Hélène de Troie
écrit à

   


Achille

     
   

Lettre de Hélène de Sparte

    Ô grand Achille, fils de Pélée,

Beaucoup de gens me posent des questions sur toi, ne te connaissant que très peu, je ne sais que répondre. Je parle souvent de ce que je ressens à ton égard ou de ce que je sais sur toi, c'est-à-dire peu de choses. Si je t'écris aujourd'hui, c'est pour apprendre à te connaître. Je n'ai pu, lors de cette guerre, que te regarder te battre sous les murailles d'Ilion et terrasser d'un seul coup d'épée chacun des Troyens qui venaient à ta rencontre. Peut-être qu'un coeur se cache sous cette épaisse armure? Je ne pense pas que tu ne sois qu'un guerrier avide de sang et de gloire.

Ces messages que je t'envoie viennent de l'avenir. À mon époque, la guerre est finie, ta vie également. Quant à toi, il me semble que tu es encore sous ta tente à bouder Agamemnon, alors que les batailles font rage au-dehors, laissant aux Troyens les victoires qui s'accumulent au fil des jours. Je sais que ton courroux est immense, mais, en cette dixième année de guerre, je ne t'avais pas pensé si haineux dès qu'un vulgaire roi enlevait ce qui n'était pour toi qu'un amusement. Penses-tu seulement à ce que peuvent dire les habitants de Troie et la famille royale? Tu peux t'en douter, cela les arrange. Tu étais d'une grande aide aux Grecs, mais, sans toi, ils ne sont rien. Et tu le sais, tu n'as pas de roi, n'est-ce pas? Ton allégeance ne va à personne, sinon toi-même. Je t'envie en quelque sorte, être son propre maître, cela doit être plaisant. Mais détrompe-moi si mes hypothèses sont fausses. Je ne désire que savoir et pas supposer.

Que les dieux te gardent.

Hélène de Sparte (jadis Hélène de Troie)

   
Khairé ô Hélène aux bras blancs!

J'ai également reçu de nombreux messages te concernant. On me demande, à moi, si tu as aimé Alexandre. Qu'est-ce que j'en sais? Avant, je te l'avoue, j'ai fait comme tous les autres et je t'ai appelée chienne. Mais est venue une femme qui m'a convaincu de te regarder d'un autre oeil. Depuis, je ne suis plus aussi prompt à te juger.

Tu veux savoir ce que je crois? Je crois que tu t'ennuyais avec Ménélas. Ce n'est pas un homme mauvais, mais avouons que son charisme est limité. Tandis qu'Alexandre, tout archer qu'il est, possède un visage de dieu et des manières aimables. De plus, Troie est une cité davantage opulente que Sparte. Troie règne sur elle-même, tandis que Sparte est à demi contrôlée par Argos et Mycènes. Ou peut-être n'avais-tu rien de précis à gagner? À toi de me répondre, belle Hélène.

Quant à moi, amie, tu as raison, je suis davantage qu'un guerrier, mais à quoi sert un coeur d'homme dans la poussière et dans le sang? Briséis m'appartenait et cette chienne de face d'Atride, privé de son plaisir nocturne avec Chryséis, s'est vengé en m'enlevant une part de mon butin. Comprends-tu la gravité de son geste? Il m'attaque, moi, Achille, nécessaire à la prise de Troie, annoncé par les devins comme aimé des dieux! Sa prétention doit être punie. Il ne peut me traiter comme le dernier des paysans vivant sur ces terres. Je ne peux tolérer qu'il me traite ainsi. Si j'accepte de toucher ses genoux, je ne serai plus Achille, je serai un vulgaire vermisseau. La gloire est tout ce qui me reste, je ne m'en priverai pas.

Les Troyens se réjouissent, me dis-tu! Qu'ils prennent plaisir, car bientôt le temps de leurs victoires sera terminé. Ne sais-tu pas que Zeus les favorise à la demande de ma mère afin de punir Agamemnon et ses hommes du peu de reconnaissance qu'ils ont envers moi? Si Hector enflamme les vaisseaux creux des Achéens, c'est parce que le Haut Tonnant le permet et, lorsque tous auront ployé l'échine devant moi, nous reprendrons les combats et mon bras sera en première ligne, prêt à anéantir la race de Priam.

Mais voilà que je discute guerre avec une femme, avec la belle Hélène! Quelle folie!

Dis-moi plutôt, puisque tu es de retour à Sparte, comment sont Ménélas et Agamemnon? Sont-ils revenus riches des trésors de Troie? Agamemnon est-il devenu le roi puissant qu'il désirait devenir?

