Marie-Claire
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Achille
Achille

     
   

Le fameux talon

   

Bonjour,

Depuis quelques temps, je me pose une question: je n'arrive pas à comprendre pourquoi votre mère -qui vous a trempé dans l'eau du Styx, je crois- ne vous a pas retourné pour vous baigner le talon dans l'eau. Quelle négligence!

Merci d'avance pour votre réponse,

Marie-Claire



Salutations, ô Marie-Claire aux idées claires!
 
Tu n'es pas dupe, tu as bien compris que quelque chose clochait dans cette fable absurde. Voyons! Comme si ma divine mère aurait pu commettre une telle erreur! C'est ridicule!
 
La vérité est que lorsqu'on est connu, toutes sortes d'histoires fausses se collent à votre nom et voilà ce qui en résulte. Que cette histoire de talon -qu'on me rapporte sans arrêt, c'est à en devenir fou- soit une honnête méprise ou une malice intentionnelle, elle n'en demeure pas moins une grossière invention.
 
Peu de temps après ma naissance, ma mère la déesse Thétis aux pieds d'argent, voulut me rendre immortel. Pour cela, elle devait me passer dans le feu pour brûler ma part de mortalité, puis m'enduire d'ambroisie. Cependant, mon père Pélée, inquiété par mon sort, interrompit son travail. Il m'enlevât à ma mère et elle s'enfuit avant de m'avoir rendu complètement immortel. Ainsi donc, je surpasse les hommes en force, en rapidité et en vaillance, mais je peux être blessé et mourir même, comme n'importe quel autre mortel, faiblesse que ta légende illustre vulgairement par un talon vulnérable.
 
En espérant que tu sauras rétablir la vérité autour de toi,
Achille



Merci de m'avoir répondu si vite.
 
Ainsi, de nombreuses légendes entourent le mythe de votre force surhumaine. Je viens de remarquer le jeu de mots, somme toute très facile dont vous avez usé pour me désigner. C'est une chose dont j'ai l'habitude et je m'en suis vite lassée. Ainsi, si je vois clair, je vous prédis une mort absolument risible, mon pauvre Achille. Votre talon vous fera défaut!

Vous dites, dans certains de vos courriers sur Dialogus, aimer les armes et le sport. Mais qu'en est-t-il de la culture? J'aimerais savoir si vous aimez les arts? La philosophie. Puisque formation du corps impose aussi une formation de l'esprit...
 
Bien à vous,

Marie-Claire



Tu viens à moi, tu me parles comme si nous avions élevé des porcs ensemble, tu veux connaître tous les secrets de mon cœur et pourtant, tu ne te comportes pas en amie avec moi: tu essaies de me blesser en me prédisant une mort risible. Qu'espères-tu en retour? Avoir un aperçu de ma colère?
 
Tu crois que je suis un être limité, mais c'est toi qui l'est. Penses-tu que tous ceux qui aiment les armes et le sport n'aiment que cela? Je regrette d'avoir dit que tes idées étaient claires, car elles ne le sont manifestement pas. Ainsi, selon ton modèle, le potier n'aimerait que fabriquer des jarres et le berger ne prendrait du plaisir qu'à garder ses moutons!
 
Je te dirai que mes occupations et intérêts sont aussi variés que les tiens, peut-être même davantage! Je sais merveilleusement bien chanter, jouer de la lyre et danser. Je sais, à la manière des filles des îles, broder le lin, filer la laine et fabriquer des thyrses magnifiquement décorés. Je sais récolter les olives et faire les vendanges; je sais plus que tu ne t'en doutes et j'espère que tu changeras d'avis, non seulement à mon sujet, mais au sujet de tous ceux que tu croises et que tu ranges dans de petites cases selon ta vision restreinte du monde.
 
Pour survivre sur la terre de mes ancêtres, il faut savoir tout faire. Il faut savoir mener les troupeaux aux alpages, élever des chevaux, des bovins et toute la fortune mobilière, labourer et moissonner la terre, pêcher le poisson, naviguer, commercer, travailler l'argile, le bronze, l'or et l'étain, combattre les ennemis et se faire colonisateur lorsque la terre ne peut nourrir tous ses fils! Ajoute à cela, notre amour du beau, notre piété envers les dieux et tu auras une vision plus juste de l'homme que je suis, des hommes et femmes que nous sommes tous.
 
