Iphigénie à Aulis
       

       
         
         

Marianne

      Cher Achille (je suis désolée mais contrairement aux autres je ne sais aucun de tes noms),

Avant cette année, je ne te connaissais que de nom. Puis, nous avons cette année étudié Iphigénie à Aulis d'Euripide en grec puis en parallèle Iphigénie en Aulide de Racine.
J'ai commencé par lire la pièce de Racine: dans celle-là tu apparaissais un homme fougueux, passionné d'Iphigénie, brûlant d'amour, bref j'admirais ta détermination, ta résolution de sauver Iphigénie de son destin, de prendre sa défense contre le monde entier. Quel amant exemplaire! (Tu correspondais aussi peut-être au stéréotype de l'homme galant de l'époque aussi).
Et puis je me mets à lire l'oeuvre d'Euripide: Quel changement! Tu ressembles bien au personnage décrit dans l'Illiade: fier de ton pouvoir, orgueilleux, sans aucun respect pour les femmes, ne vivant que pour la gloire!
Qui es-tu vraiment? (je me rends compte de la stupidité de ma question, posée à quelqu'un qui joue simplement un rôle, mais on ne sait jamais, tu pourrais m'éclairer.)
«Monsieur, je vous prie d'agréer à mes sentiments les plus distingués, ceux d'une simple mortelle pour un dieu».

Marianne

 

       
         

Achille

      Par la barbiche de Pan, quelle est cette farce grossière? De quel rôle me parles-tu? De toutes les tablettes d’argile que j’ai reçues, celle-ci me semble la plus insidieuse! Tes semblables m’ont souvent traité de monstre assoiffé de sang, d’homme méprisant à l’endroit des femmes -que je ne traite pas plus mal qu’un autre, soit dit en passant - de fier et d’orgueilleux, mais jamais ne m’a-t-on accusé de jouer un rôle! Jouer un rôle? Quoi, ai-je la figure d’un acteur? C’est trop, on me pousse à bout. Mais qu’est-ce que vous cherchez tous à la fin? Je croyais obtenir le support, mais je vois que ta civilisation de soumis rampants ne peut admirer le courage d’un homme qui se tient debout. Tous, vous m’accablez de vos préceptes ignobles qui ne cachent qu’une peur et un manque de dignité et c’est moi qu’on abreuve d’insultes! Moi! Achille qui résiste aux manoeuvres tyranniques, qui ne craint rien, qui surpasse tous les autres hommes par la force et la vaillance, devrais-je toujours subir le mépris et l’ignorance du petit peuple?

Mais peut-être n’es-tu, femme habile et sournoise, que l’envoyée de ce fourbe Agamemnon et ne cherches-tu qu’à réduire à néant mon moral, afin que las de toutes ces critiques, je ne courbe l’échine et n’emprunte à genou la voie de la honte? Tu peux retourner auprès du gros barbu et lui dire qu’un demi-dieu ne rampe pas, il anéantit et domine, que ses sombres origines ne me sont pas inconnues et que ma haine pour lui ne fait qu’augmenter chaque jour.

De plus, tu utilises le nom de la noble Iphigénie pour mieux toucher mon coeur de tes flèches empoisonnées. Comment oses-tu? Iphigénie… ne sais-tu pas qui elle est? Elle est la choisie des dieux; tu ne dois pas invoquer son nom avec la ruse dans le coeur. Un homme avant toi a commis cet acte impur, les Furies le prendront en chasse, Némésis le poursuivra d’accablements et qui sait jusqu’où son châtiment ira…

Crains pour ta vie, jeune mortelle, si tu prétends me faire perdre ma volonté, car elle est inébranlable.

Achille
         
         

Marianne

      Ô Achille, divin fils de la grande Thétis, je te prie de lire ces quelques paroles, même si elles ne te paraissent pas dignes d'intérêt en venant de l'esprit de la simple mortelle que je suis.