Tu sais, Ménélas vient souvent me retrouver dans ma baraque. Il parle de toi en mots que je n'oserais te répéter. Il parle de ton châtiment. Je me doute que son coeur s'est affaissé devant toi et qu'il n'a jamais mis ses menaces à exécution. Il redevient un enfant à tes pieds. Quel pouvoir tu as sur l'âme de cet homme!

Parle-moi de tous ces grands princes qui combattent aujourd'hui au pied d'Ilion la bien située, puisque je ne connaîtrai rien de tout cela. Ma mort est depuis longtemps inscrite dans la voûte étoilée, et pourtant, aujourd'hui, j'ai le pouvoir de briser cette destinée et de retourner dans ma fertile Thessalie. Si je repars demain, toute la destinée de nos peuples sera transformée. J'hésite toujours.

Puisses-tu mieux comprendre de quoi est fait mon coeur!

Que les dieux soient avec toi!

Achille

   
Achille,

Mais dis-moi, quelle est la femme qui a fait changer l'opinion que tu avais sur moi que je la remercie. Ainsi donc, à vos yeux, je n'étais qu'une chienne, une catin attendant inlassablement qu'un homme vienne l'enlever pour pouvoir lui voler son or? C'est ça que vous pensiez tous, autant que vous étiez? Alors votre sagesse n'était rien d'autre que de la mystification. Je n'étais pas ainsi, tu peux en être certain, et quoiqu'ait pu dire cette femme, elle avait raison. J'étais juste une reine n'aimant pas son époux et qui a vu dans Pâris un amant passionné et fervent.

Mais moi aussi je te parle d'amour. Peux-tu y comprendre quelque chose alors que ton coeur est aussi dur et rêche que ton armure? Oh, mais je conçois que les plaisirs de la guerre soient bien plus beaux que ce sentiment, tout du moins pour les hommes. Sache que Briséis ne t'appartenait pas, elle n'était pas un objet comme tu le prêtes si bien à dire. C'était une femme comme moi et, comme beaucoup d'autres, une femme qui t'a aimé du plus profond de son coeur et que tu as laissée espérer. Pardonne ma fougue, car je puis me tromper sur ton compte, et je l'espère d'ailleurs avidement, mais les qualifications que l'on donne aux «femelles» m'irritent réellement. Pour les hommes, nous ne sommes là que pour porter leurs enfants et rien d'autre. Sommes-nous vraiment des objets pour vous? Tu le prouves en me disant que tes captives «t'appartiennent». Mais quel est ce mot? N'y a-t-il donc aucun respect?

Tu me demandes le devenir de mon époux et de son frère? Sache que chacun d'eux a eu un sort qu'il méritait. Agamemnon est mort pour avoir pris la vie de sa propre fille afin de rendre les vents plus cléments. Clytemnestre l'a assassiné avec comme seules armes son désespoir et sa rancoeur. Quant à Ménélas, il a repris son «bien» lorsqu'il est entré dans l'enceinte de Troie. Tu as raison, cet homme n'a jamais mis ses menaces à exécution, pour preuve, je suis encore là, bien vivante, à t'écrire ce message. Il a bien tenté de me poignarder, mais une force invisible l'a empêché de commettre ce geste si vil et abject. J'aurais toutefois aimé qu'il le fasse, cela aurait mis fin à mes souffrances une fois pour toutes, et je ne serais pas là à croiser son regard plein d'amertume chaque jour. Quant à Ilion, je ne sais ce qu'il s'y passe depuis qu'elle a été saccagée lors de son siège. Je reste enfermée au palais à souffrir de l'absence de mon bien-aimé Pâris.

Tu me parles de guerre et moi d'amour, chacun a son destin. La poussière de tes os aura disparu, mais ton nom brillera à jamais dans les cieux, à la condition que tu meures à Troie. Si au contraire tu rentrais dans ton cher pays, cela serait un tournant décisif dans la vie de chacun de nous. Pèse avec soin ton jugement, ami, Pâris a mal réfléchi et a de ce fait déclenché une guerre, le tien est donc on ne peut plus important.

Que Zeus t'aide dans ton choix.

Hélène de Sparte (jadis Hélène de Troie)

   
Qu'as-tu à faire, ô belle Hélène, de ce qui circule sur ton compte entre les baraques? Penses-tu que la grandeur de ton sentiment puisse être accessible à tous? Ne t'étonne pas qu'une armée vienne assiéger la cité de ton prince, les hommes ont besoin de conquérir. Console-toi: Agamemnon pestait contre Troie bien avant que ton coeur ne flanche pour ton doux amoureux. Votre fuite fut un heureux hasard pour le maître de Mycènes! Tu n'as nulle culpabilité à ressentir.

