Irelande
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Achille

     
   

La vie est-elle précieuse pour toi?

    Bonjour à toi, grand Achille!

Je prends vraiment beaucoup de plaisir à te découvrir un peu plus au fil des lettres que je lis avidement. Ton courage, ta droiture, ta loyauté, ta finesse ainsi que ton intelligence ont suscité mon admiration. Tu es un homme d'exception et tu restes pourtant modeste en parlant de toi et de ce qui t'entoure. De plus, quelle qualité d'orateur tu as!

J'aimerais cependant te poser une question, si tu me le permets. La vie, est-elle précieuse pour toi? Je sais que la mort et les deuils en font partie, mais j'aspire tout de même à une vie de paix, la plus longue possible. Et toi?

J'espère que ma lettre vous trouvera tous en santé, les dernières nouvelles sont arrivées il y a maintenant fort longtemps.

Avec dévotion.

Irelande



Achille te salue, Irelande à la belle bouche!

Tes mots me flattent, et je pourrais les écouter nuit et jour tant ils bercent mon coeur.

La vie est très précieuse pour moi, mais ce n'est pas tant sa longévité que sa qualité qui m'importe. Vivre ardemment, vivre pleinement, telle est mon unique préoccupation. Que me servirait de vivre 100 ans si je devais moisir auprès d'un feu, ignoré de tous et maudissant l'ennui qui me dessèche l'âme? La vie m'est précieuse, mais je vis sans contrainte et sans crainte. Que mon existence soit courte, mais qu'elle soit glorieuse, et qu'ainsi je mérite l'immortalité et l'admiration des hommes!

Le coeur d'une femme ne peut aspirer à la même vie que moi, les femmes rêvent de douceur, d'amour et de tranquillité. Leur gloire réside dans les futurs grands guerriers qu'elles mettent au monde.

Es-tu satisfaite de ta vie, Irelande la douce?

Achille


Bonne nuit à toi ainsi qu'à tes compagnons ô grand Achille!

Mon âme est légère ce soir, car tes mots sont venus la caresser doucement. Je t'en remercie!

Vivre ardemment, vivre pleinement... sans contrainte. Un peu comme une étoile filante. Et tu en seras une! C'est l'apanage des forts de choisir et celle des faibles de maudire et de demeurer victime... qu'en penses-tu? Est-ce cette pensée qui t'habite quand femmes, enfants, survivants et butins sont distribués après une bataille victorieuse?

Est-ce qu'il y a de la place pour de la compassion dans tout ça?

Je t'en prie, ne sois pas vexé, je dois te dire que j'ai bien ri en t'imaginant moisir près d'un feu, ignoré de tous! Toi, ignoré de tous! Ça relèverait du même type d'exploit que les 12 travaux d'Héraclès! Comment pourrait-on ignorer le grand Achille?

Dis-moi, d'où te vient ce feu, cette colère que je sens bouillir en toi?

Oui, les hommes et les femmes n'aspirent pas nécessairement à la même vie. À mon époque, il existe une grande illusion que l'on appelle l'égalité des sexes. Je suis d'accord pour reconnaître les mêmes droits aux hommes, aux femmes et aux enfants. Peut-on reconnaître cependant que les hommes sont différents des femmes et vice-versa?

Pardonne-moi, puissant Achille, tu me demandes si ma vie me satisfait? Je te remercie beaucoup de l'intérêt que tu me témoignes et te répondrai ceci: je suis, tout comme toi, à ma façon. une guerrière. Et peut-être aussi une idéaliste! Tant qu'il y aura sur cette terre une seule personne qui souffre, je serai là pour aider, pour servir. Bref, j'essaie de ne pas moisir près d'un feu avec des regrets ou des remords comme compagnons.

Oui, je crois que tu as raison! Mon fils est encore bien jeune, mais je suis tellement fière et honorée d'être sa mère! La vie, c'est si beau!

Que la nuit vous soit douce à toi et à tes compagnons. J'ai si hâte d'avoir de vos nouvelles!

Avec dévotion et admiration.

Irelande


Amie Irelande,

Les victimes n'ont qu'elles-mêmes à maudire pour leur mauvais sort, tu l'as bien compris. Comme je le dis souvent, ils n'avaient qu'à mieux se préparer au combat, à être meilleurs guerriers, à être meilleurs que moi! Si les forts doivent cajoler les faibles, notre monde tombera en ruines. Que les faibles aillent peupler l'Hadès, c'est ce qu'ils ont de mieux à faire! Je défendrai la faiblesse de ma femme, la faiblesse de mon enfant, mais les femmes des autres, si elles ne sont pas bien protégées, cela ne me regarde pas. Je les pendrai si tel est mon plaisir. Mes esclaves te diront pourtant qu'auprès de moi ils sont bien traités. Je ne suis pas une bête qui blesse les autres sans raison.

