La vie est belle
       

       
         
         

Marianne

      Cher Achille,

J'espère que tu vas bien et que tu arrives à contenir tant bien que mal ta haine de ne pas être au combat avec les autres Achéens. J'espère que ta fierté est suffisante pour compenser un choix si dur... Mais crois-moi, ne tarde pas trop à les rejoindre, car l'issue serait fatale pour ton camp. Sans toi ils n'y arriveront pas. Aussi je pense que devant un si grand enjeu toute rancoeur envers Agamemnon n'est plus de mise, même si elle est pour toi justifiée.

Je ne le connais pas assez pour juger de sa perfidie, mais j'ai découvert en lui au cours de mes lectures un père aimant malgré tout sa fille, aussi j'ai du respect pour lui, et cela peu importe ses cruels revirements. Car derrière le dilemme se cachait un amour sincère, dont ses larmes ont témoigné. Maintenant, c'est peut-être le plus abominable des hommes et le plus lâche des soldats... comme tu sembles le dire.

Je tiens à présent à m'excuser pour ma prophétie si cruelle à propos de ton ami Patrocle, dont tu m'assures la bonne santé. Mais fais attention, ne considère pas mes paroles comme un simple délire. J'aimerais de tout mon coeur que ce soient des bêtises, et pourtant... Un jour tu viendras peut-être à me comparer à la funeste Cassandre, celle qui a prédit la destruction de l'Illion.

Je sens comme un vague à l'âme... Mais il ne faut tout de même pas que je continue à te parler sur ce ton de malheurs, tu en serais vite lassé je crois!

Bref, revenons à des sujets plus vivants: j'aimerais te dire que je ne comprends toujours pas ta manière de parler des femmes! Tu m'avais pourtant paru un jour si respectueux, et voilà maintenant que tu tombes dans ces images négatives et si réductrices pour nous: comment, tu ne vois les femmes qu'en train de tisser et d'élever les enfants? Même si cette dernière activité est sans doute la plus noble et la plus belle, quel mépris je sens toujours percer!

Au fait, je te prierais de ne plus m'interpeller «Femme!», ce bruit est particulièrement désagréable à mes délicates oreilles de fille qui n'a pas l'habitude de s'entendre appelée ainsi dans son monde à elle. Bien sûr, ce n'est sûrement ni une insulte ni quelque chose d'inusité dans vos contrées, ce n'est qu'un petit détail, mais cela fait quand même très bizarre. C'est tout sur ce point.

Maintenant j'aimerais te poser une question: il paraît qu'un jour tu t'es déguisé en fille à la cour du roi pour obtenir de voir plus souvent sa fille, est-ce vrai? Toi le fier héros n'as-tu pas éprouvé de honte à cette idée?

Je te laisse maintenant à tes occupations et attend ta réponse. Je dois simplement te prévenir que je ne pourrais pas t'écrire de nouveau avant quinze jours car je pars visiter un autre pays, en vacances comme on dirait de nos jours.

À bientôt,
ton amie Marianne

 

       
         

Achille

      Amie, tu ne désires pas être appelée «femme», car tu trouves cela désagréable. Préfèrerais-tu alors que je t'appelle «homme»?

Pourquoi penser que je méprise les femmes parce qu'elles entretiennent leur demeure, mettent les enfants au monde, les nourrissent et veillent à la bonne ordonnance de la vie quotidienne de leur famille? Je ne méprise rien de tout cela. Au contraire, je vénère et respecte les rôles de chacun sur cette terre, ainsi que les dieux l'ont conçu dans leur divine sagesse. Lorsqu'une femme est en douleur et qu'autour d'elle se pressent servantes et prêtresses, aucun homme ne peut pénétrer dans cet antre de mystères divins où la naissance se produit. Si je me présentais à ces femmes et leur disais quoi faire, ne crois-tu pas qu'elles me chasseraient en se moquant de moi? Il en est de même pour une femme qui tente d'expliquer l'art de la guerre à un homme -à moins qu'il ne s'agisse d'une Amazone et que son éducation ne l'autorise à tenir pareil langage. Vous voudriez peut-être me voir expliquant aux jeunes filles les changements que leur corps connaîtront? De cela, je n'ai ni la connaissance, ni l'expérience. Les femmes ne sont pas sujet de mépris pour moi. Je les aime pour ce qu'elles sont. Si je voulais d'un homme, j'irais trouver un homme. Si nos femmes refusent de jouer le rôle qu'elles seules peuvent assumer, comment notre race se perpétuera-t-elle? Comment serais-je devenu si grand guerrier, si d'abord ma tendre mère ne m'avait pas mis au monde? Et, si lorsque les tribus voisines attaquaient nos cités, les hommes s'enfuyaient sous prétexte qu'ils ont des tuniques à tisser, ne crois-tu pas que les femmes se plaindraient amèrement de cette ignoble conduite? Elles, qui si elles sont prises, connaissent, non plus la tendresse du foyer, mais la pénible vie du servage, le viol et la perte de leurs chers enfants.

Je crois comprendre que ta remarque a été provoquée par cette lettre à ton amie dont tu as eu connaissance. Si un enfant mâle avait eu la prétention de me dire quoi faire, je l'aurais envoyé jouer avec son yo-yo ou son épée de bois. Je ne peux dire à une femme d'aller nettoyer les écuries, car une telle tâche serait indigne d'elle, alors, je l'envoie filer. Il n'y aucune insulte dans mes paroles, simplement de la lucidité face à ce qui nous différencie, femmes et hommes. Le mépris que tu sens, n'as-tu jamais pensé qu'il est dû, non au sexe, mais à l'ignorance de celui ou celle qui prétend savoir mieux? Vous tous n'avez jamais mis les pieds dans ce pays de barbares troyens et oseriez m'apprendre les rudiments du métier. Un peu de modestie ne vous ferait pas de tort! À vous entendre, rien ni personne ne peut vous apprendre quoi que ce soit! Craigniez d'attirer par cette attitude hautaine le courroux des dieux!

