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Panorea 
écrit à

Achille


L'amour que t'offre une princesse troyenne


   


Salut à toi Achille, bien-aimé des dieux,

Divin roi, je sais que mon audace est grande, mais je n'ai pu résister à l'envie de m'adresser à toi. Fille du roi Priam et d'Hécube, je sais que je trahis ma patrie en t'écrivant ces mots. Mais comment ne pas te dire qu'avant même que tu aies posé tes pieds légers sur le sol de la sainte Ilion, j'étais déjà amoureuse de toi?

Ta réputation te précède, toi l'aimé de Zeus! Enfant déjà, lorsqu'on rapportait tes hauts faits, que l'on racontait la vie de ta divine mère Thétis et son mariage avec le mortel Pélée, j'étais parmi mes sœurs la plus attentive et la plus éblouie. Je rêvais déjà de voir de mes yeux le grand guerrier qui faisait trembler les villes et les femmes.

Puis tu es venu. Un jour que l'armée des Achéens vint se battre devant nos remparts, je réussis à sortir du gynécée, alors que je n'en avais pas le droit, et à grimper jusqu'à la plus haute terrasse, au-dessus des portes Scées. Alors que la bataille faisait rage, emportant Grecs et Troyens mêlés vers les sombres demeures d'Hadès, que les femmes pleuraient leur jeunesse perdue, je te vis. Éblouissant comme Hélios, plus terrible et flamboyant qu'Arès! Nul besoin que l'on te désigne du doigt pour te reconnaître parmi les combattants, comme cela se fait parmi les Troyennes à la belle ceinture, qui nomment chacun d'entre vous. Bien que tu aies baigné dans le sang de mes frères, la gloire et la jeunesse resplendissaient sur ton visage, et à ta vue mes genoux tremblèrent. Le fils de la divine Cypris ne m'aurait pas blessée plus profondément s'il m'avait percée de l'un de ses traits!

Fils de Thétis aux beaux cheveux, depuis lors je ne cesse de penser à toi. Je guette chacune de tes apparitions devant ma ville, je maudis chaque trêve qui me prive du bonheur de t'admirer. J'éconduis tous mes prétendants avec colère, au point que ma mère s'en étonne. Princesse troyenne, je n'ai rêvé, jusqu'à présent, que du jour où j'oserai faire part de mes sentiments à l'ennemi le plus craint et acharné contre ma ville.

Immortel Achille, roi comblé de mérites et de grâces, que j'aurais aimé être ta reine pour te vêtir au moment du départ fatal pour Ilion! Que j'aimerais aujourd'hui être ta servante pour baigner tes pieds dans l'eau parfumée, ôter et nettoyer tes armes, et t'aimer jusqu'au matin glacé du retour à la guerre. Que j'aimerais être celle que tu pleures, Briséis aux beaux cheveux -car tout se sait à Troie- assis seul devant la mer violette!

Peut-être les glorieux Troyens seront-ils vaincus. Peut-être que le brutal Ajax, fils d'Oïlée, me traînera par les cheveux hors de mon palais pour faire de moi son esclave. Si ce jour arrive, je ne demanderai qu'une seule grâce au divin Achille: celle de me prendre, lui, dans sa part du butin. Qu'à la douleur de voir ma ville détruite, mes sœurs souillées, mon père et mes frères massacrés, je puisse au moins trouver la consolation d'être auprès de l'homme que j'aime.

Demain, une nouvelle bataille s'engagera entre nos deux peuples. Si tu veux savoir si l'humble princesse que tu as déjà conquise par ta valeur mérite ton regard, lève les yeux demain vers la terrasse des portes Scées. Il n'y aura pas de femme plus éblouissante, hormis celle qui est la cause de tous nos malheurs, Hélène aux bras blancs.

Roi aimé des dieux, une réponse de toi, seulement! Je t'envoie cette missive par l'entremise de mon serviteur, Kouros. Il m'est fidèle et sera pour toi un messager de confiance.

Que les dieux t'accompagnent,

Panorea, fille de Priam et Hécube, princesse de Troie.




Admirable Panorea,

Qu’ai-je fait pour mériter ainsi ton amour et ta dévotion? Assurément, je suis choyé des dieux et malgré tout le mal qu’ils m’ont fait en laissant mourir mon cher Patrocle, ils m’accordent encore mille grâces. Ta longue lettre en est une, sache-le.

Cependant, je ne suis pas certain de survivre à cette guerre entre nos deux peuples. Ne sais-tu pas -n’est-ce pas une prophétie connue de tous?- celle qui raconte que, suivant de peu le prince Hector, je franchirai à mon tour les portes de l’Hadès?

