L'amour!
       

       
         
         

Nathalie

      Bonjour vaillant héros,

Sache que j'éprouve une très grande admiration pour toi, même si je ne suis qu'une simple demoiselle, je connais bien ton histoire, pourtant quelques questions demeurent sans réponse, c'est pourquoi grand Achille j'aimerais que tu y répondes.

J'aimerais beaucoup savoir si tu as été amoureux pendant toute ces années devant les murs de la grande Troie? Et si oui de qui étais-tu amoureux, de Briséis, de Déidamie?

Je sais bien que ton destin n'est pas le grand amour, mais la gloire de la guerre, tu y étais destiné, nul ne peut en douter.

J'aurais bien aimé pouvoir discuter avec toi, cher Achille car pour moi tu as les qualités d'un vrai homme.
J'aimerais aussi savoir comment est Patrocle, quel genre d'homme il est, si je ne m'abuse il est ton meilleur ami!

Aussi j'aimerais savoir ci cela ne t'est pas trop pénible, si ce que j'ai entendu est vrai? Est-ce vrai qu'Andromaque la femme d'Hector t'a refusé? Si cela n'est pas trop indiscret bien sûr!
 
Avec toute mon admiration!
 
Nathalie

 

       
         

Achille

      Tendre et douce Nathalie, je te salue!

Tu n'es peut-être qu'une simple demoiselle, comme tu le prétends, mais ta déférence compense amplement. Tes mots ailés ont su apaiser ma colère, provoquée par l'être immonde qui m'a écrit juste avant toi. Ton père a des raisons d'être gonflé de fierté, puisque sa fille s'exprime avec tant de grâce et se comporte dignement, telle une reine.

Il existe deux races de femmes, les mauvaises, celles dont la prétention n'a d'égale que leur méprisable nature perverse, cherchant toujours à causer ennuis et souffrance parmi leurs proches, et les bonnes, des femmes comme toi, travaillant au bien-être de tous, apportant un peu de miel dans l'existence parfois si amère.

L'amour est encore plus important que toutes les batailles, car c'est pour préserver l'amour que nous nous battons. Bien sûr que j'aime, ici comme ailleurs, car il existe tant de femmes délicieuses au regard soyeux, aux manières admirables, à la prestance divine. Apparemment, tu es l'une d'elle, mais puisque tu me le demandes, je te parlerai des autres, de ces femmes qui ont su me chavirer le coeur et me parfumer les sens.

Ma femme Déidamie demeure évidemment la première dame de mon coeur. Elle est celle qui a m'a donné mon premier né, Néoptolème ou gentiment surnommé Pyrrhos à cause de ses cheveux comme du feu. Ces deux-là, j'ai bien peur de ne les revoir jamais, car il est écrit dans le ciel que je mourrai peu après le prince Hector, sur le sol phrygien, loin de ma patrie et de mon père.

Quant à Briséis, je l'aime bien, il est vrai. Je dois pourtant t'expliquer la différence notoire entre ces deux femmes. Déidamie est une princesse et, bien qu'elle m'ait accepté en cachette, sans l'accord de son père, elle est de naissance et de descendance noble. Pour Briséis, c'est un peu différent. Son père, j'en conviens, était un prêtre, un homme béni des dieux, mais elle demeure une captive de guerre, une esclave vivant dans les baraques des hommes. Nul ne s'incline devant elle. Je ne sais ce qui pèse le plus lourd dans mon coeur, sa douceur près de moi ou l'affront de son enlèvement par le généralissime.

Andromaque, l'épouse d'Hector, ne m'a jamais refusé. Lorsque je pillai la cité de son père, elle était déjà future reine de Troie. Mais si nous prenons un jour Ilion, je crois bien qu'il me plairait de l'offrir à mon fils, en compensation de ma longue absence.

Maintenant, laisse-moi te parler de la femme la plus merveilleuse, la plus digne et courageuse que cette terre ait portée. Il s'agit, j'ai peine à l'avouer, de la fille de cet horrible Atride, Iphigénie. Lorsque la flotte grecque fut coincée par des vents contraires au port d'Aulis, le devin Calchas avait révélé à Agamemnon que seul le sang de sa fille vierge pouvait apaiser le courroux de la déesse Artémis. Sachant que sa femme Clytemnestre ne partirait pas d'Argos pour livrer sa fille au sacrifice, il les fit venir sous le faux prétexte d'un mariage avec moi. C'est ce jour-là que j'ai commencé à haïr Agamemnon. Mais enfin, après les larmes et les supplications, Iphigénie refusa mon aide, m'interdit de me dresser contre l'armée entière et se livra d'elle-même, la gorge tendue. Cette nuit-là, elle m'a dit: «Ma vie, je la donne pour la gloire de la Grèce. Mon destin est de mourir sur l'autel du sacrifice, comme le tien est de combattre sous les remparts de Troie la bien située; je ne peux m'y dérober et toi non plus.» Son courage et sa dignité sont encore pour moi un modèle et si le destin en avait voulu autrement, j'aurais avec joie uni nos deux vies. Je pense souvent à Iphigénie et j'ai honte de ne point combattre, mais ma résistance à la puissance d'Agamemnon, c'est aussi en sa mémoire que je la maintiens.

