Sallia
écrit à

   

Achille
Achille

     
   

Deidamie ou la dernière nuit

   

Je te salue ô divin Achille, prince invulnérable de Thessalie!

Je nourris pour toi un incroyable amour et, bien que je sache ce sentiment irraisonné, je ne puis le combattre avec l'ardeur que tu déployais, il y a quelques lunes à peine, sur la plaine s'étendant au pied des murailles cyclopéennes.

Pardonne-moi cette indiscrétion, mais je ne peux croire que Déidamie t'ait si aisément laissé partir, avec Ulysse sur son vaisseau vers les rivages de Troie, pour connaître une fin précoce. N'eut-elle aucune objection et son coeur ne fut-il pas la proie du désespoir? Si vraiment elle t'a dit que seul le combat pourrait venir à bout de ta haine, comment elle-même put-elle surmonter la sienne? Et quelles furent vos ultimes paroles, alors que sur l'île de Scyros vous connaissiez vos dernières étreintes? Bien que moi-même, si j'avais été la dame de ton coeur, je t'eus laissé prendre la mer, tant ta volonté je ne voudrais brimer.

Puisses-tu connaître un peu de cette gloire promise et à laquelle tu aspires si ardemment!

Sallia


Khairé Sallia aux belles paroles!

Ta lettre m'a profondément ému et ramené à cette douloureuse époque où j'ai dû faire le plus difficile choix de ma vie. Nombreux sont ceux qui croient que ma destinée fut source de réflexion profonde, mais je ne me suis pas arrêté longtemps à peser le pour et le contre. Ma souffrance vint plutôt du fait de m'en tenir à ce choix, lorsque je fus seul avec ma petite et douce Déidamie, seul devant ses pleurs, ses supplications... sa déception. Voir les larmes inonder ses belles joues, mouiller ses cheveux soyeux, fut plus que je n'en pouvais supporter. Cent lances aiguës dirigées sur mon bouclier aurait été un choc moins grand.

Le chagrin, la révolte et l'incompréhension furent le lot de Déidamie dans nos derniers instants. Elle m'accusa de m'être lassé de son visage, de ne pas aimer l'enfant né de nos amours et de réfuter tout ce que je lui avais dit depuis mon arrivée. En effet, je croyais sincèrement vivre à la cour de Lycomède jusqu'au jour où mes blonds cheveux deviendraient aussi blancs que les nuages dans les cieux. Et lorsque mon père aurait quitté le monde des vivants - que Zeus porte-égide protège son descendant! - elle et moi aurions régné sur les terres de mon enfance, dans la grande et fertile Phthiotide. Mais mon nom, défiguré par l'ardeur meurtrière qui me poussa à dévaster campagnes et villes pendant ma jeunesse, demandait à être enfin restauré dans toute sa grandeur. Je voulais par une participation honorable à la guerre contre les Troyens, auréoler mon nom d'une gloire infinie. Que finalement, les hommes retiennent de moi mes exploits à une juste cause et non les déboires de mon jeune âge! Déidamie m'aimait vraiment puisqu'elle comprit tout cela. Elle lut dans mon coeur que mon amour pour elle ne s'était jamais estompé et que seule la recherche de dignité motivait mon départ éprouvant. Elle finit par accepter et tout en caressant mon front triste, elle pria les dieux de m'accorder le repos de l'âme, de faire en sorte que les combats terribles qui m'attendaient pourraient enfin soulager mon coeur de la tourmente et de la rage. Tous deux, nous connaissions les avertissements funestes de ma mère, mais les fièvres de cette dernière nuit nous égarèrent dans le rêve. Nous inventèrent, à la faveur de nos ébats, mon retour triomphant. Le Destin parfois se voit transformé et c'est peut-être un peu à cet espoir que nous nous sommes rattachés. Puis Eos a ouvert les portes du Jour et de la terrasse nous regardions enlacés la mer s'étendre, calme et bleu; la mer qui ce matin-là m'emporterait vers Aulis où d'autres malheurs allaient bientôt me faire oublier celui de quitter ma tendre épouse.

Mes dernières paroles pour ma femme furent de prendre bien soin d'elle et de notre fils, de garder en mémoire notre amour et de ne jamais m'oublier. En retour, elle me chuchota: «Si tu ne reviens pas, c'est moi qui viendrai à toi, ne serait-ce que pour pleurer sur ta dépouille.»

Encore aujourd'hui, et peut-être davantage parce que je me suis retiré, je me dis parfois que ma mort n'est pas encore chose faite et que de ces maudits rivages je pourrais bien partir intact. Mon coeur se déchire et Patrocle chaque nuit m'écoute en silence aspirer tantôt à la gloire, tantôt au départ!