Tu es dure envers moi. Tes mots sont autant de lames acérées lancées contre moi. Qu'ai-je fait qui eut pu t'offenser? N'ai-je pas très ouvertement admis mon tort? N'ai-je pas par la suite défendu ton nom dès que possible? J'ai dit que je ne connaissais pas toutes tes motivations et que préférer Alexandre et Troie à Ménélas et à Spartes ne me paraissait pas bête.

Les femmes peuvent être davantage. Toi-même, n'as-tu pas tout renversé pour suivre une autre voie? Laisse les hommes voir en toi ce qu'ils veulent voir! Car qu'est-ce que cela change à la fin? Ton coeur reste le même, et nul ne peut venir y bafouer tes pensées et tes rêves les plus intimes.

Moi aussi, je suis mal compris. Tu dis que Briséis n'est qu'un objet pour moi, ce n'est pas vrai. Aurais-je été tenté de trancher la gorge d'Agamemnon pour un objet? Elle a de l'importance, beaucoup même, mais pas autant que ma femme, Déidamie. Tu peux comprendre qu'un homme aime une femme, n'est-ce pas? Eh bien, Déidamie représente tout pour moi. Je ne peux imaginer appeler «ma femme» une autre personne qu'elle.

En moi, on ne voit qu'un guerrier sanguinaire et pourtant, moi, je sais que c'est me résumer à bien peu. Que les autres disent de moi ce qu'ils veulent! Seul moi a besoin de savoir.

Je suis bien heureux de savoir l'Atride mort! Tu dis qu'il a payé pour la fin d'Iphigénie, mais elle n'est pas morte. On dit qu'elle est prêtresse en Tauride. Est-ce un devin qui t'a révélé tout cela? Peux-tu m'en dire davantage ou est-ce que cela t'ennuie trop? Ne crains pas de repousser mes questions, je suis ton fidèle serviteur.

Que ton père, le bienfaisant Zeus, allège ton coeur de ses souffrances!

Achille

   
Achille,

Ma précédente lettre t'a donc blessé? Je puis le comprendre, mes mots étaient durs, mon ressentiment s'étalait sur le papier. Je suis confuse d'avoir accusé à tort un guerrier tel que toi, aujourd'hui je comprends mieux ce que tu peux éprouver. Pardonne donc mes écrits si injustes, et laisse-moi te parler de nouveau.

À mes yeux, les hommes n'avaient pas le moindre sentiment, ne serait-ce que pour leur épouse. Tu l'as dit toi-même, «les hommes ont besoin de conquérir». Mais voilà que le puissant Achille avoue qu'il aime! Je ne sais plus quoi penser. Pourtant je peux concevoir que, pendant dix années loin de ta femme, Déidamie, tu aies pu éprouver une grande affection pour certaines de tes captives, notamment pour Briséis.

Tu me dis de ne ressentir aucune culpabilité. C'est une bien grande guerre que j'ai déclenchée, et tu le sais aussi bien que moi. Une guerre qui t'a d'ailleurs causé la mort. Agamemnon attendait un prétexte, et je fus ce prétexte. Il n'y a pas d'autre vérité, et la culpabilité ne cessera de me ronger jusqu'à la fin de mes jours. J'essaie, dès que je le peux, d'oublier le passé, mais la face de mon époux me remet tout en mémoire à chaque fois que je la vois. La vie aujourd'hui est tellement dure que j'ai parfois envie de me planter un couteau dans le coeur. Cependant n'est-ce pas un acte lâche que de renoncer à la vie? Plus rien ne m'attend aujourd'hui. Rien ni personne. Alors à quoi bon continuer d'exister?