Allons, assez de ce souvenir pénible! Tu m'as aussi, gentille Nathalie, questionné au sujet de mon ami Patrocle. Le plus brave et pur de tous les hommes! D'ailleurs, il est là, près de moi, buvant le vin et souriant comme un enfant, attentif à ce que je raconte. Nous avons été élevés ensemble à la cour de mon père et sommes depuis les meilleurs amis de cette terre. Mais nous partageons davantage qu'une belle amitié; nos ancêtres sont de même souche. Mon grand-père, le divin Éaque, et son père, Ménoetios, fils d'Actor, partageaient la même mère, la nymphe Égine. Son père reçut le mien et le purifia après son fratricide et mon père reçut Patrocle et le purifia après ses ennuis de jeunesse, qu'il m'a demandé de tenir secrets. Alors, tu vois, le lien qui unit nos deux familles est puissant et solide. Rien, jamais, ne me séparera de mon fidèle compagnon.

Patrocle se demande si tu connais d'autres hommes, tels que moi, qui possèdent des qualités provoquant ton admiration?

Avec toute ma dévotion,

Achille
         
         

Nathalie

      Cher Achille!
 
Sache que ta lettre à su ravir mon coeur. Je comprends très bien qu'il est difficile pour toi de choisir entre deux personnes si différentes l'une de l'autre. Je ne savais pas que tu avais eu un fils, quel âge a-t-il maintenant? Je te souhaite de tout mon coeur de le revoir un jour.
 
J'avais déjà entendu parler d'Iphigénie, mais j'espérais que ce soit une mauvaise plaisanterie, que cela ne soit pas arrivé pour vrai! Quel genre de père peut-il faire cela à son enfant? Je ne suis pas le genre de personne à détester des gens que je ne connais pas, mais Agamemnon, par ce geste, me dégoûte.
 
Fais part de mon amitié à ton ami Patrocle pour moi. L'amitié est un des plus nobles sentiments. Pour répondre à sa question, certes je connais d'autres hommes qui ont mon admiration, l'un d'eux, je crois que tu le connais bien, je parle bien sur du roi d'Ithaque, Ulysse, un homme qui paraît-il est très rusé. Il y a aussi un Grand Roi, qui se nomme Arthur, il est roi de Bretagne et Patrocle lui-même, dont j'ai entendu beaucoup de bien, paraît-il qu'il est redoutable au combat.
 
Ta mère cher Achille, comment est-elle? Je n'ai jamais eu la chance de rencontrer une déesse. Je sais qu'une mère ne se remplace pas, j'aime la mienne profondément.
 
Avec tout mon admiration,
 
Nathalie
         
         

Achille

      Khairé Nathalie!

Quelle joie de recevoir à nouveau un message de ta main! Tu es femme à plaire au coeur des hommes. N'as-tu point un époux qui pourrait s'offusquer de t'entendre ainsi chanter les exploits vaillants de ceux que tu admires? Car sache que je ne désire pas être appelé voleur de femmes. Je ne sais quel est ton royaume, mais chez moi, il est habituellement mal vu de discuter avec l'épouse d'un autre.

Pour ce qui est des horreurs dont Agamemnon est l'instigateur, il n'est rien d'étonnant à cela. Il est de la famille des Atrides; il porte en lui la malédiction de ses pères. Son arrière-grand-père fut Tantale, l'homme aimé des dieux, qui leur servit, croyant les flatter, le corps de son fils Pélops comme repas de fête. Et Pélops lui-même, après avoir été ressuscité par Zeus, se fit parjure aux yeux des dieux et des hommes. Tandis qu'Atrée, le père d'Agamemnon, avec son frère Thyeste, commirent les pires crimes jamais vus. Cette famille n'est pas au bout de ses peines; je t'assure que le grand roi des rois paiera bientôt ses outrages multiples.