Cela étant dit, les prophéties se révèlent parfois fausses et si je devais être parmi ceux qui se feront maîtres de la sainte Ilion, je te réclamerais avec joie et nul, je le crois, ne s’opposerait à mon souhait.

Que les dieux te protègent, douce princesse!

Achille


Enfant de Zeus, glorieux Achille,

Quelle ne fut pas ma peine, divin roi, d’attendre ta lettre si longtemps! Mais n’aie crainte: cette tristesse, si profonde fût-elle, a vite été dissipée par tes nobles mots.

Tu me demandes pourquoi tu as touché mon cœur? La réponse est pourtant simple: il t’a suffi d’apparaître sur le sol d’Ilion pour que le renom de tes exploits, de ta beauté et de ta noblesse brillent dans toute la splendeur de la vérité.

Toi qui sans cesse cours après ton destin et qui jamais ne t’arrêtes, tu m’as cependant attristée avec la perspective de ta mort prochaine. Les prophéties, ô Achille, s’accomplissent-elles toujours selon nos connaissances? Nous ne siégeons pas parmi les dieux pour connaître les desseins du Porte-Égide. Lui qui peut décider du sort d’une bataille au gré de ses humeurs, ou s’il veut faire plaisir à son épouse, ne peut-il pas également influer sur notre destin? Je connais comme chacun cette prophétie qui veut que la mort t’emporte sitôt que tu auras fermé les yeux à mon frère, le vaillant Hector. Mais sais-tu ce que je prie, moi, chaque soir, aux pieds d’Apollon? J’ose demander que non seulement les morts cessent, mais qu’en plus Hélène vous soit rendue, afin que la paix laisse nos deux peuples amis, et que chacun retourne à ses blanches murailles ou à ses montagnes paisibles parsemées de moutons.

J’ai appris que, le roi Agamemnon t’ayant mal traité, tu avais décidé de ne plus te battre. Tu épargnas ainsi bien des miens par ton absence, noble Achille, mais tu n’épargnas cependant pas mon cœur… J’ai aussi appris la mort de ton bien-aimé Patrocle. Tant des miens sont morts, grand roi, et tant des tiens… Je pleure devant tout ce désastre, et je maudis Hélène aux bras blancs qui a cédé au désir de mon frère Alexandre. Qui sait si nous n’allons pas tous périr, toi comme moi, ou finir esclaves, par la folie de ces deux êtres façonnés pour être les instruments du destin!

Je réalise cependant que tu ne sais pas à quoi ressemble Panorea qui t’écrit. Ah, grand roi! S’il était seulement possible que nous nous rencontrions, en secret, pour qu’une fois seulement je m’incline devant toi en tant que princesse et non comme esclave! Accepterais-tu? Alors que la tourmente et la discorde gouvernent aujourd’hui nos vies, tu me donnerais là une joie inespérée.

Qu'Athéna aux yeux pers te protège,

Panorea



Pardonne-moi, tendre et douce Panorea!

Pardonne-moi si l’attrait de couper les gorges de mes ennemis semble plus fort que celui de te répondre. Et pourtant, je prends plaisir à entendre mon scribe réciter ces mots qui sont tiens et qui sont aussi doux que le miel. Seulement, je manque de temps ou de volonté. Il me faut sortir de cette torpeur qui m’habite depuis la mort de Patrocle, je le sais. Le soir, quand je rentre dans ma baraque et que mes esclaves se pressent autour de moi, je n’aspire qu’à boire le vin vénérable qu’ils me servent et mes pensées s’égarent au point que la nuit passe sans que je m’en aperçoive, et c’est avec surprise que je vois l’aube aux doigts de rose s’étirer dans le ciel. Déjà le matin! Une autre nuit passée loin de mon bien-aimé…

Il est trop tard maintenant pour prier pour le retour d’Hélène. Troie est condamnée. Les princes ont passé trop d’années à combattre pour abandonner l’idée de s’approprier les richesses d’Ilion et d’anéantir l’arrogante race troyenne.

Ne sais-tu pas que l’animosité qui régnait entre Agamemnon et moi s’est éteinte avec la mort de Patrocle? Ne me vois-tu pas poursuivre les Troyens sur la plaine comme avant?

Je crains qu’une rencontre soit impossible pour l’instant. Mais nous nous verrons, Panorea, je te le jure, nous nous rencontrerons très bientôt…

Achille


Divin Achille,

T'imaginer faible, ou du moins dans la torpeur d'Hypnos, voilà une image bien extraordinaire pour le valeureux guerrier que tu es. Mais cela te rend tellement plus proche de la mortelle que je suis!

