Lettre d'une Thalie mortelle
       

       
         
         

Nathalie

      Bonjour Ô Achille aux mains agiles,

Je me prénomme Nathalie, mais comme je ne suis pas la même Nathalie que celle qui t'a adressé la lettre intitulée «L'Amour!», je te parlerai sous le pseudonyme de Thalie (mais une Thalie mortelle, pas Thalie la Muse de la comédie, bien que j'aie sûrement des talents de comédienne...).

Ma seule question pour Toi, Ô Achille aux paroles agiles, est inspirée par une de tes réponses à mon homonyme dont je t'ai parlé plus haut. Quand tu lui as dit que tu aimes «Les femmes qui n'appartiennent qu'à elles-mêmes», Ô Achille aux mains et aux paroles agiles, j'ai cru défaillir de plaisir, car je suis une de celles qui «n'appartiennent qu'à elles-mêmes» et je n'avais encore jamais entendu un homme (de quelque époque que ce soit!) dire qu'il aimait de telles femmes... Mais dis-moi, Ô Achille aux paroles aussi agiles que les mains, que veux-tu dire par là, exactement? Veux-tu simplement dire que tu n'es tout simplement pas un «voleur de femmes» et que tu préfères les femmes célibataires, ou cela englobe-t-il TOUT ce qu'implique la vraie réalité globale d'une femme qui n'appartient qu'à elle-même, c'est-à-dire non seulement célibataire mais aussi insoumise, libre, indépendante dans tous les sens du terme, qui exige le total respect de ses hautes facultés intellectuelles et spirituelles, le total respect de ses pensées, si différentes des autres soient-elles (même souvent différentes de celles de son homme?), mieux encore, sa faculté d'être méchante ou un peu perverse, même la liberté d'être parfois une «chienne»? (cette insulte est provoquée par différentes manières d'être chez une femme, selon l'homme qui profère cette injure, selon qu'il l'aime vraiment ou qu'il la méprise secrètement, ou ouvertement, ce qui est encore plus odieux mais plus franc et donc plus «libérateur» pour les deux protagonistes puisque cela permet la rupture d'un tel couple mal assorti, etc...).

Enfin, je suis encore plus curieuse, Ô Achille aux paroles et aux mains agiles, quel type de femme aimes-tu caresser? (type physique: blonde, brune, rousse, petite poitrine, grosse poitrine, très mince ou rondelette [sans être grosse évidemment], cheveux plats ou bouclés, longs j'imagine, comme tous les hommes de tous les temps?). Mais ne me dis surtout PAS que tu aimes TOUS les types de femmes, aucun type physique particulier: C'EST FAUX...TOUS les hommes ont un type physique préféré qui est leur fantasme ultime! (il n'y a donc aucun mal à préférer les blondes minces à la grosse poitrine! Au contraire, dans les fantasmes, tout est permis!)

Je te demande tout cela non pas parce que j'aimerais entrer plus concrètement en communication avec Toi, Ô demi-dieu Achille aux paroles et aux mains agiles, car je ne prétends pas être aimée d'un demi-dieu et encore moins pouvoir en rencontrer un dans la réalité (parce qu'alors il faudrait m'enfermer définitivement dans un asile d'aliénés!) mais surtout à cause des paroles touchantes de grande humanité que tu as dites à l'autre Nathalie (probablement une de mes compatriotes car dans mon pays, il y a des milliers de Nathalie qui ont toutes à peu près le même âge, ou sont du moins de la même génération...), telles «il ne faut pas juger les hommes seulement par leurs défauts, mais voir le tout, car nous sommes tous humains, donc imparfaits (cela m'a grandement étonnée venant de la bouche d'un demi-dieu!)...Mais quand un être (homme ou femme) a la sagesse de prononcer de telles paroles louangeant l'essence profonde de ce qu'est l'Humain dans sa Vérité ultime, ce que nous sommes tous... cela me fait vibrer, pour ne pas employer un mot cru, plus... disons... physique! Cela me mène tout droit à L'EXTASE, pour m'exprimer plus clairement...

À moins que tout cela ne soit que de belles paroles provenant du très Habile Achille à la belle bouche? Ce serait bien dommage...

Au plaisir de te lire, Bel et Blond Achille de mes rêves!

Thalie

 

       
         

Achille

      Khairé femme Thalie!

