Lettre du Prince de Condé
       

       
         
         

Louis II de Bourbon

      Achille,

Ne m'en veuillez point, je vous prie, de vous appeler tout simplement par vostre prénom. Comme un si grand nombre d'années nous sesparent, je me voyois mal vous donnez du «Monsieur», ou du «Monseigneur».

Vous ne me connoissez point, mais moy je vous connois. Les rescits de vos exploits, qu'ils soient des faits historiques ou non, et la rumeur de vostre gloire sont parvenus jusques à mon espoque, qui se trouve à estre l'an de grasce 1686. Cette date ne doit pas vous en dire beaucoup plus, de toute façon.

Laissez-moy d'abord me présentez à vous, chose que j'aurois desjà dû faire depuis le début. Je me nomme Louis de Bourbon et je suis le Prince de Condé. Je suis, comme vous, un homme de guerre. Je me flatte d'exceller dans cet art qui est celui de faire la guerre et je ne crois point me vanter en disant cela: l'on m'a donné le qualificatif de «grand» et l'on m'a souvent comparé au dieu de la guerre. Comme j'adore débattre de toute chose et que je me flatte d'avoir eu de tout tems l'esprit assez ouvert, je me suis dit, cher Achille, qu'une discussion entre deux guerriers pourroient estre des plus intéressantes. Sans doute pourrions nous discuter de la guerre à nos espoque respectives et je suis certain que de là pourroit descouler une quantité d'autres sujets de discussion.

Si le coeur vous dit s'accepter mon invitation, rendu possible grasce à Dialogus, j'attendrai une response de vostre part.

Dans l'attente de cette response, je demeure, cher Achille, vostre desvoué,

Louis de Bourbon

 

       
         

Achille

      Réjouis-toi, mon frère!

J'ai bien reçu ton message et je suis ravi d'échanger avec un homme comme toi. Dans toutes les tablettes d'argile qu'on m'envoie, on me répète sans cesse que le combat est indigne et on me traite comme si je n'étais qu'un prédateur tuant toux ceux qu'il rencontre! Que Zeus porte-égide frappe ces impudents jaloux au coeur de cerf! Reçois-tu aussi ces injustes blâmes? T'accable-t-on d'insultes creuses pour t'être démarqué parmi la multitude et avoir rejoint la caste de ceux qui ne disparaîtront jamais? Le monde ne se conquiert pas avec d'oisifs discours et des manières de femmes! Es-tu de mon avis, Prince de Condé?

Où se trouve le royaume de Condé? Je n'en ai jamais entendu parler. Ce doit être assez loin de la Thessalie ou même de n'importe quel royaume de Grèce, car tu as un bien étrange dialecte. À moins que ton scribe ne se soit cogné la tête trop durement! Dis-moi, est-ce pour la défense de tes terres que tu as pris le chemin d'Arès ou comme moi guerroies-tu loin des tiens pour le bénéfice d'un autre chef?

Tu dois absolument me raconter un peu de ta vie, car il est bien injuste que tu aies l'avantage d'avoir eu connaissance de mes exploits. D'ailleurs, je me demandais, que disent les hommes à mon propos? On m'a déjà parlé des récits me concernant, mais je n'ai jamais cru bon de demander des détails; nos frères du futur semblent bien prompts à dénigrer les gloires, comme si la faiblesse pouvait d'une manière ou d'une autre être une force! On m'a aussi accusé de détester les femmes! Quelle farce! Moi, Achille, qui ne passe pas une nuit sans tenir une femme entre mes bras, je les détesterais! J'imagine que tu connais la sensation, car si j'ai bien compris, tu peux toi aussi parler avec les hommes de demain. Ils causent beaucoup, mais je n'ai, à ce jour, discuté qu'avec un seul autre héros: ce Barca qui a combattu contre le peuple de Rome, des descendants du prince Énée, allié des Troyens. C'est un bien curieux dieu que ce Dialogus, qui réunit des hommes peu importe l'ordre dans lequel ils se sont inscrits sur la voûte du ciel.

J'attends ta réponse avec impatience; entre les jeux, la chasse et les femmes, le temps s'écoule lentement, comme une vague qui n'achèverait plus de s'échouer sur la berge.

Que les dieux te comblent, Louis de Bourbon!