La compassion est un drôle de sentiment. J'essaie le moins possible de me laisser aller à ce sentiment. Par exemple, si je cloue un homme au sol, ma lance transperçant son épaule, qu'il me supplie de le laisser vivre et que j'accède à sa demande. Crois-tu, qu'une fois rétabli, il m'épargnera dans la mêlée? Si je sauve un adversaire, je conserve un adversaire. Laisser vivre un homme pour lui donner la chance de me piquer de son javelot ou de son épée? Jamais!

Le feu, la colère bouille en chaque homme. Certains par contre n'ont pas les moyens de la laisser parler. Chiron, lui, disait que ma colère venait du fait que je suis né d'une union forcée, mon père ayant pris ma mère par la ruse et la force.

Ce serait folie que les hommes et les femmes soient identiques ou possèdent les mêmes droits! Jamais, crois-moi, les dieux ne permettront pareil sacrilège!

Tu me fais penser à ma femme, Déidamie. Tu as le cœur semblable au sien. Comme toi, elle prend soin de notre fils et veille à ce qu'il grandisse pour devenir le digne descendant de son père. Sois une bonne mère avant de jouer les guerrières! Tout le monde peut enfiler la tunique courte et porter l'épée à son côté, seule une femme peut se pencher sur un enfant et lui prodiguer de bons soins. Dis-moi, comment appelles-tu ton fils? A-t-il un père qui guerroie au loin comme moi?

Que les dieux bénissent ta vie et celle de ton enfant!

Ton ami,
Achille


Bonne nuit à toi et à tes compagnons, Ô grand Achille!

Merci à toi de m'appeler amie. J'espère toute ma vie en être digne. C'est un très grand honneur pour moi. M'accorderas-tu également le plaisir de pouvoir à mon tour t'appeler le plus humblement du monde «ami»?

Tu sais, à mon époque, la guerre se fait très différemment. Il est possible de tuer des millions de personnes avec un geste aussi banal que celui de se toucher le bout du nez. On est bien loin des combats où la force physique d'un homme, liée à son intelligence, lui octroyait la victoire sur son adversaire. Mais tout ceci peut être un peu compliqué à comprendre. J'imagine qu'avec ce grand pouvoir est apparu, pour l'équilibrer, le devoir ainsi que l'obligation morale de protéger ceux qui ne l'ont pas. Disons que certaines personnes protègent les plus faibles avec presque autant d'ardeur que toi tu en aurais à défendre la «faiblesse» de ta femme et de ton fils... pourvu que leur compte y soit (malheureusement)! Ceci dit sans vouloir t'offenser, grand Achille!

Non, je ne crois pas que tu sois une bête qui blesse les autres sans raison. Je crois que tu es un homme qui écoute ce qu'il est et qui s'accomplit tout simplement. Ce serait trop facile de te juger comme étant un être «cruel, sanguinaire et sans coeur». Mais de quel droit le ferais-je, dis-moi? Je t'écris de l'année 2005, d'un pays lointain, sur un continent qui n'existe même pas dans vos plus grands fantasmes! Non, tu es un homme droit, loyal et fier. Un homme qui a des convictions, des principes et qui n'est SURTOUT pas à vendre. Et moi, je m'incline humblement et très bas devant toi pour toutes ces raisons. Je ne peux que t'admirer. Et t'offrir mon appui inconditionnel.

Je comprends ton désir de ne pas vouloir trop penser à la compassion, mais permets-moi tout de même, grand Achille, d'attirer ton attention sur ce point... La compassion peut également se traduire en tuant, en infligeant le moins de souffrance possible, un adversaire que l'on ne désire point revoir sur un champ de bataille... qu'en dis-tu?

Pour chaque partie de colère existe autant de partie d'amour. Voilà pourquoi, il me semble, détestes-tu tes ennemis-es avec ardeur et aimes-tu tes amis-es avec autant de ferveur. Et toi, que penses-tu de la théorie de ton grand maître Chiron?

Oui, ce serait de la folie pure et simple que les hommes soient identiques. Les hommes sont différents des femmes et vice-versa! C'est dans l'ordre des choses! À mon époque, les hommes et les femmes ont sensiblement les mêmes droits, sauf dans certains pays! Et ils sont beaucoup trop nombreux!