Ne te trompe pas, je suis un voleur de femmes. Je vole des femmes pour en faire mes esclaves, comme je volerais un cratère pour y mélanger mon vin. Mais si l'une d'entre-elles me tenait tête et choisissait de se rebeller, je ne la tuerais pas. Je la laisserais partir. Curieusement, aucune des femmes que j'ai connues n'a souhaité me quitter. Briséis pleurait lorsque les hérauts d'Agamemnon l'ont emportée. Elle pleurait de me quitter, car elle avait grand espoir de devenir ma femme. Espoir fou et vain. Jamais je ne l'aurais épousé, car j'ai femme qui m'attend sur l'île de Scyros.

J'aime ceux et celles qui sont maîtres d'eux-mêmes, qui ne tremblent pas devant l'adversité. J'aime ceux et celles qui assument pleinement leur essence profonde. J'admire la dignité. Mais une chienne n'est pas toujours digne! Prends-garde de ne pas confondre dignité et parjure!

J'aime toutes les femmes. Je les préfère en chair afin qu'elles survivent aux rigueurs de l'hiver et aux accouchements. J'aime les reines et les esclaves. J'aime celles qui suivent leur Destin et celles qui se couchent près de moi. J'aime celles qui hurlent et j'aime celles qui rient. J'aime toutes les femmes, Thalie, que ça te plaise ou non.

Si je décidais de me rendre dans ta cité, de tuer ton père, tes frères et ton époux et de t'amener dans mon navire, serais-je encore le bel et blond Achille de tes rêves?

Achille
         
         

Nathalie

      Blond Achille de mes rêves!

Si j'allais sur ton île de Scyros et que je tuais ta femme et tes enfants, serais-je digne d'être aimée de toi? La réponse que tu ferais est la même que la mienne: bien sûr que non!

Ensuite, je suis contente que tu dises «aimer» toutes les femmes, mais que veut donc dire «aimer» pour toi, blond et rude Achille? Quels sont les sentiments qui t'animent lorsque tu «aimes» une femme? As-tu des sentiments, ou seulement des sensations? Parce que c'est très différent, et beaucoup d'hommes confondent...

Dans le même ordre d'idées, je te dirais que tu es quelque peu contradictoire quand tu dis que tu es voleur de femmes dans ta réponse à ma lettre et que tu te défends de l'être dans ta réponse à l'autre Nathalie sur ce même Dialogus... Un petit dédoublement de personnalité, peut-être? Ou y a-t-il plusieurs Achille en toi, ce qui revient presque au même? De plus, tu dis aimer, et je te cite: «ceux et celles qui sont maîtres d'eux-mêmes», et en même temps, tu dis aimer «voler des femmes pour en faire tes esclaves»... Contradiction, quand tu nous tiens!

Par ailleurs, je suis bien contente que tu aimes les femmes en chair et j'espère que c'est AUSSI pour des raisons esthétiques et non pas seulement pour qu'elles «résistent à l'hiver et aux accouchements»!

Enfin, je te remercie de ta courtoisie et même de ta gentillesse (à la Achille, c'est-à-dire à la façon d'un demi-dieu un peu rude... Mais j'aime bien la rudesse, moi).

Petite Thalie

 

       
         

Achille

      La différence entre toi et moi, femme, est que je ne t'ai jamais appelée la belle et blonde Thalie de mes rêves. Tu n'es rien à mes yeux, de toi il n'est rien que je souhaite. Tu n'as pas le pouvoir de seulement t'approcher des miens. Ne prends pas l'habitude de proférer de telles menaces, insouciante mortelle, ou tu comprendras pourquoi je suis le guerrier le plus craint, Achille aimé des dieux.

Tu prétends ressentir l'extase devant l'essence profonde de l'être, mais tu t'étonnes de mes contradictions! Explique-moi donc, femme, comment embrasser avec intégrité sa nature sans être nécessairement contradictoire? Comment puis-je ressentir haine et amour, tristesse et joie, douleur et plaisir sans afficher une certaine contradiction dans mes actes? Ta théorie m'intéresse. Tu appelles cela «plusieurs Achille»; où tu en vois plusieurs dans ta grande sagesse, je n'en vois qu'un seul. Mais bien entendu, peut-être préfèrerais-tu me dire qui je suis réellement et comment je devrais me comporter, ô femme avisée et intelligente!

Aimer, c'est aimer, ne cherche pas plus loin. Si j'aime caresser une femme ou boire un bon vin, j'aime. Si j'aime une esclave pour ses formes généreuses, je peux aussi l'aimer pour ses mains habiles lorsqu'elle tisse une tunique. C'est encore et toujours aimer! Où vois-tu une différence, femme incompréhensible?

En terminant je te dirai qu'un esclave peut être maître de lui-même et qu'une jeune femme libre peut être esclave de son jugement écervelé. Apparemment, cette fine distinction t'a échappé.