Je me rends à présent compte que je pus te choquer par la dureté de mes dernières paroles, et j'ai aussi vu qu'elles ont été comme un poignard dans ton amour-propre, et qu'elles l'ont fait exploser en un torrent d'invectives. Oh! pauvre de moi, j'ai osé t'ouvrir le fond de ma pensée et te poser une question, à laquelle tu n'as dailleurs pas répondu. Comment ai-je pu oublier la fierté d'Achille, ce mélange de vanité et de sentiment de supériorité? Comment ai-je osé nourrir l'espoir qu'enfin ce divin héros, au lieu de se renfermer sur lui-même et d'être tout le temps sur la défensive, me montrât d'autres sentiments plus humains?

C'était sans compter sans doute sa légendaire colère, celle qui a fait trembler Troie et plein de personnes jadis, mais qui paraît risible de nos jours. Car enfin, comment les gens de notre époque pourraient-ils comprendre toutes ces valeurs, ce code de l'honneur, et la quête absolue de la gloire qui étaient de mise dans l'Antiquité? Ces qualités qui étaient admirées et conventionnelles, je dois te le dire, ne sont maintenant, chez les gens qui les possèdent, reconnues. En allant plus loin, je dirais même que ces qualités que tu arbores avec présomption sont la preuve d'un esprit limité et mesquin, sans parler de ta détestable mysoginie.

Enfin, c'était un autre monde, et peut-être qu'avec un peu de tolérance je pourrais comprendre.... même si c'est dur.

En t'écrivant la première fois, j'aurais sûrement dû te prendre par les sentiments et user de flagornerie, comme l'ont déjà fait certains. Au moins j'aurais pu obtenir une réponse de ta part.

Ô Achille, mythique héros, je te laisse du moins le mérite de ton courage et de ta grande détermination, sans égale. J'espère que tu ne t'offenseras pas de ces mots (bien je j'aie encore une fois peu d'espoir) et que tu daigneras dans ton immense bonté répondre aux quelques questions énoncées dans mon précédent courrier.

Avec toute la dévotion que je dois à un aussi brillant personnage,

Marianne

 

       
         

Achille

      Khairé Corê-Marianne!

Je suis amplement capable de faire preuve de sentiments humains; ma colère n'est-elle pas une des caractéristiques typiques de l'homme? Des bêtes aussi, je te l'accorde. On m'a bien plus souvent associé à l'animal furieux qu'au guerrier combattant. Ce n'est pas une fierté chez moi que de laisser le corps l'emporter sur l'esprit et peu de gens me célèbrent pour ma sagesse. Mes amis intimes, ceux qui ont su m'accepter tel que je suis - fier, colérique, violent, passionné - et voir au-delà de mon armure, savent que je possède aussi un cœur et la possibilité de calmer ma fureur. Comme toute bête, je peux être approché, mais que peut-on attendre de moi si l'inconnu se présente les armes à la main? On n'approche pas le lion dans sa tanière en l'agaçant avec un bâton, tout le monde sait cela! Alors pourquoi est-ce si difficile de m'aborder doucement? Le savoir-vivre est-il devenu source de mécontentement ou de ridicule? Qu'importe, je suis qui je suis et n'en démordrai pas. Accepterais-tu de changer selon ma volonté, moi, parfait inconnu?

Juge et condamne-moi si tu crois avoir l'accord des dieux sur ce point, mais ne crois pas que la confiance en soi et la limitation d'esprit soient indissociables. J'ai reçu les enseignements de Chiron et le respect m'est familier, mais je refuserai toujours d'être l'esclave cédant le passage. Je ne sais comment fonctionne ton monde, mais ici, si tu ne t'impose pas aux autres, tu dois te soumettre.

Qui suis-je? Je suis un demi-dieu chargé d'une grande destiné; Atlas n'en supporte pas autant. Je suis un fils à la recherche d'une gloire supérieure à celle de son père comme l'a révélé la prophétie de Thémis. Je suis un homme arrivé imberbe à cette guerre, où s'affrontaient des visages barbus, et dont toute la Grèce attend les glorieux exploits annoncés par les devins. Je suis un homme nourri par les attentes d'un peuple puissant, excité par les désirs des dieux et des hommes, assoiffé et buvant à une fontaine qui n'apaise jamais ma soif. Je brûle de l'intérieur; c'est la haine qui me consume, c'est le souffle chaud de la vie qui me dévore comme ne le feraient pas aussi bien les feux d'Héphaestos. Le combat me soulage; le vent me fouette le visage lorsque mes chevaux avalent la plaine et je respire, je respire enfin. Je tue des hommes, je perce leur corps jusqu'à l'os et c'est un peu de ma rage qui s'endort.

