Choix
       

       
         
         

Olivier

      Salut à toi Achille le Péléide,

Je me demandais pourquoi tu avais préféré avoir une vie courte et glorieuse à une vie longue mais sans gloire.

Je me suis demandé aussi, excuse-moi de ma grossièreté, pourquoi tu étais le personnage principal de l'Iliade, car il existait bien d'autres grands guerriers (Hector, Agamemnon, Idoménée, les Ajax, Enée,...) qui n'avaient pas le mérite d'être presque immortels.

Merci d'avance de répondre à mes deux petites questions,

Salutations,

Olivier

 

       
         

Achille

      Khaïré Olivier!

Si tu dois absolument m'affubler d'un nom, appelle-moi au moins l'Éacide. Je le préfère, car il fait référence à mon grand-père paternel, Éaque, lui-même fils de Zeus et de la nymphe Égine. Si je suis fils de Néréide, je suis aussi arrière-petit-fils de Zeus le puissant, ce que les gens ont tendance à oublier, de la manière fruste dont ils me traitent!

Pourquoi avoir choisi une vie courte mais glorieuse? Tu me poses cette question et elle m'apparaît tout aussi stupide que lorsque ma mère Thétis aux pieds d'argent me l'a posée. Il me semble que c'était la seule avenue possible: le destin m'ordonnait d'agir ainsi. Peut-être, en effet, avais-je le choix, mais pourtant, tout mon être semblait fait pour cette direction et non pour une autre. Lorsque je résidais à Scyros, malgré les chaudes nuits auprès de la douce et belle Déidamie, j'avais l'impression atroce d'être aussi utile qu'une des plantes du jardin royal, prenant racine parmi les autres plantes et végétant sur place. Lorsque l'ingénieux Ulysse, déguisé en marchand, a déposé, parmi toutes les femmes de la cour, ses bijoux et ses étoffes et que j'ai aperçu les armes magnifiques, j'ai su que ma vie ne serait plus jamais la même et qu'à partir de ce jour, une existence oisive et monotone ne me contenterait plus. Je n'ai que faire de la domination abstraite qu'exercent les grands rois, je veux celle concrète, du corps, lorsque les membres de mes ennemis se désunissent devant mes yeux et que leurs corps, autrefois vigoureux, s'abattent avec bruit dans la poussière.

Pardonne-moi, mais je ne comprends pas ce que tu veux dire par Iliade; est-ce comme cela que les Barbares appellent la guerre présente? Ici, sous les remparts d'Ilion la Sainte, sont rassemblés les plus grands et fiers guerriers que l'on puisse trouver. Peut-être suis-je plus souvent sur les lèvres parce que je me suis retiré dans ma baraque et que mon absence brille d'autant plus qu'elle profite aux Troyens -je te le dis, les Achéens aux beaux jambarts regretteront de m'avoir dédaigné comme un vulgaire écuyer- mais les autres continuent à se battre et eux aussi sont de véritables héros, tu as raison.

Hector au casque scintillant, bien qu'il soit le chef des Troyens, m'inspire beaucoup d'admiration. On raconte qu'il n'était pas fait pour la guerre; malgré tout, il se bat comme un lion et il n'est pas d'aurore qui ne le voit se diriger, à la tête de ses guerriers, puissant cortège destiné à combattre les Achéens et leurs alliés. Si les Troyens dompteurs de chevaux venaient à gagner cette guerre, ce qui n'arrivera pas, puisque je les faucherai dans leur élan dès que ce fils de chienne m'aura dignement honoré, Hector deviendrait roi de Troie, succédant à son vieux père Priam, celui-ci ayant manifestement prouvé son incapacité à régner, puisqu'il ne combat plus, l'épée à la main, pour protéger les puissants murs autrefois bâtis par Apollon et Poséidon.

Je ne parlerai pas d'Agamemnon, parce qu'il est beaucoup trop question de cette chienne de face d'ivrogne demeuré et que de l'évoquer me chauffe le sang et me brûle le coeur.