Mais en vérité, que pouvais-je attendre de plus de votre peuple? Il est indigne de faire la guerre! Il est ridicule de se mettre en colère! Il est bizarre d'appeler une femme, femme! Quoi d'autre encore, ô peuple si instruit? Préférez-vous que je me taise? Ou alors, pourquoi ne pas me dicter la réponse que je devrais vous donner? Comme cela, mon scribe n'aurait qu'à retranscrire tout bêtement vos propres mots. Est-ce que cela vous plairait? Y trouveriez-vous assez de quoi nourrir l'adoration que vous avez de vous-mêmes?

Je suis fatigué de tout cela! N'ai-je pas assez de soucis, sans avoir à supporter la folle vanité qui s'est manifestement emparée de vos grandes têtes parées d'un grand front.

Alors allez-y, femmes, portez la tunique courte et la fibule si cela vous enchante à ce point! Moi le premier n'at rien contre les déguisements, mais si je possédais une bonne raison de prendre les habits d'une femme, quelle est donc la vôtre? Les femmes de ton peuple admirent-elles à ce point les hommes pour vouloir s'assimiler à leur groupe, comme des indigènes peureux à leur conquérant? N'avez-vous donc aucun contentement ou attachement pour votre caste? Ce désir dénigrant pour vous-mêmes -pour votre pouvoir sur terre, celui d'être les grandes pourvoyeuses de vie et de bien-être- me paraît davantage étrange et pitoyable que d'appeler une femme, «femme», et un homme, «homme».

Je me suis déguisé en Pyrrha afin de passer inaperçu à la cour de Lycomède, roi de Scyros. Lycomède et sa fille furent les seuls à connaître ma véritable identité, ainsi que le stipulait le désir divin de ma mère Thétis aux pieds d'argent. Lycomède l'a toujours su, tandis que Déidamie l'a découvert d'une manière bien particulière et très charmante en vérité. Irrésistiblement attirée vers moi, elle croyait ainsi aimer une jeune fille telle qu'elle. Il faut dire que j'ai un visage aux traits plutôt féminins et à l'époque de nos amours, je n'avais que onze ans environ. Dissimulé sous ses voiles, Pyrrha cachait bien sa virilité. Cette nuit-là, Déidamie découvrit les plaisirs d'une couche honorée par l'amour et ainsi fut conçu notre fils, Néoptolème. Lycomède, même devant les menaces d'Ulysse d'engager une guerre contre son royaume, refusa de trahir ma famille. C'est par ruse que je fus découvert. La véritable nature d'un homme ne peut rester longtemps tapie dans les profonds abîmes du secret. Je n'ai aucune honte à avoir écouté les sages conseils de ma mère, ni d'avoir emprunté la voie qui est mienne lorsque l'heure fut arrivée.

Maintenant, je tiens à te préciser que ma décision de me retirer du combat est irrévocable. Ce sont tous les Achéens qui paieront le prix de leur faute, celle d'avoir négligé les honneurs dus à ma personne. Lorsqu'un roi prépare une expédition, s'il omet de faire des sacrifices aux dieux, il ne peut que rencontrer l'échec. De qui alors est-ce la faute? De l'agneau non-sacrifié, du dieu négligé ou du dirigeant imprudent? Je n'ai rien à perdre moi. Ce n'est pas de mon épouse que tous ces guerriers viennent ici venger le rapt.

Agamemnon te paraît admirable dans son amour pour sa fille? Par le fils de Cronos, je ne suis pas d'accord! Premièrement, ce grand roi sentimental a fléchi dans son rôle de père en ne défendant pas sa fille contre l'armée et en la livrant comme une vulgaire génisse. Puis pris de remord, il n'a pas assumé toute l'ampleur de son choix et pendant que je restais près de l'autel près à m'emparer d'Iphigénie à son moindre appel, il se cachait derrière sa grosse main velue, pour ne pas voir le sang de la vierge éclabousser les pierres du temple, se rendant ainsi indigne de son titre royal. Dans les deux cas, face à sa fille et face à sa patrie, il fut incapable d'assumer la responsabilité de son rôle. Mais libre à toi de le juger bon et aimant si les hypocrites complaisants t'attirent!

Quelle nouvelle m'apprends-tu? La prêtresse Cassandre a prédit la ruine d'Ilion? Nous ne l'avons pas entendue. Les Troyens ne laisseront jamais une telle prédiction néfaste s'ébruiter, ou alors aussi bien pour eux de laisser les portes de la ville grande ouverte. Le jour où j'ai poursuivi Troïlos dans le temple d'Apollon, j'ai croisé le regard de Cassandre. Elle est demeurée devant moi droite et forte comme un pin du mont Ida, contrairement à son jeune frère qui toucha mes genoux en me suppliant. Je ne lui ai fait aucune offense et je lui ai laissé le corps de son frère afin qu'elle lui rende les hommages funèbres. Ce jour-là, ce n'est pas la chute de sa Sainte Citée qu'elle a prophétisé, mais bien la mienne, de la main de son dieu, Phoebus Apollon.

Lorsque tu reviendras chez toi, j'aimerais bien entendre le récit de ton voyage.

Que les dieux te soient favorables, jeune et impertinente Marianne!

Achille, ton ami
         
         

Marianne

      Cher Achille,

À travers tes lettres je sens toujours ce grand décalage qui peut opposer une personne de notre époque et une autre qui appartient à un temps révolu, dans lequel certes vos royaumes brillaient, mais qu'on nomme communément aujourd'hui «Grèce Antique».

Et on étudie et prête encore attention à votre civilisation de nos jours, on l'admire, et encore pas mal d'écoliers comme moi font l'apprentissage de votre langue.