Qui suis-je? Je suis un homme qui mourra sous peu et qui vit à s'en tuer en attendant.

Tu sembles croire, femme naïve, que ton peuple est bien au-dessus des lois de notre grande civilisation. Calchas a dit que les hommes seront toujours des hommes et je le crois. Je pense que bien des hommes, comme moi, dans ton monde, vivent comme je le fais. Je pense qu'ils s'attachent à des quêtes et à la gloire tout comme nous le faisons. Un jeune homme m'a dit un jour que les guerres ravageaient toujours vos terres. Me feras-tu croire que les chefs ne recherchent plus la gloire, la puissance et l'or?

Je tiens maintenant à mettre une chose au clair à propos d'Iphigénie. J'ai essayé de la défendre. Lorsque j'ai appris, en même temps que Clytemnestre, l'horrible complot d'Agamemnon, je me suis dirigé vers l'armée. La tente de Calchas était caché derrière une foule de guerriers furieux et impatients. Calchas leur avait révélé la volonté de la déesse Artémis: le sang de la vierge Iphigénie devait couler sur l'autel pour que les vents soient favorables. L'armée réclamait le droit à ce sacrifice et ne voulait plus attendre que le roi livre de lui-même sa fille. Devant ces milliers d'hommes armés et fous, je me suis dressé imperturbable. Je savais que je ne pourrais résister longtemps avant d'être terrassé, mais je n'avais pas l'intention de reculer. Une seule personne pouvait me détacher de ma décision, hommes et dieux confondus. Je ne craignais pas la chasseresse Artémis et l'aurais volontiers affrontée au combat pour la vie de la douce et noble Iphigénie. Mais la princesse vierge réclamait mon abandon. Elle a seule choisie de verser son sang pour la gloire de la Grèce. C'est d'ailleurs cette attitude digne des dieux qui lui sauva la vie. On dit en effet qu'elle traversa l'éther et fut déposée en Tauride pour servir le culte d'Artémis, mais jamais, depuis ce jour funeste, je n'ai eu de ses nouvelles. Et je pleure encore cette blessure.

Que ne m'as-tu connu pendant l'enfance, alors que mon cœur ne souffrait pas de toutes ces hontes et trahisons subies depuis. La bête blessée ne réagit jamais avec douceur, mais peut-on réellement le lui reprocher?

J'espère que cette preuve de bonne volonté t'est suffisante. Comme la tempête, je m'emporte vite, mais me calme aussi rapidement. Peut-être peux-tu oublier ma colère précédente? Invoquons ensemble la déesse Thétis, ma mère, toujours prompte à la bonne entente, pour qu'elle nous accorde de voir sans chercher à transformer. Si un tel accord te semble raisonnable, scelle ce pacte en répondant à ma question: qui es-tu, Marianne?

Achille
         
         

Marianne

      Cher Achille,

Ta précédente lettre m'a beaucoup étonnée dans le sens où je ne te croyais pas capable de faire de pareilles concessions, d'étouffer ta colère pour me parler librement. Mais enfin je te remercie de cette réponse, qui est quand même preuve de sagesse et qui m'a surtout fait réfléchir par la pertinence de tes propos. Car enfin la réputation qui te colle à la peau ne doit pas tout te résumer, et ton apparence colérique cache sûrement des qualités insoupçonnées, et que tu m'as dailleurs laissées entrevoir. Je te demande donc pardon d'avoir commis une faute très répandue dans notre société et peut-être aussi dans la tienne, qui est de cataloguer les gens, leur coller des étiquettes, voire même les juger avant d'avoir appris à les connaître, et tout ça à cause de l'opinion commune.