Iphigénie est donc encore en vie? Cela me surprend beaucoup. On m'a raconté que, pour rendre les vents plus cléments, Agamemnon avait dû l'offrir en sacrifice à Artémis. Aurait-il donc renoncé à le faire ou la déesse aurait-elle été prise de pitié face à cette enfant encore vierge et fragile? Les rumeurs ne sont parfois que mensonges. Néanmoins, je me suis entretenue avec Cassandre. Elle m'a avoué que ma soeur avait achevé Agamemnon. Pour quelles raisons alors, je l'ignore. Peut-être que le sacrifice qui devait avoir lieu l'a mise dans une rage terrible, qui a fini par l'emporter au bout de dix ans? Cela ne m'étonnerait guère, Clytemnestre a toujours été une femme fidèle et respectueuse, mais en elle bouillait une colère immense pour son époux. En réalité nous étions toutes deux très différentes. Dans ma jeunesse, jamais je n'ai montré le moindre respect pour Ménélas. Et la fidélité... Le seul homme que j'aie réellement considéré comme mon époux, ce fut Pâris, aujourd'hui mort. Mais Ménélas a eu la décence de me laisser la vie sauve et m'a démontré qu'il m'aimait. Aujourd'hui, malgré toute la rancoeur et la pitié que j'ai pour lui, je le considère comme mon mari.

As-tu pris ta décision? Vas-tu rester à Troie ou repartir près de ton épouse? Je ne sais pourquoi je te pose ces questions. Le destin doit suivre son cours. Et malgré tout ce que je pourrais te dire, tu ne pourrais rien changer à ton avenir. Il a été écrit par les dieux et se doit d'être réalisé.

Que Zeus te vienne en aide.

Hélène de Sparte (jadis Hélène de Troie)

   
Salut, ô Hélène aux bras blancs!

Ce qui m'étonne, c'est que tu as pu concevoir qu'Alexandre semblable à un dieu t'aime, mais tu es surprise que moi je puisse aimer? Crois-tu que seul ton amant est capable de sentiments? Mais puisque tu consens à m'écouter et à me croire, je veux bien te pardonner cette injustice à mon égard.

Tu prétends que cette guerre causera ma mort. Attends, ne va pas trop vite, fille du Haut Tonnant. Je ne suis pas encore mort! Qui sait ce que me réservent les dieux? La mort? Peut-être… En autant qu'ils me réservent aussi la gloire. Sinon, je me serai battu en vain. Contrairement aux autres princes, je ne suis lié par aucun serment et suis ici de mon plein gré. Jamais je n'ai aspiré à ta main, bien que, comme tous les autres, je t'admire et vénère ta beauté. À cela, tu ne peux rien y faire. Les hommes, et aussi les femmes, tomberont toujours sous ton charme. Ton éblouissant visage te causera grandes douleurs, malheureusement, puisque tu es objet de convoitise. Il te faut porter ton fardeau, divine Hélène.

J'étais présent à Aulis lorsque le devin Calchas a ordonné le sacrifice de la vierge d'Argos. Agamemnon m'utilisa comme appât pour duper ta sœur. J'en garde beaucoup de rancune. Iphigénie, bien que je lui aie proposé de la défendre, se dirigea bien vers l'autel et le couteau du prêtre s'approcha bien de sa gorge, mais à l'instant où son sang devait gicler sur le marbre blanc du temple d'Artémis, la déesse dissimula Iphigénie et l'emporta dans l'éther, substituant une biche à sa place. Malgré cela, Clytemnestre perdit sa fille et garda colère au coeur d'avoir subi la fourberie de son époux. Je suis bien content de savoir qu'elle l'a éliminé.

Je ne sais pas encore ce qu'il adviendra de moi. Je songe à partir, mais j'attends. Je verrai bien. Les troupes troyennes se rapprochent des vaisseaux chaque jour. Les dieux me feront signe.

Salue bien ton époux de ma part, car bien qu'il soit un Atride, il n'est pas aussi infect que son frère.

Que les dieux te protègent et t'accordent le repos de l'âme!

Ton serviteur.

Achille



Achille,

Tu as raison, Pâris ne fut pas le seul à connaître le sens du mot aimer. Mais quand je vois tous ces guerriers, avides de chair et de sang, ne connaissant aucune pitié, je doute, tu peux comprendre cela, tout du moins je l'espère.

La beauté est, comme tu le dis, un bien lourd fardeau à porter. Je me demande parfois si les personnes qui désirent tant avoir un beau visage savent ce que cela coûte. Le plus important est ce qui vient du coeur, mais les gens ne semblent pas le comprendre. Aujourd'hui, j'essaie de supporter ma douleur comme je le peux. Au cours de ces dix ans de guerre j'ai vu tellement d'horreurs et d'abominations que je me sens plus forte qu'autrefois. Et puis, mon malheur est-il réellement justifié? Je crois que d'autres personnes souffrent plus que moi, alors à quoi bon se plaindre?

J'espère que les dieux t'aideront dans ton choix. Il est vrai que tu n'es pas encore mort, le destin nous réserve parfois bien des surprises.

Je te salue grand Achille, que mon père veille sur toi!

Hélène de Troie