Et pourtant, sais-tu pourquoi elle est si précieuse à nos yeux, du moins aux miens, pourquoi elle continue de fasciner?

Ce n'est pas, figure-toi, à cause de votre «génie» militaire, vos conquêtes, l'impérialisme d'Athènes, toutes ces guerres, ces bains de sang dans lesquels tu plonges avec délice, non, ce n'est pas «cette face» de la Grèce qui intéresse. Ce n'est pas grâce à ça qu'on se souviendra de vous, et si votre civilisation ne tenait qu'à ça voilà longtemps que vous seriez oubliés, hors de toutes les mémoires, réduits à néant par le poids du temps.

Et pourtant voilà un contre-exemple parfait: les Romains, survenus après vous, qui sont avant tout un peuple guerrier, du moins c'est ce que je suis en train d'apprendre, dans lequel la stratégie militaire primait plus que tout.

Pourquoi se souvient-on d'eux? Tout simplement parce qu'ils ont été bien inspirés par votre peuple, même si par la suite ils sont devenus uniques en construisant leur propre empire.

Malgré tout, ils ne vous ressemblent pas, vous êtes bien au-dessus, car Athènes a été la base de la démocratie, c'est à vous que nous devons ce prodigieux modèle, et toutes les valeurs qui vont avec, les notions de liberté, d'égalité.

Vous êtes, du moins à nos yeux, désolée de te le dire, un peuple «intellectuel», dont l'immense culture, le talent artistique et le goût de la réflexion de certains d'entre vous ont révolutionné le monde, et nous ont laissé un héritage bien plus riche que celui qui ne concerne que les territoires.

Tu dois te demander de quoi je suis en train de parler, mais je doute que tu ne l'aies jamais entendu de la bouche d'un de mes semblables.

Eh oui, moi ce que j'aime, c'est votre littérature, vos tragédies, vos oeuvres artistiques, vos sculptures, vos philosophes, tous ces gens qui ont marqué l'Histoire par leur intelligence, comme par exemple Socrate, devant lequel je suis muette d'admiration.

Mais je dois bien te concéder que le monde d'aujourd'hui est loin d'être parfait, très loin même, et comme tu me le disais la recherche de la gloire et de la puissance sont des désirs indémodables, qu'on retrouve à toutes les époques, le vice aussi, même chez moi (ayons un peu de modestie quand même).

Tu vois je reviens d'un voyages de deux semaines au Mexique, pays assez loin séparé de l'Europe par un océan.

Là-bas j'ai surtout visité des ruines et des sites archéologiques mayas, une ancienne civilisation mais plus récente que la tienne qui a laissé sa trace avec d'énormes pyramides en pierres grises, des temples rigides et austères aux hauteurs vertigineuses.

Voilà encore un exemple qui illustre ce que je dis: les Mayas étaient un peuple fanatique, soumis à l'autorité des prêtres, des sorciers et des rois. Ils avaient des coutumes sanguinaires, comme la pratique régulière du sacrifice, même sur les enfants, des manières les plus atroces possibles, tout ça pour invoquer les dieux.

Peuple borné, qui à part l'astronomie n'a rien exploré comme domaine, ils resteront dans nos souvenirs simplement grâce à leurs immenses constructions, mais sinon... je pense qu'on les oubliera vite.

Voilà tout. Je ne sais pas pourquoi, j'ai eu envie de dire tout ça. Mais qu'y comprendras-tu, toi personnage qui ne fait qu'accomplir héroïquement ton destin, sans prendre assez de recul face à ton sort pour réfléchir vraiment? Ce n'est d'ailleurs pas ta mission.

Pour finir, je te répondrai que les femmes de nos jours ont pas mal d'autres responsabilités à assumer en dehors de celle d'élever des enfants au logis. Si les hommes ont fini par leur concéder autant de libertés, crois-tu peut-être que c'est de la faiblesse, de la bêtise, si désormais on reconnaît qu'elles ont «éventuellement» des qualités intellectuelles qui méritent la peine de les considérer égales en droits?

Est-ce que le monde actuel se casse la figure à cause des fonctions qu'on nous autorise? Ces questions sont rhétoriques, mais j'aimerais savoir ce que tu en penses.

À bientôt,

Ton ennemie en toute amitié

 

       
         

Achille

      Petite Marianna, tu n'es encore qu'une enfant, tu réfléchis comme une enfant, en ne regardant toujours qu'une seule facette des choses et des êtres. Tu t'extasies devant les hommes sans savoir d'où ils viennent. Tu profites de ton confort, sans te demander le prix que ceux qui t'ont précédé ont eu à payer. Tu te rends sur des terres anciennes et au lieu de t'imprégner de l'essentiel, tu méprises ce que tu ne comprends pas. Je ne connais pas ces Mayas bâtisseurs de grandes pyramides, mais je suis certain que tu ne peux saisir toute l'essence de leur civilisation en un si court séjour. Ce ne sont peut-être pas les peuples qui sont bornés, mais bien toi. Pourquoi toujours cette arrogance dans ta bouche? Tu dénigres les actes que tu ne poses pas toi-même. Crois-tu donc être l'ultime être, le centre de la terre? Penses-tu, Marianna, posséder la vérité dans son intégralité?

Tu dis que les hommes de demain ne se rappellent pas de nous pour nos actes militaires. Soit! Peut-être as-tu raison, mais sache que ce que nous sommes est un tout. Tu ne peux admirer une peinture détachée de son vase et ce vase garde l'empreinte des mains qui l'ont modelé, l'odeur de l'atelier, les cris de la maison attenante, les joies, les peines de celui qui l'a ornementé. Tu ne dois pas admirer une civilisation sans reconnaître son parcours. Retire le blâme de tes yeux pour embrasser la totalité du tableau. Ce n'est pas important que tu n'approuves pas, il te suffit de comprendre. Tu détestes les sacrifices, tu crois qu'ils constituent des actes sanguinaires? Sais-tu à quoi servent les sacrifices? Ne cherche pas à accuser, cherche à comprendre, Marianna. Laisse de côté tes doutes et tes certitudes, ne garde que le vide et ainsi seulement tu pourras voir réellement.