Tu es revenu au combat? Je ne t'ai pas vu, bien-aimé, car je n'ai pu sortir aujourd'hui. La nuit est souvent mon refuge... comme il semble être le tien. Pourquoi ne pouvons-nous pas nous voir au grand jour... Pourquoi faut-il cette guerre? Aimes-tu cela, toi qui sembles né pour tuer?

Lire tes mots doux ou cruels à la lueur des flambeaux, noble roi, fait battre mon cœur à la fois de crainte et d'espoir. Les Grecs anéantiront notre race arrogante, dis-tu? N'en sois pas si sûr... Car Troie a de valeureux guerriers et de divins appuis. Au-delà de la guerre pour une femme, c'est un affrontement entre les dieux qui se joue sur la plaine d'Ilion. Qui sommes-nous pour savoir quel peuple ils choisiront de rendre vainqueur?

Si tu savais, ô Achille, comme t'écrire me fait plaisir! Ma naïveté d'enfant me fait espérer que mes mots te séduisent, avant que mes yeux ne servent mon orgueil de femme en achevant cette tâche...
Tu me promets que nous nous verrons, divin roi, mais de quelle façon, puisque tu t'apprêtes à faire un carnage de mon peuple? Je n'ose croire, comme tes mots semblent le dire, que nous nous verrons pour la première fois lors de la chute de ma ville, ou lors du départ des Grecs qui porteront ton cadavre... Que ne suis-je assez puissante en ton cœur pour te convaincre de venir me voir, autrement qu'en laissant une mer de morts autour de toi...

Avec cette lettre, Achille, je t'offre un présent: un bracelet fait de pierres nacrées du Scamandre. Puisse-t-il t'attacher un peu à moi, si tu ne me trouves pas trop enflammée...
 
La nuit tombe, je t'imagine sombre, pleurant Patrocle, le feu éclairant ton beau visage de ses flammes dansantes... Et j'ai le malheur d'être loin de toi.

Panorea


Douce amie,
 
Merci pour ce présent magnifique. Je suis touché par ta gentillesse, alors que j'ai tué tant de tes frères, que j'ai massacré tant de vos alliés! Mais ne parlons plus de la guerre entre nos deux peuples. C'est un sujet qui nous sépare et creuse entre nous un fossé irrévocable.
 
Oui, tes mots me séduisent, n'en doute pas. Si mes pensées demeurent sombres -comment pourrais-je oublier que le meilleur des Achéens m'a quitté?- je me surprends ce soir à rêver de ta présence. Je serai toujours un guerrier dans l'âme et les combats auront sur moi une éternelle emprise, mais sache, divine Panorea, que l'amour ne me laissera jamais indifférent et que je peux être aussi tendre que je suis cruel.
 
La solitude me pèse, peut-être davantage encore ce soir avec tes mots qui dansent dans ma tête. Tu me demandes de venir à toi, mais c'est impossible. Je ne puis entrer dans ta cité. Il faudra espérer que les dieux ont réservé pour nous une clairière où nous pourrions, loin de tous les rois de ce monde, connaître quelques instants de paix et d'intimité.
 
Que les dieux t'épargnent, admirable princesse, et qu'ils te réservent un destin plus doux que le mien!
 
Achille
Glorieux roi !

Que je suis heureuse de découvrir si vite tes mots troublants... Heureuse de te voir sensible à mon envie de paix! L'amour, divin fils de Thétis, arrive donc à t'effleurer? Mais comment pourrait-il en être autrement, chez un être façonné par les dieux et né pour plaire?

Toi, le plus glorieux des Achéens, tu dis être le plus seul... Oui, car un être cher te manque. Je ne pourrais sans doute pas le remplacer, noble Achille, mais si je pouvais alléger le fardeau de ta solitude et de ta peine, je le ferais avec joie.

Ma main peine à tenir le stylet et à écrire ce qui suit, tant je tremble en lisant tes mots, qui flottent avec mes désirs... Je n'ai jamais imaginé pouvoir te faire entrer en mon palais. Mais comme toute Troyenne, je connais bien mon pays...

Il est un lieu enchanteur, entre le Simoïs et le Scamandre, aux pieds de l'Ida aux milles sources; les hommes s'y rendent peu, car les sombres forêts qui le longent abritent des fauves. Mais que peut craindre un prince aux dons d'immortel tel que toi! À cet endroit, divin Achille, se dresse un olivier millénaire, qui dispense son ombre et ses fruits. L'air y est frais et parfumé, propice au repos... ou à l'amour.