L'âge de mon fils? Attends, je laisse au soin de mon scribe de calculer les années écoulées depuis sa naissance. À mon arrivée ici, il y a 9 années de cela, j'avais 15 ans... Il doit avoir douze ans à présent et bientôt il sera prêt à prendre les armes et à venir me rejoindre sur les rives de la Troade. Quel spectacle nous offrirons aux Troyens effrayés!

Ah! Ulysse, le fier fils de Laërte! Certes, il est rusé, mais parfois la ruse sert la couardise et cela je ne peux guère l'admirer. J'ai su par mon brave compagnon Diomède qu'Ulysse aurait tenté d'échapper à cette guerre, bien qu'il fut, avant son mariage avec la douce Pénélope, lui-même l'un des prétendants d'Hélène à avoir prêté le serment de Tyndare. Il aurait, semble-t-il, tenté de simuler la folie. En effet, il faut être fou pour se faire parjure. Les dieux n'aiment pas les hommes qui bafouent leur parole.

Le grand roi dont tu me parles m'est inconnu. Arthur dis-tu? Mon scribe m'indique que lui-même n'en a jamais entendu parler. Ah! Je vois que cela intrigue Patrocle, le voilà qui quitte notre baraque pour aller s'enquérir. D'ailleurs, il te remercie pour tes mots aimables. Patrocle apprécie beaucoup de recevoir des compliments, bien que généralement, il s'en sente indigne.

Ton homme idéal en est un de combat et de bravoure à ce que je comprends. Connais-tu le Divin Héraclès, fils de Zeus et d'Alcmène, dont les exploits courent encore sur toutes les lèvres? Assurément il te plairait.

Ma mère est une Néréide, une des nombreuses filles du roi Nérée, maître des eaux égéennes. Son corps varie, parfois faite d'eau, parfois de brume; elle s'agite ou se berce selon son coeur et les hommes qui tenteraient de l'étreindre, auraient à craindre les nombreuses métamorphoses dont elle est capable. D'ailleurs, on raconte que mon père aurait eu grand mal à la posséder. C'est la plus aimable des déesses et tous s'entendent pour dire que nulle méchanceté n'existe en elle. Elle fut la seule, avec ses soeurs, à recueillir le corps difforme d'Héphaïstos, rejeté par sa mère même. Elle prit aussi le parti de Zeus lors du complot des Olympiens mené par Héra. Mon coeur s'émeut à son évocation, mais nos vues sur ce monde diffèrent tellement. Elle veut la paix, je veux la guerre. Notre seule entente consiste au fait qu'elle me laisse suivre mon destin sans me contrarier.

Ta mère est-elle de naissance divine comme la mienne?

Herrôssô noble dame!

Achille
         
         

Nathalie

      Cher Achille,
 
J'avoue avoir le même plaisr à recevoir un message de ta part! Ce n'est pas à tous les jours que j'ai la chance d'écrire à un noble guerrier. Malheureusement je n'ai pas encore d'époux, donc il n'y a aucune chance que tu sois traité de voleur de femme pour l'instant.
 
Je vois que les actes d'Agammenon viennent de loin, le mal coule sans doute dans ses veines depuis de longues générations. Je ne savais pas qu'Ulysse avait tenté de se soustraire à la guerre. Après 9 ans de guerre contre Troie, n'en as-tu pas assez? L'ennui ne te gagne-t-il jamais? J'aurais du mal à vivre aussi longtemps loin de ma famille et de ceux que j'aime!
 
Arthur fut l'un des plus grands rois que connut la Bretagne, que l'on nomme aujourd'hui l'Angleterre. Alors Patrocle et toi en avez-vous entendu parler?
 
En effet je connais Héraclès, je ne l'ai jamais rencontré, mais l'écho de ses exploits m'est parvenu. J'ai aussi entendu parler de ses crises de folie, est-ce vrai tout cela? Toi-même l'as-tu déjà rencontré?
 
Ma mère n'est pas de naissance divine, mais elle possède le coeur le plus noble que je connaisse. J'aspire à devenir aussi bonne qu'elle.
 
Je voudrais savoir, cher Achille, si ce que j'ai entendu est la vérité. Est-ce vrai qu'Éris, lors du mariage de tes parents, a apporté la pomme d'or destinée «à la plus belle»?
 
J'espère que toutes mes questions ne te lassent pas trop!
 
Avec toute mon admiration,
 
Nathalie
         
         

Achille

      Khairé Nathalie!