Tout ce que tu dis aimer de mon peuple existe parce qu'un jour des hommes du Nord sont venus s'installer sur les terres arides de la Grèce, qu'ils ont combattu pour survivre et permis ainsi à l'art de trouver refuge et de s'exprimer. Les peintres, sculpteurs, aèdes et autres artistes furent inspirés par les tourments et exploits de leurs ancêtres. Tu aimes entendre les aèdes. Les as-tu déjà entendu chanter la gloire d'un tel qui labourait soir et matin sans que jamais rien d'autre ne lui arrive? Tu t'ennuierais dès le début et renvoierais l'homme sans même lui accorder gîte et nourriture.

Tu me dis que les femmes de ton peuple ont tous les droits que possèdent les hommes. Que font-elles de toute cette liberté, tu ne me l'as pas dit. Tu veux savoir si les fonctions qui vous sont attribuées sont la raison de vos ennuis, mais tu ne dis pas quelles sont ces fonctions. Encore une fois, ton regard est limité. Tu ne prends pas la peine d'observer le tout. Regarde aux extrémités de la peinture, y a-t-il un oiseau perché sur cette fontaine que tu admires? Y a-t-il une femme dissimulée derrière ce bel arbre et que tient-elle dans ses mains refermées? Regarde mieux Marianna, regarde au-delà de ton propre regard, sinon jamais tu ne comprendras et toujours tu t'acharneras à critiquer et à juger.

Tu peux mettre un homme à nu, mais tu ne peux pas retirer l'éclat de ses yeux, ni les crevasses de ses mains, ni les rides profondes de son front. Tout cela, tout cela réuni forme l'homme et jamais tu ne saisiras l'ampleur de sa beauté si tu te bornes à n'observer que la courbure de son épaule.

Puissent les dieux t'aider à retirer les voiles devant tes yeux, petite Marianna...

Achille
         
         

Marianne

      Cher Achillo (non, non, je n'ai pas dit Achille!),

Je suis bien déçue. C'est tellement pathétique! Les défauts que tu vois si facilement chez moi, tu n'es pas à même de savoir que toi aussi tu les possèdes, à un degré... non? Je ne dirai rien. On dit qu'«on voit toujours la paille dans l'oeil du voisin mais jamais la poutre qui est dans le sien». Médite là-dessus, ô divin héros, et comme dis Socrate: «connais-toi toi-même» avant de juger les autres à propos de qualités que tu n'es pas sûr de posséder.

Du reste, je ne t'en veux pas, tu es comme tu es, et avant de m'engager dans une correspondance avec toi j'aurais dû être être moins naïve, savoir qu'on ne peut pas changer la face du monde, et encore moins un mythe, en l'occurence celui du «bouillant Achille», qui veut bien dire ce qu'il veut dire. Je suis sincérement désolée, et te laisse à tes militaires occupations. Puisses-tu tuer le plus de monde possible, noyer ta colère dans leur sang, me maudire en me traitant de chienne, et surtout puissent les dieux t'être favorables, car tu vas en avoir besoin.

Adieu,

Marianne
         
         

Marianne

      Une fois la colère passée, j'ai relu ta lettre. Il m'a alors semblé juste de te laisser, avant de te dire adieu, ce mot, par acquis de conscience, et par esprit d'équité, même s'il m'en coûte. Je me suis rendue compte que tout ce que tu avais écrit n'était pas dépourvu de sens, même si je me suis demandé si toutes ces jolies phrases et métaphores n'étaient pas placées là pour dissimuler la vacuité de tes paroles: «Que tient cette femme dissimulée derrière l'arbre dans ses mains renfermées?» Je ne comprends point ce langage, mais je me suis bien rendue compte que je suis très arrogante. Du moins je le suis à tes yeux car j'ai une opinion très tranchée sur la question, question que j'ai d'ailleurs toute la vie devant moi pour approfondir.

Cela dit, quelle fille fière ne pourrait pas s'empêcher de te traiter avec arrogance? N'est-ce pas justifié?
Oui, je suis encore une enfant, mais une enfant qui apprend, qui se pose des questions, et dont l'âge n'empêchera pas qu'elle s'exprime, même à toi, même à quiconque me paraîtra d'un avis différent du mien.

Oui, je suis une enfant, mais autant que tu peux parfois être un animal, une machine de guerre avec une conception de la vie très proche de la nature, très primitive.

Voilà ce que j'avais à dire à Achille, l'honorable et glorieux demi-dieu, qui préfère les femmes douces et soumises, rêvant à l'amour et n'ayant jamais un mot plus haut que l'autre.

Marianne

 

       
         

Achille

      Hommage à toi, Marianna, femme de la tempête!

Je n'ai eu de repos depuis ton dernier message et c'est avec beaucoup de joie et de honte que je reçois de tes nouvelles. Mille fois, j'ai fait chercher mon scribe et mille fois je l'ai renvoyé avec ses tablettes vierges. Je n'osais te répondre, tes adieux semblaient si définitifs. Tes mots m'ont heurté comme la foudre du puissant fils de Cronos et rien n'a su apaiser ce tourment qui me grugeait le coeur.