Si tu acceptes de laisser ton glaive au repos pour un temps, si tu souhaites contempler enfin le visage de celle qui t'écrit, retrouve-moi sous cet olivier ce soir, à la tombée de la nuit. Ne me laisse pas attendre seule, bien-aimé! Que nul Achéen ne te détourne de ton but, que l'envie de massacrer les Troyens te laisse en paix un moment! Laisse vivre ta jeunesse, qui ne sera que trop tôt perdue! Ne retarde pas notre entrevue, car les plus sombres pressentiments m'assaillent, et je crains fort que le cours du temps s'accélère vers l'inéluctable tragédie qui nous guette tous.

Si à l'issue de notre rencontre tu me tends la main pour m'emmener au camp des Grecs, noble roi, je ne pense pas que j'aurai la force de te résister... et je serai à toi, pour toujours.

Panorea
Princesse,

Tu persistes à m’appeler roi et quoique cette appellation soit flatteuse, elle est inexacte puisque mon malheureux père est toujours en vie. Je ne suis, comme toi, qu’un prince. Pour ce qui est de mes autres titres, je suis également général de mon armée et amiral de la flotte.

Nul ne peut, amie, apaiser ma douleur. Seule la mort saura me délivrer de ce fardeau, car quoique je haïsse les portes de l’Hadès, je devrai les traverser si je veux retrouver mon bien-aimé. Beaucoup de femmes et d’hommes ont cherché à me rendre mon sourire, mais c’est une tâche impossible. Prendras-tu ombrage de cette réalité?

Ton invitation me trouble, Princesse, et je suis bien tenté d’y répondre favorablement. Cependant, si tu crois pouvoir ainsi me détourner de ma vengeance, tu te trompes. Avant de te livrer volontairement à moi, tu dois comprendre cela. Je ne cesserai de trancher les têtes que lorsque la mienne roulera dans la poussière. Et puis, ici, tu ne serais plus une princesse, mais une esclave. Pourrais-tu quitter ton monde sans un jour le regretter amèrement?
 
Achille
Noble Achille,

À lire tes mots, mon cœur s'est glacé. D'abord, parce que je sens que je t'ai froissé en pensant que le grand Pélée était mort. Sois indulgent envers ma jeunesse et mon ignorance, car en t'appelant roi, je visais surtout à montrer à quel point tu es digne d'estime et d'admiration. Si j'ai été maladroite, je t'en demande pardon.

Je sens également à quel point je dois te sembler jeune et insignifiante, une «fille» parmi les autres. Ma noblesse parmi les Troyennes à la belle ceinture n'est donc rien... Mais je comprends que tu me mettes en garde.

Ne crois pas, Achille, que je désire te détourner de ta vengeance. Bien que princesse, je sais très bien que je ne suis que peu de chose face au divin Patrocle, peu de choss dans cette tourmente détestée. Peu de chose, même, face à toi, le fils de la belle Néréide. Mais comme je te l'ai dit, dès ma première lettre, je ne désire qu'une chose: être auprès de toi. Si d'aventure Troie tombait sous les coups des Achéens, je préfère m'éviter l'ignoble douleur d'avoir à contempler ma famille gisant dans son sang, d'être violée par le plus vil soldat grec, et de devoir m'agenouiller devant mon nouveau maître sur son ordre. Car, même si tu me l'as promis, comment être sûre que tu seras encore vivant pour me réclamer dans ta part du butin, à l'issue de ce jour maudit?

L'unique chance de l'esclave, divin prince (vois, mes doigts trop agiles corrigent leurs erreurs!), n'est-elle pas de choisir son maître? Si nous nous rencontrons, et que tu me presses de venir avec toi, je devine que je serai en présence d'un être noble qui me respectera, même esclave, et non pas d'un chien qui n'a de prince ou de roi que le titre que ses soldats lui donnent. Pardonne ma véhémence, mais si je suis femme, je n'en suis pas moins fière, et je préfère choisir mon destin.

Ta peine, Achille, me tourmente, non parce que je serais incapable de t'en détourner, mais bien parce qu'elle te rend sombre et n'aspirant qu'à la mort. Bien que je ne te connaisse que de loin et à travers tes mots, je pense avoir le cœur suffisamment porté vers toi pour ne pas aimer te voir souffrir. Et j'ai cru comprendre, dans ton souhait d'un moment d'intimité et de paix, de quelqu'un pour rompre ta solitude, que tu cherchais un apaisement à cette souffrance.

Mais peut-être ai-je été trop orgueilleuse de penser que j'avais pu émouvoir ton cœur, comme ta dernière et bouleversante missive me le laissait croire...