Que décides-tu, Marie-Claire, viendras-tu désormais à moi en tant qu'amie ou souhaites-tu qu'un désaccord irréversible s'installe entre nous?
 
Achille



Marie-Claire

Je ne voulais pas te choquer, Achille! Si je te parle de cette mort, c'est plus un conseil qu'une attaque, et je suis navrée que tu l'aies perçu comme tel.
 
Je ne crois pas que tu sois un être limité. J'espérais simplement qu'une personne douée d'une telle force soit aussi cultivée, et je vois que je n'ai pas mal visé. Si tu regrettes tes paroles Achille, j'en suis désolée, mais ça ne me blesse pas, car comme tout être, je n'ai pas fini d'apprendre. Nous apprenons toute notre vie, ainsi je préfère tirer leçon des dires des autres plutôt que de les prendre à parti. Et je ne pense pas que quiconque aime une chose ne peut en aimer d'autre. Crois-tu qu'un amour incontestable a empêché la passion des arts de naître en moi très tôt?
 
Nous avons des points communs, Achille. Tu aimes la musique, je chante tous les jours. Tu aimes la danse, je danse aussi remarquablement bien. Et si tu sais tisser de magnifiques tissus, moi je sais, grâce à ma peinture, tisser le rêve dans l'esprit des gens les plus terre-à-terre. Si tu sais faire les vendanges et récolter les olives, moi je sais découvrir et récolter chaque petite graine de bonheur simple que nous offre la vie. Tu dis que j'ai une vision restreinte du monde, mais me connais-tu? Comment peux-tu me juger en lisant quelques lignes? Je n'ai jamais rangé les gens dans de petites cases, les gens m'ont rangée dans leurs cases. Que sais-tu de ma vie pour me juger ainsi? Pas grand chose, il me semble... Achille je vais peut-être t'apprendre quelque chose: je n'en ai peut être pas la prétention, mais dans tes nombreux talents, sais-tu sentir l'odeur des fleurs à peine ouvertes et couvertes de rosée le matin, sais-tu apprécier le silence dans l'instant juste après le couchant, sais-tu écouter chaque goutte d'eau de pluie qui claque sur le sol, sais-tu apprendre de chaque sourire qu'on te donne, qu'être humble est la chose la plus difficile à faire, sais-tu voir le bonheur dans les yeux des gens et enfin apprécier les choses simples sans t'en sentir fier? Je ne t'attaque pas Achille, je te montre que toi aussi tu mets les gens dans des petites cases...
 
Je vois aussi que tu es un être fier Achille, très fier. Chacun peut apprendre de l'autre, si tu m'as appris à mieux peser mes mots, j'espère que tu apprendras de ma lettre.
 
EIPHNH

Marie-Claire



Amie,
 
Tes paroles ont touché mon cœur. Ton raisonnement a su me faire voir l'erreur de mon jugement à ton égard. J'ai réagi vivement et inconsidérément, je te l'accorde et te supplie de me pardonner. J'ai cru discerner un reproche dans ton message et me suis bêtement senti attaqué. Cela ne se reproduira plus, je t'en fais le serment.
 
Seulement, tes contemporains ont tendance à ne voir que le guerrier en moi! Cela m'attriste et me contrarie! Et je n'ai plus mon doux Patrocle à mon côté pour tempérer mes colères et me tenir des raisonnements serrés. Sans lui, je perds toute mesure, je suis perdu. Tu comprendras donc que pour ce qui est de la mort, de ma mort, cela m'importe peu. Si les dieux considèrent que je mérite une mort risible, je ne les contredirai pas. Après tout, peut-être est-ce tout ce que je mérite, pour avoir laissé périr mon bien-aimé Patrocle!
 
