours.

Par la grâce des dieux, Achille, je ne puis vivre sans ton souvenir. Alexandre et moi-même avons grandi pour marcher dans tes pas, aussi lointains furent-ils.

Il a toujours dit que j'étais son Patrocle, cet amant qui t'était si cher, et à qui il aime me comparer de par mon allégeance et ma loyauté. As-tu finalement trouvé le repos dans ses bras, en ses cuisses aux Champs-Élysées? Je ne vis que dans ce but.

J'ai enfin compris ce que signifiait mourir jeune, vivant éternellement.

A tout jamais tu vivras, Achille, fils d'un homme, descendance aimée d'une divine beauté.

Hephaïstion, simple mortel, général et aimé.




Achille te salue, Héphaïstion!

Je n'ai pas encore connu le repos éternel, j'en suis encore à la vengeance. Je fais payer ces chiennes de face, ces Troyens maudits qui ont envoyé en Hadès mon noble et bien-aimé Patrocle. Hector vit, tandis que mon ami est mort, mais le souffle du fils aîné de Priam s'interrompra bientôt, je le sens.

Ainsi donc, ton Alexandre marche dans mes pas et honore ma mémoire. Pour un homme bien vivant comme moi, cette pensée est étrange. Qui est-il? Que fait-il? Parle-moi de lui, de toi, de vos exploits.

Tu me dois l'amour que te porte ton ami? Tu es son Patrocle? Ne crains-tu pas, que pareil à lui, ta destinée soit tachée de sang et de larmes? Connais-tu le prix à payer pour être le Patrocle d'Achille? Ne sais-tu pas que des souffrances terribles t'attendent? Dis-moi, en as-tu conscience?

Que les dieux t'accompagnent et te protègent!

Achille




Cher Achille,

Tu vois, si touché de cette attention que tu me portes, de ce temps que tu as pris pour me répondre, je suis comme ces païens qui se pâment à la lecture de mes édits, mais je suis tout autant impressionné de ton initiative et du contenu de la missive qui en résultait.

Je sais, moi, ce qu'il est advenu de ton ennemi, tout comme je sais ce qu'il adviendra de toi. Je me sens si impuissant, j'aimerais te dire de protéger ce tendon, comme s'il eût été en ton pouvoir de maîtriser les gestes de ton amant; mais par Athéna je m'en garderai, la destinée est ce qu'elle est. Aphrodite reste encore inconsolable de la mort horrible et des sévices infligés à son favori, cet éleveur de juments d'Hector par le plus beau et le plus fier des Grecs, Achille fils de Pelée.

Alexandre aurait pu élever un culte à ta mémoire si cela n'était pas défendu par les dieux et châtié de mort précoce. Son père l'avait fait, il y a longtemps. En effet Philippe, roi de Macédoine avait fait élever une statue à son effigie au panthéon des dieux; pour ce fait il est mort assassiné par un éphèbe dont il avait souillé la pudeur quelques jours plus tôt. Quelle ironie! Les dieux peuvent vraiment faire de vous leur adoré et vous punir le jour suivant.

Il est donc celui qui, dans ce monde, t'accorde le plus haut intérêt et le plus grand crédit, car effectivement, il a grandi, tout comme moi avec ta légende, qui perdurera encore et encore pour les siècles à venir, en espérant pouvoir l'égaler un jour, ne serait-ce que dans un autre domaine. Il s'est alors mis en tête de poursuivre le rêve d'Hercule en allant jusqu'aux confins du monde, et nous y sommes parvenus, je pense. Tu souhaites savoir qui est Alexandre et ce qu'il a accompli, je vais te le dire.

Alexandre III de Macédoine, roi, que dis-je empereur de Macédoine, de Grèce, de Perse, d'Égypte et d'Inde, est le plus grand conquérant que cette terre eût enfanté, le général le plus valeureux qu'il m'ait été donné de rencontrer et l'homme le plus généreux qu'il puisse exister. Alexandre est allé aux confins du monde pour tout voir, tout savoir, accompagné de la plus grande armée qui soit et des plus braves soldats. Sa capitale est Babylone et les villes d'Alexandrie sont déjà bien nombreuses en ce monde connu. Il a accompli tout cela en à peine quinze ans et a réconcilié le peuple hellénique avec les barbares, chose qui était complètement hors d'atteinte lorsqu'il est venu au monde, avec pour Zeus comme père et Olympias des terres brunes pour mère.