Achille
         
         

Nathalie

      Achille,

Je ne vois PAS OÙ tu as vu que je te menaçais: je te renvoyais simplement ta question dans laquelle tu me demandais «innocemment» ce que je penserais si tu venais chez-moi tuer mon père, mes frères et mes fils, si je pourrais alors «t'aimer», ce n'était SURTOUT PAS une menace mais simplement un retour de question logique et je ne comprends donc pas pourquoi un demi-dieu aussi «logique» que toi, Ô noble Achille de mes cauchemars (puisque tu dédaignes le fait d'être l'Achille de mes rêves...), ne comprenne pas cela...

Quant à ta personnalité à multiples facettes (et NON ton «dédoublement de personnalité»...) si tu préfères ce terme, elle me fascine et m'excite, QUE TU LE VEUILLES OU NON, c'est comme cela...Peut-être suis-je un homme dans un corps de femme... Alors cela expliquerait pourquoi TOI tu ne ressens rien pour moi car alors je te ressemblerais trop dans mon mode de pensée typiquement masculin (à savoir qu'une femme qui ASSUME TOTALEMENT ses fantasmes et ses désirs ressentirait les choses à la manière d'un homme malgré son corps féminin...). À vrai dire, je préférerais effectivement mille fois plus être un homme qu'une pauvre femme... Quoi que l'on pense de nos jours, les femmes ne sont PAS plus puissantes qu'autrefois, oh que NON: le féminisme est donc un «mal nécessaire» encore de nos jours... Les hommes en mènent encore bien trop large, et ont bien trop avantage à ce qu'il en soit ainsi, pour nous laisser gracieusement la place QUI NOUS REVIENT LÉGITIMEMENT, à nous les femmes...

La fière Thalie de tes cauchemars

 

       
         

Achille

      Et quelle est cette place qui te revient légitimement, toi la femme qui désire être un homme?

Je ne dédaigne nullement être l'Achille de tes rêves, je nie tout simplement que tu sois la Thalie des miens. Nuance. Rêve à moi autant qu'il te plaira et, si tu veux, je t'invite même à venir dans ma baraque; peut-être y trouveras-tu ce que tu convoites tant?

Achille
         
         

Nathalie

      La place qui me revient est celle d'avoir en tout temps l'assurance de ne jamais être l'esclave d'un homme de qui je ne souhaite pas moi-même être l'esclave (et tout dépend là aussi de quel type d'esclave il s'agit d'être). Une femme qui détient la place qui lui revient choisit son type d'esclavage: elle peut choisir d'être l'esclave consentante de ses enfants, de son travail, de son amant... Du moment qu'elle choisit.

Tu n'as nul besoin de nier que je sois la Thalie de tes rêves, puisque je ne t'ai jamais demandé de l'être... Ce n'est pas parce que je t'appelle le blond Achille de mes rêves que cela t'engage à quoi que ce soit dans le cours de tes rêves à toi, nuance.

J'aime mieux les hommes de mes rêves que les hommes de la réalité plate et banale, car les hommes de mes rêves ne sont jamais banals, voilà tout. Fin de la discussion.

Aux hommes de mes rêves,

Une Thalie mortelle aux rêves immortels

 

       
         

Achille

      Khairé Thalie!

Je suis dans une position très délicate et il n'est pas dit que je n'aurai pas tout fait pour l'éviter. Mon chef Achille, mon frère, mon bien-aimé ami, m'a chargé de te répondre sous le prétexte que tu l'ennuies. J'ai bien tenté de le raisonner, après tout son père l'Éacide Pélée m'avait supplié de rester à ses côtés et de lui donner toujours de sages conseils, mais je n'arrive que très peu à contenir son ardeur, sa colère et son manque de respect aux convenances. Je suis un bien piètre homme et la confiance que me portait Pélée, je ne la mérite guère.

Achille ne souhaite plus communiquer avec toi. Il a renvoyé le scribe et n'a plus voulu dire un seul mot. Il s'est réfugié sur la berge pour discuter avec sa divine mère et refuse même de recevoir ses plus proches amis.

Ne le prends pas trop personnel, il est un homme difficile à comprendre, impossible à contenir. Lorsque parfois j'ai l'impression d'avoir percé sa lourde cuirasse, il se transforme et je ne le reconnais plus. Il doit tenir de sa mère pour emprunter de si différentes formes.

Ne le déteste pas! C'est un grand homme, mais il est encore un enfant.

Que les dieux te soient cléments!

Patrocle
         
         

Nathalie

      Khairé Patrocle!