Achille
         
         

Louis II de Bourbon

      Mon cher Achille,

Vous me voyez ravi d'avoir accepter mon invitation. Comme il est vray qu'il est un peu injuste que je vous connaisse sans que vous me connaissiez, je vais respondre à vos questions et vous faire connaistre, lors de nostre correspondance, le monde qui est le mien. Nos deux mondes peuvent sembler bien différents, mais s'il est une chose que la vie m'a apprise c'est que si les contextes changent, les hommes eux ne changent point beaucoup.

Vous me demandez où se trouve le royaume de Condé. Mais Condé, (dois-je dire malheureusement?), n'est point un royaume. Je guerroie, comme vous cher Achille, pour le bénéfice d'un autre chef, mon cousin le Roy de France Louis le quatorziesme. Je suis un prince de sang royal, le Premier prince du sang du royaume de France. Je me suis attaché, tout au long de ma vie, à servir mon Roy le mieux que je l'ai pu et avec les talents dont je disposois, dont un de ceux là et non le moindre estoit de faire la guerre. Vous vous estonnerez peut-estre que je parle de faire la guerre au passé. C'est que j'arrestai de la faire il y a déjà une dizaine d'années pour profiter d'une retraite que mon corps me demandoit expressément. À mon asge et lorsque l'on a ma pauvre santé, l'on aspire à faire des choses moins physiques, bien que je ne dédaigne point d'en faire lorsque mon corps le permet.

À mon espoque, la guerre n'est pas mal vue de ceux qui peuvent s'y distinguer, bien qu'elle soit aussi vue comme un mal nécessaire. C'est à dire qu'on ne la souhaite point car on la sait dévastatrice pour les peuples qui doivent la souffrir et cousteuse pour les royaumes. Cependant, si elle doit estre faite, il n'y a point d'hésitation à avoir. Plusieurs raisons peuvent amener la guerre: la défense de son honneur, la religion, un bris de traité, la gloire... Les guerriers, ceux qui se battent à la teste de leurs armées et, il va sans dire, ceux qui sont victorieux, sont considérés comme des héros, de grands hommes. Donc, l'on ne me blasme point pour mes exploits à la guerre, il s'agit plutost du contraire. Ceux-ci ont fait toute ma gloire et ce dès mon jeune asge. Je remportai ma première bataille d'importance à l'asge de 21 ans, contre les Espagnols à Rocroi. Et vous Achille, quel asge aviez-vous lors de vostre première bataille? Je crois savoir que vous estiez assez jeune, mais je n'en suis point certain.

L'on m'a souvent comparé à Arès et l'on m'a donné la resputation de faire la guerre sanglante. Je préfère dire que je fis la guerre avec bravoure, estant moi-mesme à la teste de mes troupes et entreprenant des manoeuvres parfois osées mais spectaculaires. Je ne suis point de ces généraux qui restent en arrière et qui regardent les autres se battre. Cependant, je sais aussi estre patient et ne point me jeter dans la gueule du loup seulement pour faire de glorieuses manoeuvres. Et qu'en est-il de vous Achille? Quelle façon de faire la guerre préfére-t-on à vostre espoque et quelle façon préférez-vous vous mesme?

En ce qui vous concerne Achille, ce que l'on dit sur vous despend de qui l'escrit. Beaucoup d'encre a coulé et coule encore à vostre sujet et cela depuis bien longtems. La perception que j'ay de vous est que vous estes un valeureux guerrier qui n'a peur de rien, fidèle en amitié et pour qui l'honneur est important, aimant la gloire et désirant laisser sa trace. Vous avez l'attitude d'un Grand. Dites-moi, Achille, ma perception est-elle bonne?

Respectueusement,

Louis de Bourbon

 

       
         

Achille

      Mon frère, tu me perçois comme pourrait le faire mon père Pélée lui-même.

Le courage doit absolument et sans concession faire partie de l’homme, sinon rien ne sert de prononcer son nom ni de l’inscrire sur des tablettes. Un homme -ou une femme- dont la peur guide les paroles et les gestes est plus dangereux que n’importe quelle autre menace. Je ne crains rien, il est vrai, Prince de Condé, et c’est tout simplement parce que rien ne mérite d’être craint. Si des âmes faibles préfèrent s’apitoyer lamentablement, ce n’est guère mon problème.