Tu parles bien en vérité, Sallia, car cette courte vie que j'ai, il y a neuf années, embrassée, devait me procurer gloire et respect, mais de tout cela, je n'en vois l'ombre, car les hommes ne s'abaissent point devant moi et les marques de mépris des autres princes ne se comptent plus. On m'a promis une vie courte et glorieuse, mais si de cette vie, je n'obtiens que la fugacité, à quoi sert-il de mourir pour l'honneur de la couche d'un autre? Je la mérite cette gloire, moi qui ai sacrifié en échange mon souffle de vie. Alors qu'elle vienne et que cessent les inlassables roulements des vagues, que se taisent donc les voix qui me divisent de toutes parts et que retentissent enfin les échos de mon nom.

Ton amour est vain, noble dame, mais il me charme. Beaucoup de femmes se sont offertes à moi et de nombreuses autres ont subi ma fougue contre leur volonté. Est-ce vraiment de cet homme que tu es amoureuse? Si c'est le cas, je t'inviterais volontiers à rejoindre ma couche, mais je crains de n'être déjà reparti - ou mort - lorsque tu arriveras. Il serait dommage de te décevoir ou bien de risquer qu'Agamemnon fasse de toi l'objet de son désir.

Prend garde à ton coeur, Sallia à la belle bouche, si Aphrodite se décide à le tourmenter; cette déesse est bien plus intraitable que moi, bien qu'elle dispense aussi de grandes joies!

Achille



Mon tendre amour...

Que de combats inconnus du grand public tu as dû mener! Se battre contre ses sentiments pour entreprendre une voie, qui des millénaires plus tard, te vaudra centaines de reproches infâmes, comme si tes actes ne furent ni nobles, ni sensés. Saches que dans mon coeur ton nom résonne dans toute sa gloire et que rien ne pourra jamais me convaincre du contraire!

Je voudrais tant répondre à ton invitation et me glisser tout contre toi. Je sais que ta mort n'est pas pour demain et je suis certaine que nous aurions le temps pour quelques nuits de délices, mais je ne connais pas la route et malheureusement, nul ne peut m'en instruire. Il est trop tard, bien trop tard... Soit! Je poursuivrai dans mes rêves nos enlacements amoureux ainsi que je l'ai toujours fait.

Maintenant, si tu en as le temps, je voudrais bien savoir qui fut Phoenix pour toi? Tu n'en as jamais parlé et pourtant, la légende rapporte qu'il fut ton maître. Qu'en est-il de cela?

Merci pour ta mise en garde généreuse, mais la déesse aux cheveux d'or a déjà fait de moi son jouet, et je ne sais si sur ce point je dois la blâmer ou la louanger.

Je te salue Prince de mes nuits!

Ta toujours dévouée,

Sallia



Khairé douce Sallia!

Tes mots me troublent et il me plairait aussi de te prendre la main, mais je ne peux malheureusement pas me déplacer pour l'instant. J'ose espérer que mes hésitations concernant mon retour ne t'ont pas donné de faux espoirs et que tu ne m'accuseras pas d'être homme de parole mensongère.

Phoenix fut mon maître il est vrai, du temps où je fus sevré jusqu'à l'époque où je fus mené sur le mont Pélion pour recevoir les enseignements de mon deuxième maître, Chiron. Ensuite, lorsque mon père, l'irréprochable Pélée, envoya sa fière armée à ma rencontre, les Myrmidons, Phoenix les accompagna pour me servir et me conseiller. Il est ici avec moi, où il suit chacun de mes pas et me voue une fidélité comparable à celle de Patrocle. Comme ce dernier, Phoenix tente d'apaiser ma colère, mais même pour lui, je ne peux consentir à une telle requête. Trop grandes sont ma peine et ma déception.

Je regrette souvent ma douce enfance où je mangeais sur les genoux de Phoenix et m'endormais paisiblement sur son épaule lorsque le vin j'avais trop bu. Il m'aime de cúur comme un homme aime son fils et je l'aime moi-même comme un père, car tout ce que j'ai appris dans l'enfance, c'est de lui que je le tiens.

Il fut accueilli par mon père, après avoir été chassé de sa maison, à tort, par son père, le roi Amyntor. Mais de tout cela, je n'ose trop en révéler, car il n'est pas dit que comme une femme, je répèterai à qui veut l'entendre les secrets de mes amis. Si Phoenix m'accordait la permission, je parlerais volontiers. Mais pour cela, peut-être devras-tu toi-même l'en prier.

Que ton cúur trouve un lit où s'y reposer, douce Sallia aux mots ailés!

Achille