Il est vrai que les défauts que je te reproche si sévèrement sont aussi les miens. Je suis arrogant, je le sais, et colérique. Je suis impétueux comme un jeune fauve et j'attaque fréquemment par jeu davantage que par nécessité. Pourtant, en toute sincérité, dans ma dernière lettre, je n'ai pas voulu t'offenser. Peut-être l'as-tu un peu deviné à ta seconde lecture, puisque tu me réécris aujourd'hui. L'homme, ou la femme, cache en lui violence et amour, tendresse et mépris confondus, et c'est faute que de chercher à les nier, à ignorer leur divine nature. Tu possèdes une grande part de colère en toi, tout comme moi, mais tu cherches à la dissimuler, à la cacher comme une plaie honteuse. La vie n'est-elle pas aussi violence dans chacune de ses manifestations et la force créatrice n'est-elle pas parfois comme une grande vague submergeant les îles? Le «Connais-toi» que tu attribues à ce Socrate inconnu, vient du temple et culte d'Apollon Pythien à Delphes. Il signifie l'importance de la connaissance de soi, mais aussi l'acceptation profonde des forces et faiblesses qui font de nous des hommes et non des dieux. Je sais qui je suis, mais je ne souhaite pas automatiquement changer. Car changer, c'est emprunter une autre voie. Cette voie est la mienne. Elle peut être imparfaite et courte, mais elle est authentique et pleine. Quelle est la tienne? Celle qui brûle dans tes veines ou celle prescrite par un idéal de perfection?

Tu as l'âme d'une guerrière. Tu te dresses droite et fière comme les frênes du mont Pélion et tu n'acceptes pas de courber l'échine. Tu es une des femmes les plus admirables de ma connaissance, car rien ne t'effraie et pourtant tu as conservé la douceur et la beauté de l'enfance. Je n'aime pas les femmes soumises contrairement à ce que tu crois. J'aime les femmes, toutes les femmes, il est vrai, mais je préfère celles qui ne tremblent point devant l'ennemi, celles qui ne craignent rien et avancent avec toute la fougue des chevaux d'Hélios lorsqu'ils traversent le ciel diurne. Ne tais jamais ta voix, Marianne; projettes-la dans le coeur de tous ceux qui s'opposent à toi. Dans le mien comme dans celui des autres.

Trop souvent, nous sommes bernés par les apparences et ce qui nous semble n'être qu'un simple oiseau dans le ciel est parfois un messager des dieux. Qui connaît réellement la nature d'autrui? Lorsque Déidamie caressait mon visage imberbe à Scyros, elle croyait voir en moi une jeune fille et pourtant... Et toi, m'affrontant au combat, tu crois te battre contre un animal, et pourtant...

Merci de n'avoir pas eu autant d'orgueil que moi. Merci pour tes mots, fière Marianna; ils furent pour moi la plus somptueuse des caresses. Puisses-tu être bénie des dieux!

Achille
         
         

Marianne

      Cher Achille,

Je t'écris avec un peu de retard certes, mais je t'écris quand même, et ce pour te dire que j'ai été aussi très touchée par ta lettre, que je n'espérais pas pour tout dire, et que j'appréhendais.

Quand on fait des reproches à quelqu'un, on ne s'attend pas toujours à ce qu'il en vienne à reconnaître ses torts. Mais toi, qu'il y a peu j'accusais de s'emporter furieusement comme un animal, sans réfléchir, voilà que tu reviens avec un ton conciliant proférer des paroles de paix.

Qui aurait pu s'en douter? Mais il se trouve que je t'ai sous-estimé, et j'ai été agréablement surprise en découvrant à travers ces mots avec quelle sagesse et lucidité sur toi-même, sur moi aussi, sur les hommes en général, tu pensais.

Et puis, j'ai beau être fière comme tu dis, arrogante et souvent dure, je demeure avant tout une fille comme les autres, et je ne suis pas insensible aux compliments. Oui, je crois que même si cela n'arrange en rien mon «orgueil démesuré», même si cela ne peut pas être totalement vrai parce qu'il faut rester modeste, ce que tu m'as dit m'a fait vraiment très plaisir.

J'ai l'impression que tu as su, et ce en peu de temps, déceler cette colère et cette révolte que je n'étais pas à même de vraiment remarquer. Certes, j'avais parfois des envies de destruction ou de combat, mais cette violence était enfouie. Elle s'étouffait en une haine silencieuse, malsaine.

Avant ces derniers jours, je ne pensais pas non plus être capable de vraiment m'énerver, et mon calme permanent en étonnait plus d'un. Et puis voilà que je lis tes mots, les relis, et qu'ils prennent davantage de signification pour moi, qu'ils me font réfléchir sur qui je suis réellement...

A quoi bon vouloir, c'est vrai, changer son caractère, ce qui nous a été attribué, et ce qui restera gravé au fond de nous quoi que nous fassions? Ce qui nous définit, tous ces défauts et ces faiblesses qui «nous font hommes et non dieux»? A quoi bon cacher sa vraie nature dans le but de paraître mieux? Oui, tu as raison. Je crois que j'ai comme toi une grande part de colère en moi. Tu l'as accepté, moi pas tout à fait.

Oui, nous sommes tous les deux, comme tous les gens, des êtres imparfaits, mais tu as toi le mérite d'être «authentique». Je ne serai jamais quelqu'un d'autre que moi, et je ne veux pas renier «ce qui brûle au fond de mes veines» au profit d'un «idéal de perfection».

J'ai remarqué qu'en ce moment, mais il y a d'autres facteurs pour l'expliquer sûrement, je me libère de tout ce qui me pèse. Je parle de tout et de rien à voix haute pour que tout le monde entende. Je dis ce qui me vient à l'esprit sans prendre la peine de calculer si c'est bien ou non. Quelle chose étrange! Je deviens spontanée, enfin! Je dis à peu près tout ce que je pense, j'assume. Je suis donc en train de devenir un calvaire pour les autres, les pauvres!

C'est très important d'être franc avec les autres, c'est ce qui permet d'être franc avec soi-même.

Mais cependant, il vaut mieux trouver un juste milieu dans la vie. Et je ne dois pas oublier pour autant la réflexion. Et de même, si ce que tu dis me semble juste, on ne doit pas négliger de s'améliorer et de se perfectionner sous prétexte qu'on est ce qu'on est.