Je suis fidèle envers ceux que j’aime et qui m’aiment! Personne n’est plus dévoué pour ses amis que le divin Achille, crois-moi. Ceux qui veulent bien se ranger à mon côté et favoriser ce que je favorise pourront toujours compter sur ma dévotion et ma protection, mais l’ami qui unira sa voix à celle de mes ennemis peut tout attendre de ma part: rien ne lui sera alors épargné!

Quant à la gloire, à l’immortalité et à l’honneur, s’ils ne sont pas à la portée de tous, aucun homme ne les a jamais rejetés volontairement, à ma connaissance! À quoi servirait-il de vivre si nos vies s’éteignaient dans l’ignorance des hommes et des dieux? J’irai comme ceux de ma race rejoindre la demeure des héros sur l’île Blanche; à cette fin, je fais de ma vie le portrait de l’éternité que je souhaite. Ce qui me console des injures dont je suis si misérablement accablé par ce peuple ignorant -je parle des âmes de demain-, c’est que, malgré leurs mépris pour mon nom, ils se souviennent encore de moi et que le récit de mes exploits plane sur leur monde comme l’aigle sur les monts. La voilà ma part d’immortalité, cadeau de ma douce mère…

Chez moi, la coutume veut que le chef se batte à la tête de ses troupes, sur un char tiré par des chevaux. À moins d’une blessure grave, nul ne songerait à regarder le spectacle de loin, pas même l’indigne Atride! Mon apparition suffit bien souvent à ébranler la force de mes adversaires. Lorsque j’atteins les premiers guerriers, tremblants derrière leur bouclier, ils ont déjà perdu la moitié de leur force et de leur bravoure, et les percer de ma lance ou de mon épée est aussi aisé que de déchirer la chair d’un nouveau-né. Même les plus braves princes et les plus braves guerriers finissent bien souvent le combat contre moi en s’enfuyant comme des agneaux apeurés. Parfois, je bêle pour accompagner leur humiliante retraite. Je fonce sur mes ennemis comme un oiseau de proie, me souciant peu de mon sort; que la volonté des dieux s’accomplisse! Je suis rapide comme le fauve et puissant comme le taureau; la lance que je possède ne peut être soulevée par nul autre que moi, et la barre de sapin qui entrave la porte de ma cour et que la force de trois hommes est nécessaire pour soulever, je la déplace seul. Je combats depuis que j’ai l’âge de raison. Lorsque j'ai eu sept ans, mon père m’a confié au compétent Chiron et, dès lors, je m’amusai à piller les cités voisines du Mont Pélion avec mes compagnons, les Centaures, et certains exilés prêts à tous les excès. Bien vite, mon nom fut sur toutes les lèvres et cela, même aux tables royales. C’est ainsi qu’ayant entendu parler de mon ardeur et des légendes d’invulnérabilité m’entourant -les Centaures, lorsqu’ils ont trop bu, peuvent parfois raconter n’importe quoi!- le devin le plus consulté du moment, Calchas, vit mon nom apparaître dans la Destinée des Hommes. J’avais neuf ans. Il leur fallut encore deux années pour organiser la coalition avant qu’ils ne se décident à faire de moi leur allié. C’est alors que ma mère, décidée à me soustraire à une mort précoce, me cacha à la cour de Lycomède. Le subterfuge de ma mère les trompa pendant deux années, qui furent pour moi de calme et d’amour. À 13 ans, je partis enfin vers les rivages de la Phrygie.

Peut-être à cause du souvenir de ces rudes chevauchées et de nos impitoyables attaques, je préfère une guerre féroce aux nocturnes ruses et lassantes stratégies. Vaincre l’ennemi par des mensonges et des jeux d’esprit me paraît indigne. Je n’ai jamais eu besoin de surprendre mon adversaire pour l’envoyer choir dans la poussière!

Mais si, mon frère, tu ne fais que guerroyer pour ton cousin, qu’attends-tu donc pour fonder une colonie? Le royaume de Condé n’existe pas? Soit! Bâtis-le, mon Prince! Si je suis toujours en vie après cette guerre, je me ferai un plaisir de t’assister et de réduire à néant toutes les objections et les entraves. Ou alors, si vraiment tu aspires à un repos, pourquoi ne pas venir en Thessalie; mon père serait heureux de t’accueillir à sa table et d’écouter tes récits. Il est, lui aussi, las des conquêtes, et rien ne le réjouit davantage que d’avoir une descendance pour poursuivre son oeuvre dans le monde. Et même si la mort pourpre m’emporte, j’ai toujours un fils, le petit Néoptolème, qui vivra pour assurer le règne de notre famille. Et toi, mon frère, as-tu une femme et des enfants?