Quel grand compliment me fais-tu en me comparant à ta chère Déidamie! Merci! Je n'oublie pas que je suis une mère avant tout, mais je peux cependant te dire que de devenir mère a fait de moi une guerrière redoutable. Merci de parler des femmes ainsi...

Mon fils s'appelle Loup. J'ai eu à guerroyer contre son père pour sa vie. Je crois que tout ce qui ne me tue pas me fait grandir. Oui, je pourrais être vaincue. On pourrait me blesser, me battre, me tuer, me violer, me torturer, me réduire en esclavage ou je ne sais quoi encore! Mais personne ne peut m'enlever ma volonté et mon âme. Seuls les Dieux savent que je ne plie pas facilement!

Que les Dieux vous bénissent toi, Phénix, Patrocle, Chiron (Je suis heureuse de les savoir en santé!), ainsi que ta femme, ton fils, ta mère et ton père.

Merci pour le plaisir de te lire!

Avec dévouement et dévotion

Irelande
 

Amie Irelande,

Lorsque je tue, je ne songe pas à infliger le moins de souffrance possible, je tue. S'il me fallait penser à cela sur le champ de bataille, je serais déjà mort.

Tu as raison, il y a autant de haine que d'amour en moi. N'en est-il pas de même pour tous les hommes? Ma haine est au bout de ma lance et mon amour au bout de mes lèvres. Qu'importe ce qui a forgé ma haine, du moment qu'elle existe et qu'elle pousse mon bras vers l'ennemi.

Tu me dis que tu as eu à combattre le père de ton enfant? Comment cela se fait-il?

Je t'encourage à te battre et à vaincre, tu feras partie de cette race supérieure qu'on appelle les héros et nous nous retrouverons, toi et moi, sur l'île Blanche des Bienheureux!

Achille


Bonsoir à toi, grand Achille!

Pardonne-moi les délais, j'ai dû m'absenter quelques jours. Je dois t'avouer que ce soir, j'ai le coeur un peu chagrin... de lire ta réponse m'a réconforté. Merci!

C'est bien vrai ce que tu me dis. Si tu prenais le temps de réfléchir à infliger le moins de souffrance possible, tu serais sûrement mort aujourd'hui. Je n'ai jamais eu à tuer. Je crois d'ailleurs que je n'aurais jamais à tuer. J'aimerais bien, si tu le veux, voir une bataille par tes yeux...

Ça m'a fait sourire.... je ne sais pas s'il en va de même pour chaque homme, je sais cependant que chacun est libre de choisir la voie de l'amour ou celle de la haine.

En ce qui concerne le père de mon enfant, il voulait sa mort bien avant sa naissance. Il a d'ailleurs tout fait en ce sens, lorsque j'étais enceinte, et même après. Comment cela se fait-il? Ça se résume en un mot: contrôle. Celui qu'il perdait sur moi.

J'aimerais beaucoup que tu me parles de l'Ile blanche des biens heureux s.t.p..
Quel est le meilleur moment que toi et Patrocle avez passé ensemble? Te plairait-il de me le raconter?

Tu es un enfant du printemps....
Merci du temps que tu me consacres... j'apprécie vraiment.
Avec dévotion et admiration

Combien j'aimerais ce soir, être celle qui par la douceur de ses silences, par la paix en son coeur et par l'amour en son âme arriverait humblement à servir de refuge, de repos à ta peine, ta rage, ta culpabilité..

Je sais ce que représentait pour toi Patrocle. Bien que je n'ai jamais eu le très grand honneur de lui être présentée, j'ai eu l'occasion de lire quelques lettres qu'il a écrites. C'était un grand homme de bien et de loyauté. Son humour et sa générosité me manqueront cruellement, ainsi que la tristesse de n'avoir pu lui faire connaître moi-même toute mon admiration.

Cher Achille, je te demande humblement de bien vouloir pardonner mon ignorance de vos coutumes mortuaires, et désire ardemment faire savoir à tous les proches de Patrocle à quel point je le respectais, et à quel point il me manquera.

Je suis là pour toi, et pour eux s'ils en ont besoin...
Bien à vous et avec dévotion,
 
Irelande



Khairé, ô Irelande la douce!

Merci pour tes mots de réconfort. La vie a perdu tout son sens depuis que Patrocle est mort, tu l'as bien compris. Rien ne peut remplacer la place qu'il occupait dans mon cœur et je ne trouve d'autre moyen de survivre à son départ que de venger son meurtre. Les Troyens le regrettent amèrement ce jour où ils ont fait tomber l'ami d'Achille. Ils fuient comme des rats quittent le navire et se jettent à mes genoux en me suppliant de les épargner. Mais aucun ne survivra, aucun n'aura ce que Patrocle a perdu.