Patrocle, Nestor et moi-même avons longtemps discuté à ton propos. Tous les trois, nous sommes d'accord pour dire que tu es de haute naissance puisque tu connais l'écriture et la culture de notre civilisation. Une fille du peuple n'aurait jamais accès à ce genre d'éducation. Tu es aussi d'un caractère doux et aimable. Comment expliquer alors que tu n'aies pas encore connu l'hyménée? Nestor, dans sa grande sagesse, affirme que ton père doit être lui aussi en guerre et qu'ainsi il ne peut te donner à aucun homme. Cela expliquerait aussi le fait que tu communiques avec un guerrier, cherchant ainsi à être plus près de ton paternel en pensées. Que penses-tu de nos suppositions?

Personne ici n'a jamais entendu parler de ce roi Arthur. Quel drôle de nom que le sien! Il doit être un de ces barbares du Nord!

L'histoire d'Héraclès est très longue, mais puisque tu me questionnes sur sa folie, je peux te raconter comment ses aventures commencèrent. Zeus séduisit Alcmène, descendante de Persée, lors de l'absence de l'époux légitime, Amphitryon. La nuit où Alcmène entra dans les douleurs, Zeus réunit tous les Olympiens et leur déclara que si un enfant descendant de Persée naissait cette nuit, il acquerrait un immense pouvoir sur tous les hommes. Héra, ayant compris le manège de son divin époux et toujours en proie à la jalousie, interdit à sa fille Ilithye, déesse de l'enfantement, de porter assistance à Alcmène et l'envoya plutôt auprès de Nicippé, femme de Sthénélos, lui aussi descendant de Persée, afin qu'elle accouche la première, bien que son temps n'était pas encore venu. Nicippé donna naissance à Eurysthée, à qui Zeus, bien obligé par les manigances d'Héra, dut réserver une destinée éclatante, celle qu'il réservait à son fils Héraclès. Ensuite, Héra envoya deux serpents dans le berceau d'Héraclès, mais au lieu de mourir sous leurs morsures, il les tua grâce à sa force incroyable, cadeau de son père. Dans sa jeunesse, Héraclès accomplit de nombreux prodiges, ce qui lui valut l'amitié et la reconnaissance de Créon, roi de Thèbes, oncle de la fière Antigone, et épousa sa fille Mégara. Héra cependant n'avait pas oublié sa jalousie maladive et frappa le jeune héros de folie; il assassina ses propres enfants. C'est pour se purifier de ce crime qu'il entreprit les douze travaux qui le rendirent célèbre.

Personnellement, je n'ai pas connu Héraclès, mais Priam, le roi de Troie la bien située, doit son trône au demi-dieu. Mais peut-être connais-tu cette histoire?

Maintenant, pour ce qui est d'Éris, je ne peux rien affirmer, car je n'ai jamais eu le privilège d'assister à une noce divine, encore moins à celle de mes parents. Mon père pourtant m'a souvent raconté cette histoire comme étant véridique. On dit que cette pomme d'or destinée à la plus belle opposa trois déesses très puissantes, Héra, Athéna et Aphrodite et que celui qui jugea de leur beauté n'est nul autre qu'Alexandre semblable à un dieu. À cette époque, le jeune prince ne connaissait pas ses origines royales et vivait simplement, en bon berger sur le mont Ida. Depuis, l'amour lui aurait fait perdre la raison; cela expliquerait son audace à venir chercher femme dans la couche même du roi de Sparte. Une chose est certaine, Hélène est un excellent prétexte pour piller une cité riche en or et bénéficiant des tributs imposés aux marchands.

La guerre est longue et j'avoue ne plus bien comprendre les raisons qui m'ont amené sur les rives de la Troade. Je réfléchis énormément, à savoir si je quitterai ce pays ou si je l'anéantirai.

Tes questions sont pour moi un délassement, douce Nathalie; ne crains pas de m'ennuyer. Les assauts des princes grecs cherchant à plier ma volonté sont pour moi plus grande source de mécontentement.

Herrôssô!

Ton ami, Achille
         
         

Nathalie

      Cher Achille,
 
Je ne sais trop comment t'expliquer comment cela se passe chez moi pour la vie d'une jeune fille. Non mon père n'est pas un guerrier. Ici, les jeunes filles choisissent elles-même les hommes avec qui elles veulent passer leur vie. Moi-même je ne l'ai pas encore trouvé. De plus, les femmes ont le droit aux études comme les hommes, ce que l'on appelle ici l'égalité des sexes. J'espère que mes explications sont claires, j'avoue que cela peut paraître bizarre pour quelqu'un qui n'y est pas habitué.
 
Je connais un peu l'histoire du roi Priam, je sais que sa soeur, dont j'oublie le nom «a racheté sa vie, et que Héraclès a sauvé la sienne, est-ce cela»?
 