Que les dieux te protègent et te chérissent!

Ton frère Achille
         
         

Louis II de Bourbon

      Cher Achille,

Vous avez raison, rien ne mérite d’estre craint, et j’irois mesme plus loin en ajoutant que rien n’est à craindre. Du moment que l’on sait ce que l’on peut et ce que l’on vaut, pourquoi craindre quoi que ce soit? Ne pensez-vous pas, cher Achille? La confiance en soi va de pair avec le courage, dans une guerre ou toute autre situation de la vie. L’on m’a appris très jeune qui j’estois et ce que j’estois dans le monde. J’ay appris moy-mesme ce que je valois et j’en fus toujours fier. Dès ce moment, plus rien ne méritoit d’estre craint. Peut-estre est-ce trop d’orgueil? C’est en tout cas l’orgueil que devroit avoir un prince.

J’aime la coutume de votre espoque qui veut que le chef se batte à la teste de ses troupes. Il n’y a pas si longtems encore, non loin de l’espoque où je vis, c’estoit encore la coutume. Malheureusement, et bien souvent, les chefs préfèrent rester bien cachés derrière leur armée pour décider du sort de la bataille ou parfois on les oblige à y rester dans le but de les protéger. A-t-on absolument besoin d’estre loin pour avoir une vue d’ensemble? Je ne crois pas que l’on puisse vraiment comprendre la guerre sans l’avoir vescu. L’odeur du sang, de la poudre (en ce qui concerne mon espoque), de la poussière, de la mort… Savoir faire la guerre n’est point seulement savoir la commander.

Je souris en lisant cette phrase de votre dernière missive: «Mais si, mon frère, tu ne fais que guerroyer pour ton cousin, qu’attends-tu donc pour fonder une colonie? Le royaume de Condé n’existe pas? Soit! Bâtis-le, mon Prince!». Laissez-moy vous parler un peu de mes relations avec le Roy mon cousin, et vous comprendrez mieux pourquoi il m’est impossible de songer à faire une telle chose, bien que j’en eu presque la chance à un certain moment. Le Roy mon cousin est devenu Roy à un très jeune asge: il n’avoit point encore 5 ans. Les gens qui l’entourèrent à ce moment-là pour gouverner le royaume en son nom ne furent pas toujours de bon conseil. Pour faire une histoire courte, l’une des personnes de son entourage, son premier ministre, avoit la fascheuse habitude de mal récompenser les bons serviteurs du Roy ainsi que leurs proches, qui toujours se battoient pour la Couronne. Bref, il se retrouva bien vite avec une guerre civile sur les bras, et j’en fus le chef pendant longtems. Je dus mesme quitter le Royaume tellement il arrivoit à bien gouverner l’esprit du Roy mon cousin. Lors des négociations pour mon retour en France, j’eus l’occasion de demander des territoires qui auroit pu me constituer sinon un petit royaume, du moins un grand duché. Mais il est évident que le Roy mon cousin ne pouvoit consentir à une telle chose, puisqu’il me craignoit depuis la guerre civile. De toute façon, lors de négociations, l’on demande toujours plus que ce que l’on désire obtenir. Ce que je souhaitois surtout estoit le retour de mes proches, ceux qui m’avoient suivi dans mon exil forcé, et je souhaitois que ceux-ci retrouvent les mesmes conditions que lorsqu’ils avoient quitté le Royaume. Je souhaitois aussi mon propre retour et que l’on me redonne mes biens et mes titres. Ce fut fait, mais cela prit beaucoup de tems avant que le Roy m’accorde de nouveau sa confiance, mesme après la mort de son premier ministre. Comprenez-vous mieux maintenant pourquoi il m’est impossible de me créer un royaume? Et mesme si cela estoit, je vous avoue qu’à mon grand asge et vu l’estat de ma santé, je sais bien me contenter de mes terres et de mes domaines.