Bon, je pense avoir assez parlé de moi maintenant et il ne faudrait pas que tu t'ennuies. Voilà donc le sujet qui a le plus de chances de raviver ton intérêt, c'est à dire toi. Et voilà les questions que je te pose aujourd'hui:

Tout d'abord, comment se porte l'armée grecque? Ton ami Patrocle?

Enfin, que penses-tu d'Hélène, la cause de vos malheurs?

A bientôt,
Marianne
         
         

Achille

      Khairé mon amie aux belles joues!

Rassure-toi, tu n'es pas plus dure que la terre ferme qui soutient nos pas, pas plus arrogante que la pluie qui fouette mers et rivages; tu es tout à fait charmante, mais d'un charme assuré dont peu d'hommes ou de femmes peuvent se réclamer, un charme qui se rit des conventions et des modèles.

Tu as besoin d'ouvrir ton regard et j'ai besoin d'adoucir le mien. Tous deux, nous avons grand besoin de vieillir en sagesse, tous deux nous sommes impétueux comme le cheval au galop et si la jeunesse peut se permettre ce genre d'excès, il sied très mal à la vieillesse. Tu auras peut-être la chance de voir tes cheveux blanchir et ta peau se rider, mais moi, je me sais d'avance condamné et prévoir à long terme dans de telles conditions paraît plus ridicule que sensé...

Qu'importe ce que les autres pensent de toi, ma vive amie! Ils portent eux aussi la marque de l'imperfection humaine! Sont-ils donc des dieux pour que tu leur épargnes le moindre énervement, recherches leur approbation avec tant d'empressement? Je t'ai déjà entendue dénigrer les sacrifices, mais tu
n'as pas jugé indigne et cruel de sacrifier tes émotions véritables au profit de leur contentement. Cela aussi, c'est un sacrifice. Quant à moi, je ne sacrifierai jamais rien aux Hommes. Aux défunts, je suis bien disposé à leur faire offrande sur le beau tombeau qui abrite leur corps mortel. D'ailleurs, si jamais les dieux m'épargnaient la mort sous les puissants remparts de la Sainte Ilion, je couperais mes beaux cheveux d'or pour les offrir à la mémoire de Sperchios, ami de mon bien-aimé père. Pour les dieux aussi je ne ménage rien, ni les fruits et le miel, ni les fumées grasses dont ils se réjouissent, ni les généreuses libations. Mais aux hommes, de corps et de sang, bien vivants sur cette terre, jamais je ne sacrifierai quoi que ce soit!

Suis ton coeur et ton esprit et lorsqu'ils te commanderont de t'asseoir, obéis à leur instance et réfléchis à ta guise. Tu en deviendras la femme que tu désires être, mais promets-moi, Marianna aux yeux de feu, de ne jamais te soumettre! Laisse la mort seule te terrasser. Puis-je espérer de toi pareille promesse?

Et maintenant, je te donne des nouvelles de cette guerre interminable. Les Achéens aux beaux jambarts, malgré la vigueur et le courage avec lesquels Hector au casque scintillant pousse ses hommes à leur rencontre, poursuivent le combat sans relâche. Les Troyens dompteurs de chevaux s'avancent plus que jamais vers le camp, mais ils n'ont pas encore franchi les solides remparts nous séparant d'eux. Les guerriers grecs s'inquiètent devant l'appui manifeste de Zeus pour nos ennemis et parfois, l'Atride a grand besoin de leur chauffer le coeur et leur faire paraître plus douce l'image de la guerre que celle du retour, mais quels mortels devant l'imminence de la mort pourpre ne reculeraient pas sans le secours de la promesse alléchante de la victoire et des honneurs?

Hélène... On m'a déjà questionné à son sujet il y a quelques temps et je dois dire que nos échanges m'ont poussé à réviser mon opinion sur elle. Tu as, toi aussi semble-t-il, grande influence sur mon coeur. Hélène de Sparte est, il est vrai, en grande partie responsable des affrontements et du sang versé sur la plaine. Mais ne serait-ce pas plutôt l'orgueil des hommes voulant se l'approprier qui a provoqué pareil conflit? Hélène est fille de Zeus et la couche de Ménélas a pu lui paraître bien fade en comparaison de celle d'Alexandre semblable à un dieu. Troie est une cité barbare, mais une cité riche et puissante. Alexandre a le visage de l'amour et qui peut prétendre résister aux fièvres d'Aphrodite!... À vrai dire, je ne sais plus que penser d'elle. Comme toi et moi, elle emprunte une route visible seule de ses beaux yeux... Et quels yeux elle a! Tout son être resplendit d'une beauté surhumaine.Je serais facilement descendu aux Enfers pour elle comme l'a fait Alexandre, mais contrairement à lui, j'assumerais dignement mes actes et ne me contenterais pas de tirer des flèches à une distance sécuritaire. Alexandre est un peureux, un coeur de cerf, mais il a la figure jolie et cela aussi séduit les femmes...

Je vais m'enhardir à te poser une question bien indiscrète et quant à moi tout à fait irrespectueuse, mais on m'assure que ce genre de discussion n'est pas à ton époque vu d'une manière répréhensible. Quel genre d'homme aimes-tu? Qui Marianna aux joues blanches peut-elle aimer et chérir? Quel est l'homme qui peut prétendre posséder ton coeur?

Assurément, pas un homme comme moi. Ou plutôt, devrais-je dire, en toute amitié, pas une bête, pas un animal comme moi...

À la gloire de ta colère enfin libre, les ailes déployées... libre de partir ou de rester.

Ton ami Achille
         
         

Marianne

      Cher Achille,

J'ai reçu ta précédente lettre avec beaucoup de plaisir, et je suis heureuse de discuter avec toi de cette façon détendue, sereine, en tout cas pour le moment... En attendant la prochaine opposition.