Toi-même aurais-tu déclaré une guerre pour une femme? Si un homme t'avait ravi Déidamie, serais-tu parti en guerre contre cet homme?

Et si tu avais eu à choisir entre Héra, Athéna et Aphrodite laquelle aurais-tu choisie? J'avoue que c'est une question difficile!
 
As-tu pris ta décision, vas-tu quitter les rives de la Troade ou vas-tu y rester?

De plus, crains-tu d'affronter l'héritier de Troie, Hector, en combat, j'avoue que les lois du combat m'échappent. Je ne suis pas une amazone. Je suis toujours heureuse de recevoir tes réponses!
 
Avec toute mon admiration,
 
Nathalie
         
         

Achille

      Noble Nathalie,

Sans vouloir t'offenser, je ne comprends guère tes explications étranges. Je n'ose demander à une femme ce qu'est «l'égalité des sexes» et j'espère sincèrement que ce n'est pas ce que j'imagine!

Par contre, je ne peux m'opposer tout à fait à ce que les filles choisissent elles-mêmes leur époux, car sans l'audace de ma petite Déidamie à braver les décisions paternelles, je n'aurais connu l'amour que sous une tente, avec des captives de guerre ou des esclaves soumises. Pourtant, je reconnais l'utilité qu'un père a de choisir un époux pour sa fille. Il n'y a pas que l'amour dans la vie. Un homme doit être capable de subvenir aux besoins matériels de sa famille et de la traiter dignement. Parfois une jeune fille se laisse manipuler par un homme aux douces manières et découvre dans son lit un tout autre époux que celui qu'elle avait imaginé par de chaudes nuits d'été, les yeux dans la lune. Les pères savent ce qui se passent dans le quartier des hommes et ne peuvent être dupés par des paroles doucereuses et d'autant plus mensongères. Les fièvres d'Aphrodite, cela est bien connu, embrument l'esprit et font perdre la raison. Peut-être chez toi est-ce la coutume de choisir soi-même, mais écoute mon conseil -je connais les hommes et leur nature- avant d'arrêter ta décision, consulte tes parents et tes proches, questionne, ne laisse pas les battements assourdissants de ton cúur t'aveugler et prends garde aux loups; ils sont si nombreux et n'attendent qu'une chair à leur disposition pour dévoiler les crocs dissimulés sous leurs lèvres.

Allons! Voilà que je discours comme le vieux Chiron! Il serait fier de moi.

Maintenant, laisse-moi te raconter l'histoire de Priam. Son père Laomédon régnait sur Troie, comme l'ont fait avant lui ses pères, Ilos, Tros, Erichtonios et Dardanos. Une grande lignée de Troyens en vérité! Zeus était tombé amoureux du jeune Ganymède, fils de Tros et voulait en faire son échanson. En échange du prince royal, il avait donné à Tros deux chevaux blancs, immortels et rapides comme les vents qui soufflent sur la mer. Laomédon possédait encore ces chevaux au temps de son règne. Une année, Apollon et Poséidon vinrent à Troie se mettre au service du roi. Ils construisirent les murailles majestueuses et imprenables que l'on peut admirer encore aujourd'hui. En échange, ils réclamaient comme salaire, les chevaux autrefois offerts par Zeus. Cependant, une fois le travail terminé, Laomédon refusa de payer les deux dieux. Ceux-ci se mirent dans une colère terrible; Apollon lança ses flèches empoisonnées sur la cité, causant ainsi une épidémie de peste, tandis que Poséidon créa un monstre marin qui venait chaque jour terroriser les paysans dans leurs champs même, parsemant le sel de la mer sur leurs terres et rendant les cultures impossibles. Un devin révéla à Laomédon que le seul moyen de se débarrasser du monstre était de lui offrir en sacrifice sa fille Hésione. Il attacha donc la pauvre jeune fille à un rocher et c'est ainsi qu'Héraclès la trouva. Il la libéra et vint trouver le roi. Il lui proposa de tuer le monstre en échange de sa fille et des chevaux immortels. Laomédon s'empressa d'accepter et ainsi il fut fait. Cependant, Héraclès, pressé de se rendre en quelque lieu, confia ses possessions au roi jusqu'à son retour. Lorsqu'il revint, Laomédon ne voulut pas lui ouvrir les portes de la ville. Héraclès, furieux, déclara la guerre et avec l'aide de son ami Télamon -père de mon cousin Ajax- détruisit la ville et extermina la famille royale. Podarcès, le cadet des fils du roi, voyant que tout était perdu, se rangea dans le camp des ennemis de sa cité et se mit au service d'Héraclès. Celui-ci lui sauva la vie et Hésione en échange de sa liberté donna son voile au héros. Podarcès prit le nom de Priam, «celui qui a été vendu» et devint roi de Troie. Quant à Hésione, elle prit la mer avec Télamon et depuis vit dans sa maison comme sa femme légitime.