J’ay, comme vous Achille, un fils nommé Henry-Jules, qui a luy-mesme des enfants. J’avois une femme, qui ne me plut ni ne me convint jamais. Nous fusmes mariés alors qu’elle n’avoit point encore 13 ans. Nous avions des personnalités et des traits de caractères très différents. Elle vit maintenant loin de moy et je ne la considère plus comme ma femme, bien qu’elle en ait encore le titre.

À bientost peut-estre, cher Achille, dans une prochaine missive,

Louis de Bourbon

 

       
         

Achille

      Khairé mon frère!

Je suis rentré peu après que Nyx se soit étirée sur le ciel, revenu d’une chasse assurément favorisée par la fille de Léto; le gibier semblait nous poursuivre! Je n’ai pris connaissance de ta missive que lorsque Hélios fut à mi-course, car nous avons festoyé et banqueté pendant de longues heures. J’ai dû dépecer au moins dix cerfs et autant de moutons arrosés de vin et de graisse.

Par Zeus porte-égide! Tu fus donc un exilé! Je ne l’avais pas compris, mais je t’assure que mon amitié pour toi n’en est pas pour autant diminuée. Patrocle aussi fut un exilé et il devint le plus fidèle de mes amis. Mon père aussi fut chassé du royaume de son père avec son frère, Télamon, père de mon cousin Ajax. Ils sont des hommes honorables et braves, et leurs noms sont connus de tous et prononcés avec respect et admiration. Ils avaient commis un fratricide, mais toi, mon ami, chassé pour avoir excellé? Ton cousin le Roy n’est qu’un faible, un fourbe, un peureux caché derrière ses mercenaires. Si ton importance lui donnait tant à frémir, pourquoi n’as-tu pas levé une armée contre lui, ce chien rongé par la peur? Il est si facile de faire tomber un homme terrifié. Ton cousin me rappelle le prince troyen Alexandre, serrant son arc contre son coeur, dissimulé derrière les remparts, tirant ses petites flèches inoffensives à distance. Il nous nargue, mais il se sauve aussi rapidement que s’il chaussait les sandales ailées de Hermès. Mais il n’est pas dit qu’une petite bête traquée aura raison d’Achille le belliqueux et, si les dieux veulent que je combatte encore sur cette plaine au pied du Scamandre, je lui trancherai la tête et l’exhiberai sur une pique. N’as-tu pas songé à le promener ainsi ton cousin?

Je fus aussi uni à ma femme très jeune, mais, contrairement à toi mon frère, elle me plaisait énormément. Aphrodite elle-même n’aurait su éveiller autant de fougue en moi que le faisait ma petite Déidamie aux belles joues. Les dieux m’aiment et je sais avoir été choyé. Les unions sont rarement des élans du coeur et une source de véritable contentement. Prends le prince Ménélas. Avec Hélène, il a gagné l'une des plus belles femmes de Grèce et un royaume important, mais vois où ils en sont à présent! Et que dire d’Ulysse dont un amour sincère éclaire son mariage avec Pénélope. Ils s’aiment, mais la mer les sépare depuis neuf ans et combien d’autres années à venir? Une bonne épouse vaut mieux qu’une jolie épouse, et celle qui sait tenir la maison de son maître réjouit davantage que celle qui sait plaire au lit. Un homme peut ignorer les défauts de celle qui portera ses enfants et entretiendra sa demeure tant que les jolies esclaves barbares existeront et que les guerres et les chasses pourront l’éloigner un certain temps de son visage déplaisant ou de son caractère revêche! Pour les jours, mon Prince, satisfais-toi d’une princesse venue d’une grande famille et pour les nuits, rien ne veut une femme de Lesbos!

Herrôssô!

Achille
         
         

Louis II de Bourbon

      Cher Achille,

La vie à vostre espoque me semble estre des plus agreables. Le gibier est certainement plus abondant à votre espoque qu’à la mienne! Malgré cela, le plaisir de chasser reste entier et il coule dans mes veines comme dans celui de tous les Bourbons!