Par où puis-je commencer? Ah, oui, j'avoue que je suis un peu perdue: tu me parles d'un certain Alexandre, mais n'est-ce pas de Pâris dont tu veux parler? C'est en tout cas le nom que nous donnons de nos jours au prince de Troie qui a enlevé Hélène de Sparte.

À vrai dire, je n'éprouve pas de respect à son égard, car il me semble bien lâche, sans réelle personnalité, contrairement à son frère, le vaillant Hector, que tu as déjà eu «la chance» de rencontrer n'est-ce pas?

Au fait, quand penses-tu reprendre le combat? Ou bien l'as-tu déjà repris? Récemment je suis allée voir au cinéma un film qui retrace l'histoire de la guerre de Troie... Si tu avais pu le voir, tu aurais trouvé cela affligeant, c'est vrai. Je me demande même pourquoi je suis allée voir ce film, qui est fait pour plaire au plus grand nombre, un film grand public. Peut-être tout simplement pour passer un bon moment, sans trop réfléchir, avec quelques amis.

Il y a eu plusieurs fois au cours de la séance, en plein milieu de passages graves, dans le silence de la salle, où je n'ai pu m'empêcher de ricaner avec mes deux voisines. En particulier au moment où Paris se réfugiait en rampant aux genoux de son frère Hector, alors que le courageux amant était engagé dans un combat avec Ménélas sous la forteresse, ou au moment où l'on entendait le rire gras d'Agamemnon devant les spectacles de destructions.

Tu aurais d'ailleurs beaucoup apprécié la façon dont il était présenté dans le film, celui-là, avec sa grosse personne barbue, son air sadique, bref, le méchant bonhomme.

J'ai trouvé ce film trop romancé, les dialogues étaient plats, mais enfin les acteurs jouaient bien. Quelqu'un de mon époque a sûrement dû déjà t'en parler, car tu y tiens le rôle principal. Et j'ai découvert, avec surprise, à quoi tu devais ressembler, j'entends physiquement, parce que je n'avais pas d'image en tête.

L'acteur qui tenait ton rôle était plutôt beau. Il était blond et fort, avec une vraie présence, et un regard déterminé. En revanche, je trouve qu'ils ont été bien trop gentils avec toi dans le sens où ton personnage était curieusement assagi, hésitant bien des fois à avoir recours à la violence. Non, je suis sévère, d'autant plus que tu m'as prouvé qu'il t'arrivait de t'apitoyer ou de regretter parfois tes actes, et que tu étais sentimental.

Dans le film, j'ai aussi aperçu un personnage qui m'était presque inconnu, Briséis. J'ai admiré son courage à résister à l'ennemi, sa fierté. Tu dois sûrement beaucoup l'aimer, n'est-ce pas? Agamemnon ne renoncera donc pas à vous laisser en paix?

Enfin, j'en viens à cette question «inconvenante» que tu m'as posé, qui m'a fait sourire puis rire.
J'ai été surprise d'abord car je ne m'y attendais pas, mais après je me suis dit qu'elle était bien naturelle pour un homme, et surtout sache que je n'éprouve aucune gêne à en parler, bien au contraire.
Avec toi, il semble écrit que j'oserais dire tout, même les pires bêtises ou audaces.

Enfin, allons-y gaiement.

Quel genre d'hommes j'aime, tu me demandes? Bon, il faudrait déjà te parler un peu de mes «coups de coeur». J'ai depuis toute petite toujours été amoureuse, de n'importe quoi, de n'importe qui, pour un geste, un sourire, ou des beaux yeux, et cela avec la stupidité romantique de toutes les gamines. J'écrivais des poèmes, j'en discourais pendant des heures avec ma meilleure amie, je m'inventais des scénarios, je vivais d'illusions, bref, j'étais une grande «amoureuse».

Tout ça, c'était à l'intérieur. Mais à l'extérieur, j'étais aussi distante et froide qu'un morceau de glace, toujours avec un air sérieux et redoutable sur la face, et jamais je n'allais parler à ces garçons. Puis quand j'y réfléchis, ça n'a pas beaucoup changé aujourd'hui, à la seule différence que je suis plus réaliste, et que je suis en meilleurs termes avec la «gent masculine».

J'ai aussi la fâcheuse tendance, vois-tu, à aimer certains personnages des livres que je lis, et c'est d'autant plus triste qu'ils sont fictifs. Je me plonge dans la littérature, et elle me suit jusque dans mon quotidien, et les romans m'absorbent totalement. Combien de fois ne me suis-je pas passionnée pour quelques uns de ces personnages hauts en couleurs que l'auteur me donnait la possibilité de connaître en entier, combien de fois j'ai souhaiter rencontrer de pareils hommes! Le dernier que j'ai aimé de la sorte était Angelo Pardi, jeune colonnel de hussards italien, héros du «Hussard sur le toit». Mais tout cela est bien dangereux, car j'en suis venu à me faire un idéal assez élevé, et dont je ne rencontrerai la perfection que dans ces satanés morceaux de papier.

Pourtant, cet idéal n'est pas bien précis, on ne peut lui coller aucune image particulière, et c'est tant mieux. Je n'ai donc aucun «genre d'hommes». De plus, je ne crois qu'au grand, à l'unique amour. Je pense qu'on est tous amenés dans sa vie à aimer plusieurs personnes différentes, plusieurs fois. Du moins c'est comme ça que je vois ma vie. Qui peut prétendre posséder mon coeur? Personne en ce moment, et j'aurais même la prétention d'ajouter que j'espère bien que jamais personne ne le possédera tout entier. Cela m'attire, mais c'est quand même effrayant, l'amour absolu. Qui pourra un jour me plaire? À ça je peux encore répondre. Je l'imagine différent, voire marginal, excessif. Il ne penserait pas comme les autres, il aurait une vision originale de la vie, il saurait me transporter dans un univers à part, qui n'appartiendrait qu'à nous. Il serait cultivé, aimant aussi lire. Je tolérerais son cynisme, voire parfois sa méchanceté, et puis aussi son égoïsme, car au fond je serais comme lui. Voilà encore bien des idées romanesques, tu me diras.