Mais enfin tu conviendras que l' image de toi qui est véhiculée dans les oeuvres antiques et même modernes ne joue pas en ta faveur. Peut-être aussi ne suis-je pas assez psychologue et diplomate... Quoi qu'il en soit je regrette un peu d'être tombée dans l'erreur publique, même si tes colères sont très divertissantes, je dois te l'avouer.

Quant à ta quête absolue de la gloire, je pense comprendre que c'était ta destinée, et je respecte ta bravoure et ton courage, mais enfin je ne cerne pas bien d'où te viens cette rage terrifiante, cet appétit de sang et de mort, ce goût pour la dévastation. Serait-ce du sadisme, de la méchanceté? N'as-tu jamais été pris de remords dans ta vie, as-tu jamais eu pitié? Tu as dû drôlement souffrir pour en arriver à haïr certaines personnes avec autant d'intensité.

Je voulais savoir... Quels dieux te protégeaient? Lesquels préférais-tu? As-tu déjà failli à l'un de tes serments, ou as-tu déjà eu des faiblesses?

Cela dit, je peux maintenant sceller notre pacte en répondant à ta question finale, une question enfin dure à élucider pour moi-même, car qui se connaît vraiment réellement?

Je suis... Qui suis-je? Je suis une fille parmi tant d'autres, plutôt discrète et réservée. Je ne suis pas promise à d'aussi grandes destinées que toi, mais j'espère réussir ma vie en poursuivant mes études, et avoir un métier honnête qui me permette de vivre libre. Indépendante. Ne rien devoir à quiconque, et surtout pas à un homme qui aurait la prétention de m'entretenir.

Cela doit te sembler étrange, n'est-ce pas? Une fille qui veut être libre, quelle invention! Comment ces créatures auraient-elles la force de s'en sortir sans nous? Eh bien de nos jours c'est possible.

Je nourris une passion pour la littérature, j'aime lire et écrire, plonger dans des univers exotiques et merveilleux. Mais par-dessus, je m'identifie aux personnages, je vis avec eux, je ressens leurs émotions. C'est comme si je vivais par procuration.

En étudiant l'oeuvre d'Iphigénie cette année, dans ses deux versions, tu m'as intrigué. J'admirais ta passion et ta détermination, qui se fout de tout et rejette la fatalité. Et pourtant il me semblait que tu était beaucoup trop fier...

Voilà tout. J'ajouterais aussi que j'apprécie les esprits originaux et cyniques. L'état du tien, si différent de ceux de nos jours (je persiste à le dire même si sur le fond c'est pareil) m'a donné envie de comprendre.

Je te salue, légendaire héros.

Marianne

 

       
         

Achille

      Khairé Marianne!

Les personnes capables de grandes colères sont aussi soumises à tous les autres sentiments: l'amour, la passion, la pitié, la tristesse, le remord. J'ai parfois fait tomber des corps, sur lesquels je me suis à mon tour effondré pour pleurer. Les Anciens ne cessent de répéter que la colère est mauvaise conseillère et je les approuve, mais elle génère une telle énergie et de plus elle demeure, pour moi, incontrôlable. La vérité est que je dois être bien faible pour céder si facilement à mes emportements et ce n'est pas facile pour moi de te l'avouer. Mon maître Chiron a bien tenté d'éteindre cette flamme maudite qui me ravage le coeur, mais rien n'y a fait; elle se réveille parfois et m'empêche de voir clairement. C'est une grave faute parmi les miens. La déesse Athéna m'a souvent soufflé à l'oreille de déposer mon épée et de ne point m'en servir sans réfléchir. Dans ces cas-là, tu sais ce qu'elle me conseillait? De hurler, d'injurier, de cracher, mais de ne point agir. Alors, c'est ce que je fais, je saute sur place, je crie, je grogne, je me frappe la tête et je laisse passer la rage et ensuite, je me sens calme, vidé. D'où provient cette haine? Je ne le sais pas. Chiron aussi s'en inquiétait. Il croyait que la musique me serait bénéfique, c'est pourquoi il m'a enseigné la lyre. La musique apaise mon âme il est vrai, mais à force de discussion avec mon ami Patrocle, qui me comprend si bien, mieux que moi-même, j'ai découvert que tous ont cherché à m'apaiser - par la musique, par l'amour, par les paroles sages - mais si l'on s'efforce de tempérer une personne, elle doit nécessairement s'être énervée auparavant. La solution ne fait que renforcer le problème à mon avis, lui donner raison d'être. Déidamie croyait de même. Elle disait que seul le combat pourrait me guérir un jour; qu'à force de me battre, le sang de mes adversaires laverait ma haine. Peut-être parlait-elle du voile qui nous recouvre à la mort et que seule la fin de ma vie pourrait faire disparaître ma colère. Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais su d'où provenait cette rage. Peut-être vient-elle du jour de ma conception, où ma mère Thétis fut prise contre son gré, avec l'accord des tous les dieux réunis et qu'au moment où je pris place dans son ventre, j'avais pour compagnes la révolte et l'indignation?