Si je t'ai convaincu de ma sincérité, que tes pieds agiles quittent le camp des nobles Achéens pour me rejoindre. Peut-être ne voudras-tu pas de moi et me laisseras-tu repartir... Peut-être, comme je l'espère, que m'ayant vue qu'une fois, tu voudras me voir toujours... Mon bonheur sera déjà grand de pouvoir contempler dans la gloire de sa jeunesse le plus vaillant des Grecs, paré sous les étoiles du ciel troyen de toutes les grâces que les dieux ont bien voulu lui donner.

Panorea

Admirable Princesse,
 
Tu ne m'as pas offensé, ne t'inquiète pas. Tu es réellement une fleur parmi les femmes. 
 
Si tu désires te livrer d'ores et déjà aux ennemis de ta cité, c'est donc que tu as abandonné l'espoir de voir ton peuple victorieux? Un dieu t'aurait-il confié l'issue de cette guerre?
 
Soit! belle amie, si c'est ce que tu veux, je t'accorde ma protection. Je serai au rendez-vous ce soir même, au lieu que tu m'as indiqué dans ton précédent message. Je ne serai pas seul, je serai accompagné de mon écuyer Automédon. Tu peux, si tu le désires, te faire accompagner par une esclave.
 
Tu auras alors le choix. Si tu choisis de retourner vers ta cité, je ne t'en empêcherai pas, et si tu décides de te livrer définitivement à ma puissance, tu viendras avec moi dans ma baraque.
 
Que le rusé Hermès soit propice à ta fuite!
 
Achille
Doux prince,

la fille du Porte-égide, assurément, a dicté mes mots pour que tu acceptes de me rencontrer! Je presse de ce pas ma servante Ianassa, qui m'accompagnera jusqu'au lieu béni de notre entrevue.

Nul dieu ne m'a confié l'issue de la guerre, divin Achille, mais tu connais sans doute ma sœur Cassandre. Apollon, pour la punir de son indifférence, l'a condamnée à révéler l'avenir sans que personne jamais ne la croie. Mais moi, je n'ai pourtant jamais douté d'elle. Et quand elle dit voir une Troie rougeoyante, je sais que ce n'est pas de feux de joie.

La fleur est fragile, Achille, accepteras-tu d'en prendre soin avec amour après l'avoir cueillie? Tu en décideras très vite... Déjà le jour décline, et il me tarde de te rencontrer. Approche, ne tarde pas!

Panorea
Douce princesse,

Je t’ai attendu toutes les nuits. Je crains que tu n'aies été surprise dans ta fuite. Ou alors, c’est que tu auras changé d’idée. Dis-moi, est-ce la perspective d’une victoire de ton peuple qui t’a convaincue ainsi de demeurer derrière les hauts murs de Troie, ou te retient-on prisonnière?

Puisse ce message te trouver en bonne santé!

Achille


Noble Achille,

Aucune de tes suppositions n'est exacte: je ne suis ni prisonnière en mon palais, ni sûre de la victoire de mon peuple. Tout était prêt pour te rejoindre. Mes servantes m'avaient baignée, ointe d'huile précieuse, m'avaient revêtue de la fine tunique et parée d'une noble ceinture. Je pressais Ianassa qui s'attardait, à ma grande impatience.

Alors que je m'apprêtais à te retrouver, heureuse comme celle qui va connaître l'amour, je suis passée devant le trône de mon noble père, le roi Priam, qui gisait là en pleurant dans l'ombre, le front appuyé sur sa main tremblante. Je crois ne jamais l'avoir vu si semblable aux ombres qui peuplent l'Hadès. Depuis que mon frère Hector est tombé sous tes coups, ses rides semblent des sillons sur une terre trop sèche, ses yeux bleus sont rougis par les larmes, et sa détresse s'accroît de jour en jour, car bien que certains dieux nous aident, il doute de voir sa cité rester debout. Tant de fils lui ont été ravis par ta main ou celle de tes alliés!

Imagine ma peine, divin seigneur, de m'enfuir vers le bonheur et la jeunesse et de contempler sur le chemin le chef dont je suis issue, rompu par les ans et les peines... Je n'ai pas pu résister à l'envie d'aller pleurer dans ses bras et d'essayer de le consoler un peu. Mais je me suis gardée de lui parler de toi, que je ne peux oublier.