Bien sûr que j'aurais poursuivi les coeurs de chiens qui auraient osé venir profaner ma maison. Ils auraient payé de leur vie leur ignoble forfait! Ensuite, j'aurais jeté leurs dépouilles aux vautours, les privant ainsi du royaume d'Hadès. Je déteste les voleurs de femmes! Nous sommes venus ici pour en punir un et voilà que cet ivrogne d'Agamemnon en fait autant! Que dis-tu de cela, n'est-il pas fourbe et indigne?

Parlant de l'outrage qui me fut fait, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer. Ma mère, Thétis aux pieds d'argent, est revenue de l'Olympe et a été entendue par Zeus. Ce n'est qu'une question de temps avant que les Troyens, animés par la force du roi des cieux, repoussent les Achéens sur la plaine et parviennent jusqu'aux remparts les séparant de nos vaisseaux. Alors, les princes grecs se prosterneront à mes pieds comme de petits enfants et je les délivrerai de leurs malheurs en pourchassant l'ennemi à la lance. J'anéantirai la race des Troyens, comme Héraclès autrefois. Il y a quelques années déjà, j'ai tué Troïlos, le plus jeune des cinquante fils de Priam. Je ne serai satisfait que lorsque je les aurai tous démembrés, un après l'autre, pour finir par Hector au casque scintillant. Crois-moi, ils n'ont pas encore connu la fureur d'Achille; elle sera indomptable! Je n'ai peur de rien ni personne!

Si j'avais été juge à la place d'Alexandre semblable à un dieu, je n'aurais pas choisi Aphrodite. La déesse de l'amour est sans nul doute la plus belle, mais elle n'est point la plus puissante. Quoiqu'on en dise, un concours de beauté entre déesses, revient systématiquement à choisir ses ennemis. Je préfère Aphrodite comme ennemi. J'aurais donc choisi Héra et n'aurais rien eu à craindre d'Athéna, puisque celle-ci est toujours en accord avec la femme de son père. Je n'ai que faire de leurs cadeaux, mais crains leur vengeance. Mais toi, qui aurais-tu choisi? Et si les participants étaient Zeus, Arès et Apollon?

Voilà! Tu peux annoncer à ton peuple qu'Achille ne se retirera pas dans son royaume. Il attendra sous sa tente le jour d'exterminer les Troyens. Je ne serai content que lorsque leur sang inondera la plaine.

Herrôssô!
Achille, ton ami

 

       
         

Nathalie

      Noble Achille,

Je comprend très bien qu'il est difficile de comprendre une situation que l'on ne connait pas. Ce que veut dire l'égalité des sexes, c'est que la femme a les mêmes droits que l'homme, elle a droit à l'instruction, droit de travailler, d'avoir ou non des enfants -maintenant c'est possible-, les femmes et les hommes sont traités en «égal». Ici pour une femme, il est même possible si un époux est violent ou s'il la trompe allégrement, qu'elle le quitte et «divorce» ce qui veut dire que le mariage est brisé et qu'il n'existe plus.

Tu m'as parlé un peu de Chiron, comment est-il? Si c'était moi qui avait du décider entre Zeus, Arès et Apollon, quelle drôle de question, je crois que la réponse est évidente, j'aurais comme toi choisi le plus puissant, donc j'aurais choisi Zeus, même si je me doute bien que les autre dieux m'en aurait voulu, mais Zeus m'aurait sans doute protégée de leur vengeance.

Tu as donc pris ta décision? Tu restes sur les rives de Troie, puis-je en savoir la raison si cela n'est pas trop indiscret. Car ne crois-tu pas que tu devrais plutôt repartir, revoir ta femme et ton fils? Au lieu de risquer la mort! J'avoue que je ne comprends guère cette soif de sang et de pouvoir, j'aspire à d'autres choses! Malheureusement le temps me manque cher Achille.

Sois prudent.

Nathalie xxx
         
         

Achille

      Khairé aimable Nathalie!