Je possède autant de faiblesses que de forces, car elles sont complémentaires. Même si je suis déterminé à enfoncer ma lance dans le corps d'un homme, je peux aussi regretter mon geste par la suite et me blâmer amèrement de n'avoir pas pesé suffisamment le poids de mes actes. Par exemple, juste avant d'aborder les rivages de la Troade, je me suis arrêté sur l'île de Ténédos, où j'y ai tué Ténès, fils d'Apollon. Ma mère m'avait prévenu de ne pas le faire, car une malédiction pèse sur moi à présent. Apollon a juré ma perte. Que puis-je y faire? Nous sommes tous condamnés dès notre naissance et même l'homme qui aura vécu sans faute ni reproche fermera les yeux un jour sur ce monde-ci. C'est l'inéluctable pouvoir d'Hadès et la destinée de nous tous, pauvres mortels.

Les dieux que j'honore sont nombreux, mais ceux qui me favorisent particulièrement sont Héra, Athéna et Zeus. Contrairement à ce que tu peux croire, je ne vénère pas Arès. Personne ne vénère Arès. Il exerce son influence sur nos coeurs sans que nous ne le priions pour cela et les seuls autels dressés à son intention sont les mers de cadavres qui recouvrent la terre après le combat.

Les femmes bénéficient de plus de pouvoir que tu ne sembles le croire. Je ne sais ce qu'est devenu ton monde, mais vous, les femmes, avez dû grandement souffrir d'injustice pour être toutes ainsi sur le pied de guerre. Peut-être êtes-vous des descendantes des Amazones? Tu sais qu'elles se sont rangé du côté des Troyens? À ce qu'on dit, l'une d'elles serait parente de la reine Hécube. Les Amazones, bien que je ne les connaisse pas personnellement et que je ne les ai pas affrontées au combat, sont apparemment très puissantes et indépendantes. Elles vivent sur un mode matriarcal en alliance avec la tribu des Centaures qui élèvent leurs enfants femelles jusqu'à l'âge propice pour l'apprentissage du combat. Ces hommes étudient les plantes et la guérison, à ce qu'on m'a raconté. Je les ai vus de loin franchir la porte Scée, vêtues de tuniques guerrières, portant l'arc et l'épée, chevauchant fièrement, la tête haute et le coeur indomptable.

Sois fière, Corê-Marianne, sois aussi fière que tu le peux, car que n'es-tu sinon une oeuvre exquise et unique? Sois celle que tu ne t'autorise pas toujours à être; sois authetique. Cette vie est brève et elle décide de l'importance que tu prendras dans l'éternité. Ne crains-tu pas qu'on te réserve une place médiocre aux Enfers, si toi-même tu ne t'accordes pas tout l'éclat de ta vie? J'ai connu de nombreuses femmes supérieures aux hommes parce qu'elles ne s'abaissaient pas à l'image que l'on avait d'elles. Sois fière.

Je suis bien content que nous nous soyons réconciliés. Tu me sembles être une femme admirable et digne d'être connue. Je m'incline devant toi, car tu as la sagesse d'essayer de comprendre.

Dis-moi, est-ce cet aède Homère, dont on m'a déjà parlé, qui t'a instruite de manière si unidimensionnelle sur mon compte?

Herrôssô!