Pardonne-moi de t'avoir fait attendre... Toutes les nuits, dis-tu? Tu me flattes, Achille, bien-aimé des dieux... La nuit tombe à peine: si tu reçois ce message à temps, viens me rejoindre au lieu que je t'avais décrit. Je ne sais quelle sera ma décision à l'issue de notre rencontre, qui sera peut-être faite de silences enjôleurs et de sourires pleins de promesses... Mais je souhaite te contempler autrement que les armes à la main, homme parmi les autres, heureux de s'accorder une nuit de paix avant de reprendre sa course vers le trépas.

Souhaite avec moi que l'Aurore aux doigts de rose retienne un moment ses chevaux impatients, et nous laisse la nuit pour complice!

Panorea




Je te salue, Princesse aux bras blancs!

Tu auras remarqué mon absence, amie. J’ai dû m’éloigner pour un temps incertain et mon message te provient des replis montagneux de l’Ida. Puisses-tu avoir la patience d’attendre mon retour afin que nous puissions enfin unir nos mains. 

Crois-tu que je puisse t’en vouloir d’avoir eu pitié de ton père? L’amour des aïeuls n’est-il pas, avec l’hospitalité et la piété, la plus belle des vertus? Je crois que je ne t’en admire que davantage, Princesse. Je t’imagine, fidèle enfant, tes mains blanches posées sur le front fiévreux de ton père, sa tête appuyée sur ta belle ceinture, tes larmes coulant sur tes joues, tristesse d’une fille pour son père, et mon cœur chavire, mes propres larmes redoublent et mon chagrin, curieusement, se fait moins amer. Comme si de pleurer pour toi adoucissait ma terrible perte. Et pourtant, il n’en est rien. Ce n’est qu’une illusion. Je sens encore dans ma poitrine cette bête qui rugit, qui lutte pour déchirer la chair de ses ennemis et il me tarde de revenir, à la fois pour t’arracher à ta destinée et t’emmener dans ma baraque, à la fois pour faire périr tous ceux qui se sont réjouis de la mort de Patrocle. Ce désir-là est plus fort que tout.

Douce amie, alors que tout nous sépare, je ne songe qu’à la douceur de ta peau, au parfum de tes cheveux et à la tendresse que tu me promets. Tout cela me fait penser à ma verte Phthie, à ses collines merveilleuses, à son fleuve divin… Je voudrais m’y retrouver encore, avec tous ceux que j’aime. Je voudrais te faire découvrir ces lieux qui furent témoins de mes premiers pas.

Tout cela n’existe plus. À quoi sert-il de se lamenter sur le passé? J’ai trop bu de vin, comme à l’habitude. Le vin me ramollit et le son de la lyre me rend mélancolique.

Écris-moi à nouveau, amie, et dis-moi que je n’attire pas que les morts.

Achille

Enfant de Zeus, glorieux Achille, 

Pourquoi t’es-tu éloigné ainsi dans nos montagnes mystérieuses? Toi qui ne crains personne, t’a-t-on menacé chez les Grecs? L’Atride t’aurait-il encore fait entendre des remontrances indignes de ta personne? Dis-moi vite ce qui te retient dans l’Ida aux mille sources, je te rejoindrai, car elle n’a aucun secret pour moi.

Je vois que malgré l’âme rude que tu te donnes et que le noble Chiron a forgée en toi, tu n’en as pas moins le cœur noble et tendre, et tu me comprends plus que je ne l’espérais… Ô Achille! Pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés en d’autres temps et d’autres lieux! Que j’aimerais connaître avec toi Phthie aux vertes forêts, me baigner dans ses fleuves divins, courir après la biche rapide l’arc à la main, telle Artémis l’intrépide!

Imaginer que tu pleures pour moi, Achille, me touche autant que cela me séduit. Car c’est bien le signe que tu n’es pas une brute sauvage, mais bien le divin prince que les dieux chérissent et ont paré de mille noblesses et de toutes les grâces. Vraiment, tu mérites de siéger parmi les plus grands!

Il n’est pas si mauvais, Achille, de pleurer son passé. Ainsi, il ne meurt pas, puisqu’il vit toujours dans nos mémoires. Et n’y a-t-il rien de plus cher en ce monde, que la patrie et tous les nôtres qui nous attendent? Qui sait si tu ne rentreras pas à Phthie pour embrasser ton noble père et revoir tous ceux que tu aimes? N’est-ce pas être sage que de désirer cela plus que tout au monde?

Chante ma beauté, toi le plus noble des hommes, sur ta lyre mélancolique. Tu n’attires pas que les morts, Achille, crois-le. Sinon, je ne serais pas en train de t’écrire car, à te lire, je me sens plus vivante que jamais.