Je songe à ma famille, il est vrai, avec nostalgie et mélancolie, et rien ne me plairait tant que de revoir ma femme, mon fils et mon bien-aimé père, mais si je revenais couvert de honte, piètre héros, aimeraient-ils encore cet être? Car cet homme, préférant la vie au détriment de l’honneur, serait-il le divin Achille? Non, cet homme peureux et lâche porterait plutôt le nom de la femelle Pyrrha, cachée dans le gynécée sur l’île de Scyros. Je me dois d’être pleinement celui que je suis. Phoebus Apollon a dit: «Connais-toi toi-même». Vouloir emprunter un autre chemin que le mien serait folie. Aussi bien me jeter tout de suite à la mer et laisser les poissons dévorer mon corps! Risquer la mort n’est rien, sombrer dans l’oubli est un châtiment bien plus redoutable à mes yeux.

Comment expliquer l’amour du combat à une femme? Vous êtes nées pour donner la vie, non pour l’enlever. Vos corps sont des temples de fécondité et votre existence allège nos souffrances et nos misères. Nous, les hommes, sommes faits pour conquérir. Vouloir confondre nos deux races ne peuvent mener qu’à la confusion. Par-contre, ici aussi, les femmes peuvent choisir de ne pas prendre époux et de rester vierges. Elles peuvent devenir prêtresses et se retirer dans un temple. Nombreuses sont les déesses qui ont choisi la chasteté aux amours. Artémis par exemple, la sœur jumelle d’Apollon, ainsi qu’Athéna, Hestia et même ma mère Thétis l’aurait souhaité, mais son destin exigeait qu’elle me donne naissance.

J’ai décidé de rester sur les rives de la Troade car Zeus a promis à ma noble mère de me faire Justice. Il favorisera les Troyens, afin que les Achéens soient terrassés par leurs ennemis et reconnaissent alors leur tort et se jettent à mes pieds. C’est surtout ce chien d’Agamemnon que je veux voir ramper comme le ver qu’il est! Les tourments qu’il m’a infligés, je veux qu’il les paie de la plus grande des humiliations: reconnaître sa fourberie et me supplier devant le Conseil des Anciens et l’Assemblée.

Tu as fait un choix intelligent, Corê, car Zeus est effectivement le plus puissant des dieux. Il ne tolère pas que son pouvoir soit mis en doute et quiconque ose l’affronter paiera cher son audace. Arès n’apprécierait peut-être pas ton dédain, mais qu’importe à une femme que le dieu de la guerre ne la favorise pas! Par-contre, Apollon est plus à craindre, mais friand d’amour comme il l’est, tu n’aurais pas de mal à regagner sa divine affection, sauf si, comme la prêtresse troyenne Cassandre, tu oses le repousser. Du moins c’est ce que l’on raconte sous les remparts.

Chiron est un centaure, mi-homme, mi-cheval, résidant sur le mont Pélion en Thessalie. Il a vu le jour dans les temps anciens et a entraîné la plupart des grands héros, tel qu’Héraclès, Jason, mon ami Patrocle et mon père Pélée. C’est Chiron qui a enseigné l’art de la guérison à Asclépios, fils d’Apollon. Mon compagnon Machaon est fils d’Asclépios et possède cet art lui aussi, ce qui est très avantageux pour nos guerriers. J’ai beaucoup de respect pour Chiron, pour sa science et sa sagesse, malheureusement nos rapports n’étaient pas très bons lorsque nous nous sommes quittés. Je lui ai été confié dès l’âge de sept ans, afin qu’il me dispense l’éducation nécessaire à une grande destinée. De lui, j’ai appris les art du combat, le maniement des armes, la survie et la connaissance des herbes utiles à la guérison. Il me nourrissait de cervelle et de cœur de lion et de tigre pour favoriser mon courage et ma vaillance. Lorsque j’eus dix ans, je me liai d’amitié avec des êtres peu fréquentables, je l’avoue, et avec eux je parcourais les terres de Thessalie, pillant et me bagarrant comme un vulgaire mortel. Je n’avais rien à faire des leçons de Chiron et me détachais de plus en plus de son influence et de la voie qu’il me désignait. Lorsque ma mère Thétis apprit que le devin Calchas avait révélé aux Grecs l’importance de m’avoir parmi les guerriers contre Troie aux beaux remparts, elle vint vérifier ma présence au mont Pélion. Chiron en profita pour lui demander de me reprendre, car grands étaient les tourments que je lui causais. C’est à ce moment que je fus dissimulé en femme à la cour du roi Lycomède.

Je te remercie pour ta sollicitude, mais malheureusement, je ne suis guère en danger à ce moment. À moins que je ne tombe et me fende le crâne sur un trépied!

Que les dieux te guident sur la voie qui est la tienne!