Achille
         
         

Marianne

      Cher Achille,

Je suis vraiment ravie d'avoir reçu ta lettre. Je m'aperçois une fois de plus que les apparences sont trompeuses, et que même le plus féroce des soldats peut abriter un coeur sous sa cuirasse. Mais en fait, où en es-tu au sujet de la guerre de Troie? Avez-vous enfin forcé les remparts de l'Illion? Quand retrouveras-tu ta liberté, quand seras-tu enfin délivré? Sais-tu, j'ai beaucoup ri en lisant la lettre que t'as adressée mon amie Delphine, à qui j'ai indiqué la direction de ce passage qui transgresse les lois du temps, de ce passage dissimulé qui nous ouvre les portes d'un passé lointain. Elle te paraît peut-être un peu folle, mais ne te fie pas à cela car elle est redoutablement intelligente et elle connaît ton époque bien mieux que moi.

Cela dit, je vais maintenant répondre à ta dernière question. Non, ce n'est pas cet aède Homère qui m'a instruite à ton égard, et pourtant ta question est justifiée car il paraît qu'il n'a guère écrit de choses élogieuses à ton endroit, du moins il ne présente en toi que l'homme de guerre excessif dans ses colères.

Il aurait écrit deux livres d'épopées, l'Odyssée et l'Illiade, retraçant l'aventure d'Ulysse et la guerre de Troie.

Tu apparais d'ailleurs dans l'Illiade comme le principal héros du côté des Achéens.

Non, je t'ai découvert, divin héros, dans les deux pièces de théâtre «Iphigénie» cette année. Avant, je ne te connaissais que de nom, et souvent à lui j'associais «colérique», car on m'a conté que tes colères étaient spectaculaires, presque inhumaines: n'est-ce pas vrai que tu as traîné à ton char le cadavre d'Hector, celui-là même qui avait tué ton compagnon Patrocle, et cela pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que son père Priam ne te le réclame? Quelle démence!

Et cependant, tes paroles sont comme un paradoxe qui joue en ta faveur, car elles expriment une grande sagesse, une grande conscience qui accepte cette chose terrible qu'est le destin.

Oui, je te comprends, que peut-on faire face à cette fatalité qui nous emporte tous un jour tôt ou tard, et qui nous fait tels que nous sommes, sinon essayer de l'accepter?

Cela dit, soyons d'accord, ce n'est pas une raison pour s'y résigner sagement et rester passif.

De plus, tu as connaissance de tes défauts, ce qui est en soit une grande force pour tenter de les corriger.

Et puis, je ne peut pas trop blâmer ta folie, car il m'arrive aussi parfois d'avoir un accès de colère, mais contrairement à toi, elle a du mal à s'exprimer, et elle s'étouffe en moi comme une sourde haine, impardonnable, une sorte de rancoeur malsaine.

C'est une chose humaine que la colère, elle touche tout le monde, qu'ils aient le sang chaud comme toi ou le sang froid comme moi.

J'aimerais te poser une question toute autre à ce sujet: que penses-tu d'Ulysse, ce guerrier qu'on dit très rusé et que sa femme a attendu de longues années?

À bientôt,

Marianne

 

       
         

Achille

      Khairé Marianne!

Je suis moi aussi plutôt content de recevoir de tes nouvelles. Ce soir, le vent souffle impitoyablement sur nos tentes et la mer, furieuse, martèle avec fracas la berge et les rochers. Ta lettre m'a réchauffé le cœur dans cette nuit lugubre.

Sans vouloir t'offenser, je ne connais aucune Delphine, ni de visage, ni de réputation. Bien des jeunes filles m'ont écrit - qui peut savoir quel intérêt elles nourrissent pour un guerrier tel que moi - mais aucune Delphine. Tu dis que tu as lu une lettre venant de moi et lui étant adressée? Cela m'étonnerait, mais peut-être que cette malicieuse, comme moi lorsqu'on m'appelait Pyrrha, se dissimule sous un faux nom? Voyons, qui peut-elle bien être? La douce et amoureuse Sallia? La noble et gentille Nathalie? À moins que ce ne soit cette obscure et maladroite conseillère, qui au lieu de donner ses avis sur le futur, résume en peu de mots le passé, celle qui se nomme Pénélope d'Attique? Eh bien! si c'est elle, tu peux lui dire qu'elle m'a bien amusé. Antiloque, le fils de Nestor, venu ce soir-là jouer aux osselets avec moi fut prit d'hilarité en entendant la lecture de sa lettre. Parfois les femmes peuvent être si bêtes! Leur dit-on, nous, comme tisser la laine et nourrir les enfants?