Panorea


Divin seigneur,

Depuis si longtemps déjà tu ne m'as écrit... Que t'est-il arrivé? Les effroyables Parques auraient-elles déjà coupé le fil de tes jours? Je tremble qu'un de tes lieutenants réponde pour m'annoncer ta mort...

Pourquoi ne réponds-tu plus à Panorea?

Es-tu toujours caché dans les collines de l'Ida? Si c'est le cas, permets-moi de te rejoindre, ô doux prince...

Tes mots de miel me manquent terriblement, et l'espoir que tu avais fait naître en moi est aujourd'hui une lente torture pour mon cœur... Depuis que je suis sans nouvelles de toi, j'erre dans le palais comme une âme échappée de l'Hadès. Et on n'entend plus dans les couloirs que mes soupirs douloureux. Panorea à la triste figure... voilà ce que ton silence a fait de moi...

Réponds-moi, divin Achille! Réponds-moi ! Puissent les dieux te protéger sous nos cieux étoilés et te ramener à moi.

Panorea


Divine Panorea,

Pardonne ce long silence, mais j’ai eu besoin de m’isoler du monde. Depuis que j’ai rendu le corps d’Hector au vieux Priam, je regrette plus que jamais ma douce terre natale, mon vieux père et les murs solides de ma chère Phthia.

J’ai cru que je prendrais le chemin du doux retour, que je traverserais la plaine marine et retournerais dans la vallée du Sperchios, mais que dirais-je à ce bon Meneotios, qui m’est aussi cher que me l’est mon propre père, au sujet de son fils, sa tendre progéniture? Pourrais-je lui annoncer la mort horrible de Patrocle et me présenter fort et en santé devant lui? C’est au-dessus de mes forces, au-dessous de mon honneur. Donc, je reste et le combat reprendra de plus belle, jusqu’à ce que j’aie éliminé le dernier des Troyens ou que mes genoux cèdent devant la mort éclatante et que mes larges épaules s’écroulent dans la poussière.

Tu peux bien soupirer, Princesse, car la guerre n’est pas finie et les maux de nos deux peuples respectifs ne font que commencer. Pleure pour ta famille et tes amis et garde quelques soupirs pour moi, qui plus que tout autre souffre et souffrira encore.

Ton ami,

Achille


Admirable Achille,

Comme mon cœur se fend à te lire... Ta peine autant que ta haine me désolent. Car je ne sais comment apaiser l'une et l'autre.

Je ne sais comment t'aider, divin seigneur. Car je crois avoir compris, à te lire, que je ne pourrai rien faire pour toi. Je me sens impuissante devant tant de maux, tant de tristesse et de fortes résolutions. Si la mort de mon peuple apaise ta faim, Achille, sème un carnage plus sanglant que ne pourrait le faire Arès! J'aurais cru, en lisant certains de tes mots troublants, que ma rencontre t'aurait fait oublier, un moment du moins, cette rage qui t'anime, et t'aurait redonné le goût de la vie.

Mais celui, âcre, du sang, semble te séduire davantage. Et pourtant, je sens une amertume dans tes mots, un désespoir qui te pousse vers la mort. À la poursuivre ainsi de ton pied léger, tu finiras bien par la rencontrer. Et je sais que rien ne te ferait plus plaisir. C'est bien là ce qui me chagrine, noble prince... 

Plus que mes soupirs, ô divin, je t'offre ce que depuis toujours je veux t'offrir: mes bras, mes lèvres caressantes et moi-même, pour un moment, sous les cieux étoilés, au milieu des oliviers odorants de l'Ida. Une nuit de paix au milieu de la guerre, pour qu'entre mes bras tu redécouvres ce que vivre signifie, pour que tes soupirs douloureux se changent en plaintes de joie, que ta rage se fonde en volupté... et que tu gardes de la vie un souvenir heureux, avant de repartir loin de moi, pour toujours.

Ne veux-tu pas t'accorder un répit, un moment d'oubli, si court fût-il? Quand tu seras devenu une ombre de l'Hadès, sans doute en compagnie de ton bien-aimé Patrocle, et pleurant ta jeunesse perdue, peut-être seras-tu heureux alors, d'avoir succombé un instant à l'appel d'un cœur qui ne te demandait rien d'autre...

Panorea



Douce princesse,

Ne cherche plus, car la source qui alimente ma peine et ma haine est intarissable. Je comprends et loue ton désir de me soulager, mais tu t’y emploies en vain. Que vaudrait mon amour pour Patrocle si tu pouvais aussi facilement me détourner de mon tourment? Je conçois aisément que tu t’es donné pour mission de m’apaiser, mais c’est un rêve fou, un songe mensonger que te souffle un mauvais esprit pour te perdre.