Premièrement, laisse-moi te dire en tout respect que je ne suis pas d'accord avec toi, Ô Patrocle le grand poète, quand tu dis n'être qu'un homme médiocre: c'est faux, tout à fait faux! En fait, tu vaux plus que n'importe quel maître que tu puisses servir car la poésie est un art plus grand et plus sublime qu'aucun autre: elle a le pouvoir magique d'émouvoir les coeurs et les âmes et de les élever au paroxysme de la Beauté, ce qu'aucune autre activité, divine ou humaine, ne peut faire avec autant de force!...

Pour ce qui est du blond et ardent Achille, je dois avouer que je ne comprends point la raison précise pour laquelle il est dans une si grande colère suite à mes lettres qui à moi me semblent bien inoffensives: quand je veux vraiment choquer, Ô Patrocle le grand poète, mes mots ont bien plus de piquant que ceux qui ont tant ébranlé Achille, qui est pourtant un demi-dieu et un grand guerrier qui en a vu d'autres!

Cependant, je crois comprendre vaguement ce qu'il ressent et le possible pourquoi de son comportement emporté car moi aussi je manque de respect des convenances assez souvent. À vrai dire, les convenances sont ennuyeuses pour moi et j'essaie de les contourner tant que je le peux... Moi aussi, comme Achille, je suis ardente et colérique, bien que souvent mes colères sont un peu feintes afin de provoquer des réactions... J'adore les jeux d'action-réaction; ils nous en apprennent long sur la nature des gens que l'on cherche alors à provoquer sciemment...Toutefois, de dire qu'Achille est encore un enfant me semble un peu exagéré pour qualifier le plus grand des guerriers!

J'aimerais quand même que tu dises à Achille que si je l'ennuie, eh bien... c'est réciproque!... Je sais que sa colère en sera encore plus attisée mais c'est la pure vérité, hélas...Toutefois, Achille sera content de savoir que moi non plus je ne souhaite plus correspondre avec lui sur Dialogus. De toute façon, je lui ai déjà posé toutes les questions que je voulais lui adresser et j'ai déjà bien assez provoqué son courroux en osant pratiquer sur lui la méthode du miroir réfléchissant (renvoyer sa propre question à l'interlocuteur) qui nous vient pourtant du plus célèbre et du plus sage des philosophes: Socrate...

Sur ce, veuille, Ô Patrocle le plus grand de tous les poètes, recevoir l'assurance qu'à mes yeux tu mérites pleinement la confiance que te portait ton sage Roi Pélée et la mienne encore bien plus pour avoir été si courtois et si sage dans tes propos à mon égard et ce, tout en respectant la dignité de ton illustre élève Achille... Je vois bien là ta sublime capacité à ménager la dignité de tous les protagonistes lors des conflits, si inextricables soient-ils! Je te suis entièrement reconnaissante... et même pleinement redevable devant les dieux...

Avec ma plus respectueuse admiration,

Thalie, l'humble mortelle

 

       
         

Achille

      Salut à toi Thalie!

Pardonne mon long silence, mais j'ai préféré attendre l'absence d'Achille pour dicter ma réponse au scribe.

Je voulais surtout te remercier. Tes mots comme du miel ont coulé sur moi et ont apaisé mes souffrances. Nous sommes tous très nerveux ces jours-ci. Les Troyens animés d'une ardeur nouvelle s'en sont pris à nos vaisseaux dont certains brûlent déjà sur la mer. Achille refuse de venir en aide aux Achéens. Si seulement je pouvais trouver les mots pour le convaincre. Si seulement en moi résidait le pouvoir de le ramener au combat! Je serais prêt à mourir pour le voir combattre à nouveau et faucher nos ennemis comme le blé mûr. Mais il a préféré aller chasser sur le mont Ida et je reste ici, impuissant.

Le plus grand des guerriers, comme tu dis, combattait dès l'âge de 15 ans. Son éducation avec le sage Chiron a été interrompue par sa mauvaise conduite, et le Centaure a supplié Thétis de reprendre son ardent et désobéissant fils. Alors qu'il aurait pu bénéficier de la sagesse de son maître, il a préféré terroriser les pauvres paysans des alentours. Je sais aussi que son coeur est grand et que, si les dieux lui accordent une vie longue, son caractère ne pourra que s'adoucir, et il réfléchira davantage avant d'agir. Sache aussi qu'il n'était pas mon élève. J'ai été le protégé de son père, tout simplement. Je suis un pauvre exilé, puni pour avoir assassiné un homme.

Ceci dit, je te souhaite, à toi et aux tiens, grand bonheur!

Patrocle