Automédon, mon écuyer et fidèle ami venu avec moi de Scyros, me rapporte régulièrement des nouvelles de la guerre, car moi-même je n'ose me promener parmi les guerriers de peur de rencontrer cette chienne de face d'Agamemnon. Bref, aujourd'hui, comme tous les autres jours, de nouveaux morts tombèrent sur la plaine, sans que pour autant les Achéens aient pu s'approcher suffisamment des murs d'Ilion la bien située. Et tant que les princes ne se résoudront pas à m'accorder les honneurs qui me reviennent, il en restera ainsi. Zeus fils de Cronos favorise Hector et ses alliés et seul mon retour au combat peut parvenir à les repousser, car les dieux m'aiment et me chérissent entre tous les mortels, mais ce n'est pas chose faite, car malgré les riches présents que m'offre le roi des rois, je ne me sens pas d'humeur à lui pardonner. Il devra s'abaisser davantage que de simplement envoyer une ambassade pour plaider ma clémence. Ce serait une trop faible pénitence pour cet homme à l'orgueil démesuré.

Ulysse demeure un des hommes les plus cher à mon cœur, mais je n'approuve pas toujours sa conduite. Son aisance dans le discours lui donne trop souvent des avantages que sa valeur ne lui saurait mériter. Il est avant tout soucieux de sauver sa peau, même au prix de se faire parjure ou de trahir ses amis. Ce n'est pas à moi de le juger, mais aux dieux! Un jour, il devra faire face à tout ce qu'il a fui ou manigancé dans le passé. Quant à son épouse, Pénélope, fille d'Icarios et nièce de Tyndare, je ne la connais pas, mais on l'a dit pourvue d'une grande beauté et bonté. Je sais, par mon cousin Ajax, qui l'a su par Ménélas, que Pénélope fut le prix qu'exigea Ulysse en échange de son idée du serment des prétendants d'Hélène. Qu'ils viennent encore me dire ces impudents, ces mouches de chien, que je ne traite pas bien les femmes. La mienne, je ne l'ai ni achetée, ni forcée!

Les aèdes chantent bien, mais sont plus préoccupés par leur voix que par le souci de vérité. Prend garde aussi aux acteurs; ils pavanent de multiples visages sans jamais mériter l'honneur d'en porter un seul.

Maintenant que j'ai répondu à tes questions, voudrais-tu m'expliquer ton délire au sujet d'Hector et de Patrocle? Patrocle sommeille paisiblement près de moi, tandis qu'Hector doit se restaurer avec ses troupes ou bien prendre du repos auprès de son épouse. Je t'ordonne, femme, de ne plus jamais prophétiser la mort de mon compagnon chéri! Je ne peux pas supporter ces insinuations funestes et malveillantes! Par-contre, si tu y tiens, tu peux m'entretenir davantage de cette vision de moi traînant le cadavre d'Hector. J'aime bien cette image et si l'occasion se présente, je me souviendrai de ta bonne idée! Exquise manière de réduire à néant les prétentions de ces Troyens dompteurs de chevaux que de mutiler ainsi le cadavre de leur plus grand espoir, Hector au casque scintillant!

Puisses-tu trouver moyen d'évacuer ta haine, Corê-Marianne, avant qu'elle ne te consume. Si tu en as les moyens, tu devrais entreprendre le voyage vers Delphes, où tu pourrais prier Apollon le Pythien de t'indiquer la voie de la guérison.

J'espère que d'ici-là, tu penseras un peu à moi et m'écriras encore, car je commence à m'attacher à tes impertinences et au récit de ton rire. Pour toi, je promets de me mettre en colère encore souvent!

Herrôssô!

Ton ami Achille