Achille

 

       
         

Nathalie

      Bonjour cher Achille,

Je me demande ce que tu deviens? Es-tu retourné chez toi? Ou es-tu encore devant les murs de la grande Troie? Es-tu retourné te battre? As-tu pardonné à Agamemnon?

Hé oui! j'ai encore beaucoup de questions à te poser. J'espère ne pas te lasser avec celles-ci: je voudrais savoir si tu as connu Persée? J'avoue avoir de la difficulté à me situer dans les époques. Connais-tu bien l'histoire d'Oedipe, j'avoue que je trouve cette histoire terrible! Et ton père noble Achille, comment est-il? As-tu déjà rencontré d'autres Dieux ou Déesses autre que ta mère? As-tu déjà vu des sirènes? Connais-tu bien Thersite? Je voudrais savoir aussi, cher Achille, qu'est-ce que l'on ressent lorsque l'on tue une personne? J'avoue ne pas connaître cette émotion! N'as-tu jamais de remord d'enlever la vie à quelqu'un? As-tu déjà rencontré une amazone?

C'est beaucoup de questions je sais! Mais toutes ces histoires sont si intéressantes, il me semble que j'aurais bien aimé à vivre à votre époque, mais je ne sais si j'aurais aimé vivre pendant vos temps de guerre, car je sais bien que la guerre n'est pas rose, que c'est parfois une nécessité, mais jusqu'à maintenant, je n'ai jamais trouvé une bonne raison pour que les gens fassent la guerre. Je ne juge pas ceux qui la font, seulement je crois que je ne pourrais pas y participer. Sans doute moi-même j'en déclencherais une si on tentait de faire du mal à ceux que j'aime! Mais qu'importe ce que j'en pense puisque je ne l'ai jamais vécu, je crois que s'il y avait une guerre chez moi je ne survivrais pas très longtemps, n'ayant pas l'adresse des armes comme toi.

Je te remercie d'avance pour ta réponse, salue ton ami Patrocle pour moi. Que les dieux te gardent!

Nathalie
         
         

Achille

      Khairé Nathalie au coeur tendre!

Tu ne m’importunes pas, bien au contraire, lire tes mots à nouveau est un véritable plaisir. Voilà bien longtemps que tu ne m’avais pas écrit.

Crois-moi, jamais Agamemnon ne recevra mon pardon! Héra s’inclinera devant un mortel avant cela! Cet ignoble roi, cupide entre tous, brûlera sur le bûcher avant que ma colère ne s’apaise. Il aura beau croire qu’il est le personnage le plus haut de l’armée, il n’est qu’un homme et de beaucoup inférieur à moi, par l’esprit et la valeur!

Tous les héros semblables aux immortels n’ont rien d’inconnu pour moi. Lorsque j'étais enfant, mon maître me racontait les brillants exploits du passé et, chaque nuit, mes songes prenaient la teinte éclatante de la gloire des grandes batailles.

Je n’ai pas connu beaucoup d’immortels à l’exception de ma mère chérie, mais mon père m’a souvent instruit des dieux qu’il a rencontrés, car à l’occasion de son mariage avec Thétis, tous les dieux et toutes les déesses -ou presque- étaient présents.

Thersite! Ce nom jette sur mon coeur un dédain et un mépris incomparable. Homme médiocre, il piaille à la manière des enfants, s’attaquant tantôt à moi, tantôt à un autre, et son ignorance et sa bêtise n’ont d’égal que son extrême laideur! Il me dégoûte! Il n’y a harmonie ni dans ses traits, ni dans ses paroles. S’il existe un être affligé par les dieux, c’est bien Thersite!

La mort, comme la naissance, est dans l’ordre du monde. Les hommes meurent, les bêtes meurent… Si je tue un ennemi, je m’en réjouirai et festoierai comme il se doit au banquet où tous sont égaux; si, par contre, ma pique frappe un ami, je pleurerai longtemps, m’arracherai les cheveux et maudirai mon bras puissant. La mort, comme la naissance, apporte parfois la joie, parfois le malheur. Par exemple, la venue d’Alexandre n’a-t-elle pas été une grande malédiction pour le peuple de Troie?

J’avoue que nombreuses sont tes questions et peut-être en ai-je oublié quelques-unes! Je suis un peu las et aspire à prendre du repos. N’hésite pas à m’écrire de nouveau si ta curiosité n’est pas entièrement satisfaite. Je suis à ton service, douce Nathalie.

Patrocle te salue, mais déjà le voilà qui sommeille dans les bras d’une fille de Lesbos…

Achille