Vos paroles sont dures, cher Achille, envers mon cousin le Roy. Lorsque je menay la guerre civile, il n’estoit alors qu’un enfant. D’ailleurs, je ne combattis jamais contre luy, mais bien contre son principal ministre Mazarin qui, luy, estoit fourbe, faible et peureux. Vous me demandez pourquoy je n’ay point levé d’armée contre luy? Je l’ai fait contre ce Mazarin et j’ay combattu avec ténacité jusqu’au bout, jusques à l’exil. À ce moment, je me suis fait retirer mes biens, toutes mes possessions et mes titres et non seulement je fus exilé mais aussi condamné à périr pour trahison. Je ne pus rentrer au royaume qu’après la paix entre la France et l’Espagne. Je retrouvay mes titres et le pardon royal, mais je n’ay jamais rien regretté: j’ay fait ce que j’avois à faire contre ce Mazarin qui gouvernoit l’esprit du jeune Roy et celuy de sa mère, la Régente. Mais tout cela est le passé et est fini depuis longtems… Ce n’est point cependant un sujet que j’aborde avec le Roy mon cousin, car il ne serviroit à rien de le faire, sauf peut-estre à raviver d’anciennes blessures. L’on m’a accusé de trahir mon Roy mais je vous asseure que je n’en avois que contre le Mazarin… Et vous-mesme, Achille, vostre colère est-elle de la trahison?

Parlons un peu de la guerre, si vous le voulez bien. L’impression que nous avons de vostre espoque est que les guerres estoient choses communes. Est-ce le cas? Puis-je me permettre de vous questionner sur les techniques de bataille que vous utilisez? Usez-vous des chevaux? Et vos armes, quelles sont-elles? Vous battez-vous le plus souvent en corps à corps?

Cela m’intrigue, cher Achille, et je profite de l’occasion que nous offre Dialogus pour obtenir les responses directement de vostre bouche… ou de vostre plume!

Vostre dévoué,

Louis de Bourbon

 

       
         

Achille

      Que ton coeur connaisse la réjouissance, mon frère!

Tu as raison, mille fois raison, ton cousin ne pouvait être responsable, tout comme Ménélas n'est pas vraiment responsable de l'influence d'Agamemnon sur lui. J'ai écouté tes paroles et j'ai cru entendre discourir mon père bien-aimé. Qu'il me manque le temps où il me conseillait avec cette douceur et cette sagesse que je retrouve chez toi et qui me rend nostalgique. Il me manque aussi l'admirable Chiron. J'aime sincèrement mes compagnons d'armes, mais ils ne remplacent pas le père et le maître. Heureusement, Patrocle est à mon côté.

Pardonne donc ma dureté envers ton cousin et discutons guerre puisque tu le souhaites.

Les combats sont en effet chose commune. D'ailleurs, nos cités le prouvent bien. Les villes riches s'entourent de puissantes murailles et sont bâties en fonction d'être quasi imprenables. Prends Troie par exemple. De larges et hauts remparts ainsi qu'un profond fossé entourent la ville basse. Une seconde muraille encore plus imposante protège la ville haute où se trouvent la plupart des temples, les maisons royales ainsi que les demeures des riches. Il faudra faire beaucoup de chemin pour atteindre la chambre royale de Priam et lui trancher la gorge.

Les royaumes sont sujets à toutes sortes d'attaques, de révolutions, de soulèvements, et il est fréquent de voir un roi perdre son trône au profit d'un autre. Je te dirai que le Péloponnèse est plus souvent le théâtre de tels affrontements que ma douce Thessalie natale ou l'île de Scyros. C'est que le palais du roi d'Argos cache plus de précieux trésors que celui de mon père ou de mon beau-père. En Phthie, nous préférions les chevauchées et les campements aux richesses pompeuses des palais. Bien que je ne m'oppose pas à m'enrichir, là ne se trouve pas mon plaisir unique.

Seuls les nobles et les chefs utilisent des chevaux qui tirent les chars sur lesquels ils sont montés avec un écuyer. Celui-ci conduit le char et le guerrier combat. Tout d'abord, il visera son ennemi à la lance, se frayant au besoin un passage à l'épée. Après avoir lancé le javelot, il sautera en bas de son char et combattra à l'épée ou à l'aide d'un poignard, tout en se préoccupant de récupérer sa lance. La mienne est si lourde que je suis le seul à pouvoir la soulever. Nous nous protégeons avec des boucliers faits de plusieurs épaisseurs de peau de boeuf, cloutés de fer, de bronze ou d'or. Les casques aussi sont importants. Un casque richement décoré ou paré d'objets prouvant la valeur du combattant, des dents de sanglier par exemple, impose le respect.