Quant à moi, son Patrocle je suis son plus fidèle ami, son âme comme il dit parfois, son coeur et son sang. On me demande souvent de parler de moi, mais je suis si minuscule à côté de vos exploits communs... de votre passion. Je suis actuellement Chiliarque, je n'ai aucune région comme satrape. En fait très peu d'entre nous, ses amis proches, nous partageons son royaume car il a allègrement laissé les terres conquises à ses anciens ennemis en tant que tutelle. Je ne sais comment je fais pour rester en vie malgré le titre qu'il m'a confié, car il signifie qu'à sa mort, si je suis toujours là, je devrai tout prendre en main. Et en vérité je ne le souhaite pas tant que cela, car si je me bats, je le fais pour lui; vivre seul, sur sa dépouille est une chose qui me serait impossible.

Achille, regarde: de ton temps comme du mien, il y a toujours les mêmes choses, le bon vin, les fleurs printanières, l'écume salée, la chair et le raisin, mais vois comme je suis las et sombre depuis ces derniers temps. Nous sommes revenus d'Inde il y a trois semaines car l'armée nous pressait de le faire, ne supportant plus d'être loin de chez elle. Nous avons reconnu qu'il en était de même pour nous finalement, mais je me sens faible et n'aspire plus à me battre. J'aimerais me retirer dans une petite maison, sur des hauteurs vallonneuses et vertes, manger du mouton à la broche, des olives et du bon pain; je voudrais vivre de mes cultures, de mes ressources, seul avec lui. Poursuivre le rêve d'autres est à présent révolu et je ne puis continuer.

Je te dois l'amour que me porte Alexandre car comme le vôtre, il est sain et pur. Il lui arrive encore de m'appeler Patrocle, oui, parfois, surtout depuis que nous sommes passés sur le site de Troie, ville à présent réduite en ruines, pour vous faire l'hommage qui vous était dû. Je ne crains plus que ma destinée soit souillée d'une telle manière, car elle est déjà emplie de sang et de larmes. Si le prix à payer pour perdurer comme étant celui qui fut aimé du plus Grand est de mourir, alors je suis prêt et qu'une mort honorable me cueille sous peu. Comme j'y aspire! des souffrances il y a eu, des souffrances il y a, des souffrances il y aura.

Lorsque nous avons passé la grande mer pour arriver sur les terres du Pharaon, ses prêtres ont confirmé à Alexandre qu'il était bien le fils du dieu des dieux, Zeus Amon, et que sa destinée serait aussi glorieuse que la tienne, mais également aussi tragique et courte. En secret il a cherché à savoir ce qu'il adviendrait de sa soeur, de sa mère, de sa monture et de moi, il a confessé que tous vivront avec le poids des larmes pour finir dans le sang et la quintessence.

J'en ai conscience, bel Achille, j'en ai conscience.

Je n'ai besoin des dieux si tu me guide à travers les ténèbres, jusqu'à la maison d'Hadès. Je te supplie, par toutes ces idoles qui me délaissent pourtant, de le faire. Crois bien que je prierai chaque jour encore de ma vie, pour que tu trouves ce repos éternel que tu cherches, même si je suis intimement convaincu que dans cette partie du monde, ton icône trône déjà aux Champs-Élysées parmi les plus grands guerriers de ce monde.

Hephaïstion


Achille te salue, noble Héphaïstion!

Que me dis-tu là, mon frère? Les Immortels s'opposent aux statues d'Achille aux pieds légers? Est-ce possible que le père de ton bien-aimé ait ainsi péri? Cela ne saurait être! C'est une abomination! Qu'aurais-je donc fait pour mériter pareil offense, moi le guerrier valeureux, l'ami fidèle et le coeur pur? Renseigne-moi davantage, je t'en prie, mon frère.

Ainsi donc, mon sort est scellé, je tuerai l'infâme Hector et je mourrai. Sache qu'il n'est nullement le favori d'Aphrodite, qui s'est plutôt éprise d'Alexandre le couard, un autre Alexandre que le tien, qui se cache des ennemis et préfère les plaisirs de la couche d'une femme plutôt que les honneurs du combat. Quant à moi, je préfère combattre et mourir ou combattre et vivre, mais jamais fuir et vivre car ma vie ne vaudrait plus la peine d'être vécue.

Alexandre me semble bien glorieux dans chacun de ses actes. J'aurais aimé le connaître. Et toi aussi j'aimerais te voir. Tu me rappelles mon bon Patrocle, toujours sage et tempéré, d'un caractère doux quoique courageux. Je les ai perdus, ses conseils justes qu'il me prodiguait, je l'ai perdu, lui, le plus précieux de mes compagnons. Combien de temps encore devrais-je vivre avec ce couteau planté dans mon sein? Il est béni des dieux Alexandre qui conserve son Héphaïstion, car Achille a déjà un pied chez l'Hadès depuis que son Patrocle l'a quitté.

Je serai là pour t'accueillir, si le maître des Enfers le permet.

Achille