Tes mots sont d'une poésie sublime. Je les ai faire lire et relire par mon scribe. Oui, douce amie, je sais apprécier le parfum des fleurs; les plus enivrantes de ce monde poussent sur le mont Pélion où j'ai passé une partie de ma jeunesse. Oui, je sais goûter le silence, comme lorsque au sommet de la citadelle de Scyros je regardais la mer s'embraser. Je sais apprécier tout ce que tu énumères, je connais la tendresse, les sourires et la douceur, j'en fus maintes fois le dispensateur. J'ai vécu intensément chaque instant de ma vie, chaque facette de ma personnalité, n'en doute pas, amie. Et sachant cela, laisses les mots que nous allons échanger te prouver que je ne suis pas l'homme fier dont tu as entendu parler. Peut-être même te charmerais-je et en viendras-tu à déplorer que je ne sois pas près de toi, pour échanger de vive voix, à la lueur dansante du feu, une coupe de vin remarquable à la main et la nuit entière pour discuter. Avoue que tu en serais la première surprise.
 
Que la bonne entente règne sur nos cœurs!
 
Achille



Achille,
 
Je suis rassurée que ce malentendu soit dissipé. Si aujourd'hui j'ai trouvé un ami, j'en ai aussi perdu un. Triste échange. Je ne doute pas de ta sincérité, Achille, alors soyons amis.
 
Si mes contemporains ne voient en toi que le fabuleux guerrier que tu es, c'est parce que tes exploits arme au poing ont marqué les pages de nos livres ainsi que nos mémoires! Nos soldats n'ont plus le même esprit noble que toi, Achille. C'est dommage. J'aurais aimé vivre à ton époque! Quel bonheur cela doit être de ne pas s'encombrer de nos ennuis actuels!
 
Je suis triste avec toi de la mort de Patrocle. Risible n'est pas l'adjectif qui convient. Je ne sais pas si j'ai le droit de t'en dire plus; connaître le futur est une chose dangereuse! Je souhaite que ta douleur s'atténue pour laisser place au bonheur.
 
Je te remercie, Achille, d'apprécier mes mots. J'apprécie aussi les tiens; ils savent être doux. Quant à me charmer, nous verrons bien: aussi beau conquérant que tu sois, on n'attrape pas facilement une hirondelle dans son vol! Quoi qu'il en soit, tes mots me donnent envie de mieux te connaître, toi et tes multiples talents!
 
Bien à toi.



Douce et fiévreuse Marie-Claire,

Je croyais t'avoir perdue, je pensais ne plus recevoir de messages de toi et mon cœur en était malheureux. Oui, soyons amis, c'est mon désir le plus cher.

Tu dis que vos soldats manquent de noblesse, mais je crois que si tu passais du temps parmi eux, tu verrais peut-être beaucoup de valeur, de loyauté et de bravoure. Mais peut-être ne parlais-tu pas des soldats, mais de leurs chefs? Peut-être sont-ce eux qui manquent de noblesse et ternissent l'armée entière.

Je connais ma mort. Enfin, je crois la connaître. J'ai su avant mon départ pour la Troade que je gagnerais une gloire éternelle sous les murs d'Ilion. Et le prix à payer n'a jamais été de guerroyer vaillamment en espérant survivre, mais de périr ici même, le sacrifice de ma vie. Et sachant que le dieu qui tire au loin me guette pour venger la mort de son fils, je suppose aisément qu'une flèche aura raison de ma force. Je n'y pense pas, je ne m'en soucie pas. Ce n'est pas à moi de trancher et je me soumets à la volonté des dieux.

La connaissance du futur peut être tellement inutile! Autrefois, des gens de ton époque m'ont informé de la mort de Patrocle. Je l'ai mis en garde de ne pas s'approcher trop près de Troie, mais mes avertissements n'ont servi à rien.

Je n'ai pas la prétention de te séduire, charmante amie. Que tu me sois revenue m'emplit suffisamment de cette joie éclatante si rare aux hommes.

Puisses-tu être heureuse et en bonne santé! J'attends de tes nouvelles avec impatience.

Ton ami,

Achille