L'honneur réside dans la vaillance, l'absence de peur et la puissance. Un guerrier est louangé et admiré lorsqu'il effectue une aristeias, c'est-à-dire un véritable carnage parmi la foule des hommes en armes. Je suis particulièrement doué pour cela, car j'ai grande confiance en mon solide bras.

Les archers sont la lie d'une armée, bien que leur utilité ne soit nullement contestée. Mais, mon frère, vois-tu comme moi la différence entre le combattant sans peur qui s'enfonce dans une mer humaine d'armes acérées et celui qui tire des flèches bien à l'abri, à une distance sécuritaire de la bataille? Il n'y a aucune comparaison, tu en conviendras.

J'ose te demander, mon frère, Prince de Condé, de me parler à ton tour de la guerre chez toi.

Que les dieux t'observent d'un oeil bienveillant!

Achille











Louis II de Bourbon


Achille,

Il me fait grand plaisir de pouvoir vous respondre aujourd'huy sur le sujet de la guerre.  Le royaume de France est maintenant en paix, enfin, pour le moment… car le Roy mon cousin aime la guerre et je ne puis croire que les choses resteront ainsy bien longtems! En ce qui me concerne, je ne feray plus la guerre. J'ay dû quitter le combat avant la fin de la dernière guerre puisque mon grand âge ne me permet plus de me battre comme je le voudrois. Mais je demeure présent lorsqu'on me demande conseil, si l'on me sollicite toutefois.

À la lecture de vostre missive, je m'aperçois qui si les techniques de guerres ont quelque peu changé, certains autres aspects demeurent, quant à eux, inchangés. Par exemple, pour proteger nos villes contre les ennemis qui pourroient vouloir les assieger, celles-cy sont, comme de vostre tems, protégé par de hautes et espaisses murailles, d'autant plus importantes que desormais, la guerre ne se fait plus avec des archers et des javelots, mais bien avec des canons et des fusils.  Ces armes, dont vous entendez parler sans doute pour la première fois, sont beaucoup plus destructrices que les armes de vostre tems. Les murailles doivent estre espaisses pour résister aux chocs provoqués par un boulet de canon. Et les armures, qui pendant longtems furent faites de metaux, ne sont plus guère utilisées de nos jours, puisque les balles des fusils peuvent parfois les transpercer.  D'ailleurs, ces armures coustaient tellement cher que seuls les riches combattants pouvoient se les procurer.  De nos jours, les armées sont composés de nombreux soldats qui ne sont point de riche ou de noble condition et qui ne pourroient se payer de telles armures. 

Il existe deux types de guerres: la guerre de siège et la guerre en rangées, lors des batailles. Je vous ai précédemment entretenu de la guerre de siège, je vais maintenant vous parler un peu des batailles rangées.  Celles-cy surviennent lorsque deux armées se retrouvent et décident de s'affronter, l'une en face de l'autre avec leurs rangées de soldats qui chargent leurs fusils sous les ordres de leur commandant, avant de tirer sur l'autre armée, qui elle-mesme attend la fin de la salve de l'ennemi avant de tirer à son tour. Les canons sont habituellement situés derrière l'armée et bombardent le champs de bataille. 

La cavalerie (sans char) est aussy très importante dans la stratégie d'une bataille. Là, il n'y a point de simples soldats: il s'agit de corps d'élite.  Elle joue souvent un role decisif pendant une bataille.

Lorsque une des deux armées en présence prend le dessus sur l'autre, nous chargeons l'ennemi et là se déroulent les combats corps à corps, à moins bien sûr que l'ennemi ait choisi la retraite avant ou qu'il ait accepté de se rendre, ce qui n'arrive point souvent. Nous n'utilisons plus de bouclier et les casques se font rares.

Quant à l'honneur, il réside, comme pour vous, dans la vaillance, l'absence de peur et la puissance, mais aussy dans l'obéissance aux ordres du commandant et la discipline. Les armées ont avec elles des Enseignes qui gardent les drapeaux, si importants que lors d'une victoire sur l'ennemi, ce sont ces derniers qui sont rapportés triomphalement au Roy. 

J'espère, cher Achille, avoir su vous faire descouvrir la guerre de mon tems. Cette correspondance est un véritable plaisir pour moy et j'ose espérer que c'est aussy le cas pour vous.

Au plaisir de vous lire de nouveau,

Vostre devoué,

Louis de Bourbon