Ne vois pas ma douleur comme un mal, douce amie, car pour moi, le mal serait d’oublier ce que je dois à Patrocle. Si ma vie ne sert qu’à cela, qu’à prouver à Patrocle que je ne crains pas d’affronter la mort pour le retrouver, eh bien je peux dire sans hésitation que ça en vaut la peine. Aux dieux ensuite de me faire oublier mes souffrances en m’accordant après ma mort ce que mon cœur réclame.

Je ne veux pas redécouvrir ce que vivre signifie, je ne veux pas d’autres souvenirs heureux, je ne veux rien de tout cela, comprends-le, princesse. Non vraiment, oublier Patrocle? Cruelle perspective…

Achille



Noble Achille,

Dois-je comprendre que tu ne veux plus rien entendre de moi? Pourquoi alors m'avoir écrit pendant si longtemps et donné quelque espoir?

Vraiment, tu es bien cruel, Achille, et les Troyens ont raison de t'appeler cœur de tigre! Rien ne peut plus t'émouvoir, pas même les pleurs d'une princesse...

Heureux Patrocle, bien qu'il séjourne parmi les ombres de l'Hadès! Lui seul aura su toucher ton cœur et ton âme. Les dieux seuls savent à quel point je l'envie.

Malgré tout ton chagrin, tu ne sauras jamais, Achille, quelle douleur est la mienne.

Panorea



Princesse,

Crois-tu que je puisse savoir de quoi est fait le lendemain? Me crois-tu devin? Tu m’accuses d’avoir entretenu un vain espoir, mais comment aurais-je pu le savoir vain au départ? J’ai voulu croire que ma peine diminuerait et que mon désir de trouver du réconfort se réveillerait, mais plus on tente de me faire sourire, plus je m’accroche à ma douleur, sentant bien que si je m’en détache, je me détacherai à jamais de Patrocle.

Ta douleur m’émeut, amie, mais qu’y puis-je, alors que ton unique bonheur semble être que je te sacrifie la mienne? Réponds-moi, qui, de nous deux, n’a aucun respect pour la douleur de l’autre?

Achille



Achille cher à mon cœur,

Aie pitié de la naïveté d'une jeune fille. Loin de te demander de sacrifier ta douleur pour moi, je pensais seulement t'offrir un moment de répit, de joie, que sais-je... J'ai vite abandonné le fol espoir de te séduire, même si je pensais te plaire. Car qui parmi les mortels et les immortels pourrait te faire oublier le divin Patrocle? À vrai dire, divin Achille, te rencontrer un instant, sans même qu'un seul mot soit échangé entre nous, aurait suffi à mon bonheur.

Tu m'as écrit que ta solitude te pesait tant que mes mots te séduisaient, et j'ai profondément cru à notre rencontre sous les cieux étoilés de Troie. Tu m'as même attendu un soir entier. Mais ma terre ne porte plus que le malheur et la désolation, même aux vivants, et à moi aussi elle refuse de brefs bonheurs. Je maudis mon frère Alexandre et la créature des dieux, Hélène aux bras blancs, d'avoir détruit ainsi tant de vie et d'espoir, d'avoir sacrifié nos douleurs pour leur plaisir. Par eux, je finirai sans doute esclave, traînée hors de mon palais par le plus vil des soldats grecs, après avoir dû contempler le massacre de toute ma famille.

Sache néanmoins que je chérirai tes mots comme les derniers bons souvenirs que les dieux auront voulu m'accorder. Tu peux refuser de me voir, Achille, mais tu ne pourras m'empêcher de rêver de toi, et de notre rencontre au royaume d'Hadès, à défaut des montagnes odorantes de l'Ida...

Panorea



Crois bien, princesse, que si je suis encore vivant lorsque Troie tombera, je ferai en sorte que tu sois épargnée. Je te mènerai moi-même sur mon vaisseau pour le doux retour.

Maudis les dieux d’avoir jeté le mauvais œil sur votre cité! Comme je les maudis de m’avoir infligé toutes ces épreuves. Ce sont eux, les vrais responsables. Qui sommes-nous, sinon des jouets pour eux? Et je sais de quoi je parle, moi qui suis le fruit de leurs stratégies sordides. Leur puissance surpasse la nôtre et nous devons subir leurs agissements. Si je pouvais, si j’avais la force de les combattre…

Pleure, tendre amie, sur mon sort, sur le tien, sur notre triste condition.

Que la mésentente soit à jamais bannie de nos deux cœurs!

Achille


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