Enfin, pour achever ce qui est, je m'en rends compte, un long roman, je reviens sur une de tes paroles. Tu sais, si en réalité je n'aimais pas un peu les hommes comme toi, je ne serais pas restée à te parler et à t'écouter aussi longtemps.

Quand j'ai appris ton histoire, quand j'ai lu la pièce d'Euripide et de Racine «Iphigénie», il y a bien quelque chose qui m'a fascinée en toi, bien que je ne sois pas à genoux devant ces héros forts et combattant pour l'honneur qui font le fantasme de bien des filles. Peut-être est-ce parce qu'au fond tu as cette violence, aussi bien dans le comportement que dans les sentiments, que je n'ai jamais su avoir? Peut-être parce que tu es passionné et fougueux, bref, vivant.

Peut-être parce que finalement je ne suis pas si différente des autres filles.

À bientôt,

Marianne
         
         

Achille

      Salut à toi ma chère Marianna!

Comment te portes-tu, toi et les tiens? Quant à moi, je vais bien. Le vin coule à flot, les moutons sont appétissants, les femmes belles, les dieux nous sont favorables, le ciel est clair et la mer est paisible, que demander de mieux! Hier, j'ai passé l'après-midi sur la berge à lancer le disque avec mes compagnons et je n'ai pas besoin de te dire que je me suis démarqué! Ce que nous avons célébré en partageant un banquet où tous sont égaux.

Alexandre est né d'Hécube, mais un malheur a entouré sa naissance et il fut exposé sur le mont Ida. Là, il fut, me dit-on, recueilli par un berger. C'est celui-ci qui lui donna le nom de Pâris. Mais depuis son retour dans le palais de son père, il porte son nom de prince, c'est-à-dire Alexandre. Il est le frère jumeau de la prêtresse Cassandre, je crois. Je ne suis pas très au courant des détails, mais si cela t'intéresse particulièrement, je veux bien essayer de me renseigner pour toi.

Alexandre est en effet très différent de son frère Hector au casque scintillant. Il est beau comme un enfant et se comporte comme tel aussi. Il ne pourrait jamais devenir roi de Troie et n'y a jamais été préparé non plus. C'est ce qui le diffère de son frère Hector. Hector est brave et vaillant; il dirige ses hommes et alliés comme un chef se doit de le faire. Il porte sur ses épaules fortes la destinée de son peuple, tandis que le bel Alexandre porte les regards affectueux et les caresses légères de sa jolie femme, Hélène. J'ai effectivement rencontré Hector entre deux combats, mais si nos yeux se sont observés et nos langues se sont échangées des provocations, nos mains ne se sont jamais affrontées. Par contre, je l'ai vu combattre toute une journée durant contre mon cousin Ajax le Grand sans que l'un ou l'autre n'ait l'avantage. Il est fort et habile, mais pas assez pour faire tomber Achille et si un jour nos lances se croisent, c'est moi, je t'assure, qui l'enverrai dans l'Hadès.

Je ne sais pas quand viendra le moment pour moi de reprendre mes armes contre les Troyens et de lancer mes hommes aux côtés des Achéens. J'attends... J'attends de voir le Roi des Rois se traîner devant moi comme le chien qu'il est. J'attends d'être reconnu. Pourquoi aiderais-je un roi qui me méprise? Que puis-je gagner à me soumettre à sa seule volonté?

On m'a expliqué qu'un film est comme le théâtre ou les chants des aèdes. Tu sais, parfois les aèdes n'ont aucune idée de ce qu'ils racontent et leurs chants ont beau être harmonieux, ils écorchent souvent la vérité. Mais que peut-on y faire? Il ne reste qu'à écouter et se divertir; laissons les hommes croire ce qu'ils ont envie de croire.

Je me rappelle le combat d'Alexandre contre Ménélas. Le jeune prince à la belle figure se défendait bien, mais Ménélas, fort de son expérience de la guerre, l'aurait facilement tué si ce n'avait été de la déesse de l'amour qui d'une nuée l'a soustrait du combat terrible pour le déposer à l'abri dans les bras d'Hélène.

Je ne sais pas combien de fois je devrai le dire, mais j'aime Briséis comme on aime une esclave aux formes agréables, comme j'aime cette captive de Lesbos, Diomèdè aux belles joues, qui divertit mes nuits en ce moment. Il est vrai que Briséis me plaisait entre toutes, mais ce n'est pas par amour d'une femme que je me suis retiré du combat, mais bien par haine d'un homme, le fils d'Atrée. Cette guerre est la sienne et c'est pour cela que je le prive de mon bras vigoureux. Jamais, tant que le souffle m'habitera et que mes genoux sauront se mouvoir, je ne tolèrerai les affronts des hommes. Briséis n'est qu'un pion dans cette querelle qui m'oppose à Agamemnon.

Je suis heureux d'apprendre que tu n'appartiens à aucun homme. Pas que je convoite tes charmes, bien que tu sembles être une femme apte à me plaire, mais parce que j'aime les femmes qui n'appartiennent qu'à elles-même. Un peu comme ma mère, qui a quitté le palais de mon père peu après ma naissance pour retourner chez elle, dans le royaume de son père Nérée. Tu es libre comme les vagues et je ne peux que t'admirer davantage.

Alors, que crois-tu que sera notre prochaine opposition? Je ne puis imaginer nouveau sujet de querelle à présent que tu me connais et m'acceptes tel que je suis... à moins bien entendu que la séduisante Éris ne vienne semer la discorde entre nous.

Je bois à la vigueur de notre amitié, femme de la tempête!

Ton ami Achille