Tu veux voir la guerre par mes yeux? En es-tu certaine? Il me semble inapproprié de te décrire ce carnage.

Il n'est plus le temps de sombrer dans la douceur. Briséis est de retour, mais elle pleure sans cesse le cadavre de Patrocle. Mes nuits, je ne les passe pas auprès d'elle, je reste auprès de mon bien-aimé et je maudis Hector, son meurtrier. Plus jamais mon cœur ne connaîtra le repos, amie.

Pourquoi ton époux voulait-il tuer ton enfant? Lui avait-on révélé une prophétie néfaste? Craignait-il comme Priam que son fils mettrait à feu et à sang sa cité? Un oracle a-t-il annoncé de graves tourments si l'enfant vivait? J'irais bien chez toi abattre ton chien d'époux qui a osé s'en prendre à toi et à ton enfant, mais je crains de ne pas survivre à cette guerre. Encore aujourd'hui mes fidèles chevaux m'ont annoncé ma mort prochaine. Que m'importe de mourir du moment qu'Hector me précède dans le séjour des morts!

Que les dieux protègent ta maison, belle et douce Irelande!

Achille
 



Khairé, ô grand Achille!

Beaucoup de temps a passé depuis ta dernière lettre. Pardonne-moi mon absence prolongée, toute mon attention a été retenue par des actions urgentes.

Que de tristesse et de rage en ton coeur..., tu fais face à une grande perte.

Le temps seul, hélas, apaisera ta détresse et ta douleur. Je désire cependant t'assurer de ma présence, ainsi que de mon amitié et de mon dévouement dans ces heures difficiles que toi et tes proches traversez présentement.

Dis-moi, ami Achille, pourquoi te rends-tu donc responsable de la mort de ton très cher Patrocle?

Pourquoi mon époux voulait-il la mort de mon enfant? Il n'y avait nul oracle. Il ne voulait tout simplement pas le reconnaître et avoir à prendre ses responsabilités d'homme face à mon fils.

Tu sais, il existe des châtiments pires que la mort: être en vie par exemple... mais merci à toi! Tes paroles me vont droit au coeur, comme un baume sur une vieille blessure.

Briséis est de retour. Agamemnon t'a donc demandé pardon? Qu'est-il arrivé?

Achille, je t'en prie, je t'en supplie, reste en vie. J'ose te le demander, très humblement.

Où en est la guerre à présent?

Je prie les Dieux de vous épargner toi et tes proches.

Paix et amour

Irelande
 


Irelande, Achille te salue!

Je suis responsable de la mort de mon ami parce que je n'ai pas su le protéger.

Après la mort de Patrocle, ma mère m'a remis des armes splendides, divines, faites de la main du dieu du feu, celui-là même que ma mère recueillit en sa maison. Je les ai revêtues et à partir de ce moment, nulle autre colère n'a empli mon cœur que celle envers Hector. Je l'ai dit à Agamemnon. À partir du moment où la vie a quitté mon bien-aimé, je n'ai ressenti que de l'indifférence pour le roi qui m'avait humilié et trahi. Celui-ci a reconnu avoir été guidé par de néfastes divinités et m'a offert non seulement de riches présents, mais le retour de Briséis. Retour qui ne m'importe plus malheureusement, pas plus que les excuses d'Agamemnon. Voilà toute l'histoire.

Les Troyens tombent, leurs membres désunis, et mon bras n'aura de repos que lorsqu'ils seront tous morts. Voilà où en est la guerre, amie. Crois-moi, tu ne désires pas davantage de détails.

Une dernière chose: ne souhaite pas que je reste en vie. Ma mort est prochaine et je ne voudrais pas qu'il en fût autrement. Je ne pourrais pas le supporter. Il ne me reste que la mort, Irelande, que la mort.

Achille



Bonsoir, ami Achille.

Je crois qu'il y a trop longtemps que tu fais la guerre. La paix existe en dehors de la mort. Dans chaque être, il y a un îlot de paix. Ou dois-tu apprendre la paix, Achille? Toi qui es le maître de la guerre...

Je pense à toi et aux tiens avec amour... et je prie les dieux. Je les prie tout de même pour toi. Qu'il en soit selon tes désirs et selon le désir des dieux.

Irelande

Prie les dieux, Irelande, prie-les bien fort. La paix se fera lorsque mon grand corps tombera dans la poussière et elle se fera pour longtemps. D'ici là, je demeure Achille.

Achille