Idoménée est un grand roi. C'est lui qu'Hélène aurait dû choisir pour époux. Mais non, cette princesse capricieuse assoiffée de richesse devait trouver le royaume crétois trop modeste pour sa divine personne. Elle a préféré s'unir à Ménélas afin d'entrer directement dans la maison royale d'Agamemnon, lui qui règne sur le royaume mycénien, le plus grand de toute la côte Égéenne à ce jour. D'ailleurs, le mariage de sa soeur Clytemnestre avec le roi des rois prouve que j'ai raison.

Les deux Ajax sont fougueux et braves et se démarquent sans nul doute. Ils sont de noble descendance et je suis certain que les peuples de demain parleront d'eux avec maints éloges. D'ailleurs, savais-tu qu'Ajax le grand est mon cousin? Son père Télamon est le frère de mon père Pélée.

Pour ce qui est d'Énée, on raconte qu'il est lui aussi de mère divine; son père Anchise aurait vu sa couche honorée par la belle Aphrodite. Alors, tu vois, je ne suis pas le seul demi-dieu sur le terrain.

À toi maintenant de répondre! Il est bien injuste que tu aies l'avantage de m'être inconnu. Dis-moi, quel est ton destin: savoures-tu ta vie pleinement ou la grignotes-tu du bout des lèvres?

Herrôssô!

Achille
         
         

Olivier

      Salut à toi Achille,

Tout d'abord, merci pour la rapidité et la qualité de cette réponse.

Je ne voulais pas t'offenser en te surnommant «le Péléide», je ne voulais que citer tes origines les plus directes et reprendre les termes mêmes du plus grand aède qu'ait porté le monde, j'ai cité Homère. Enfin, il est normal que je te sois inconnu, je ne me suis pas encore illustré dans des faits d'armes semblables aux tiens...

Quant à la question de mon destin, elle me semble étrange... Je suis comme tous les hommes le jouet de la volonté des dieux tout-puissants.

Amicalement,

Olivier
         
         

Achille

      Vaillant Olivier, je te salue!

Tu ne m'as pas offensé; je n'ai aucune honte au coeur à être associé au nom de mon digne père Pélée. Si je m'emporte, c'est parce que je suis irrité de constater que tous autour de moi, Argiens, Béotiens, Abantes, Mycéniens, etc., tous ces fils indignes de Grèce, méprisent mon nom et celui de mon divin aïeul et hésitent à s'associer avec moi. Ce sont tous des lâches, coeurs de cerf, pleurant comme des fillettes dès que le grand chef beugle devant eux. Roi indigne et peuple indigne! Heureusement, mes braves Myrmidons me restent fidèles.

Je suis satisfait de constater qu'il existe encore des hommes lucides comme toi. Tu te sais donc être le jouet des dieux. Cependant, écoute mes paroles, mon ami. Les dieux eux-mêmes sont soumis à une force supérieure: le Destin. Car si les dieux règnent en puissance sur les trois mondes, ils sont également sous l'emprise du Destin, né indépendamment du Chaos. Ma mère a bien tenté de m'épargner le mien, en vain. Seule la clairvoyance du devin Calchas a su retracer mon refuge. Imagine un peu, comment moi, Achille, aurais vécu, vie misérable bien que bonne et douce, si mon destin ne m'avait jamais été révélé? Parfois il faut peiner pour rejoindre sa voie et mériter un repos glorieux sur l'Île des Bienheureux. Le Destin ne signifie pas de se laisser porter sur la rivière comme une embarcation sans rameurs. Je te repose donc ma question: savoures-tu ta vie pleinement ou la grignotes-tu du bout des lèvres?

Tu écrivais dans ta missive qu'il est normal que je ne connaisse pas ton nom, puisque tu ne t'es pas encore illustré sur le champ de bataille comme moi. Est-ce une route qui te semble être la tienne, la joie frémissante du carnage? Réfléchis à tout cela, mon brave compagnon, et si ton vaisseau appareille devant Troie la bien située, je serai honoré de te procurer des armes dignes d'un fils de roi. Des jambarts et une cuirasse de bronze, des couvre-chevilles d'argent, un casque plus scintillant que celui du fils de Podarcès muni d'un panache terrible, une épée à clous, une lance aiguë et bien sûr, un char à ta disposition.

Avant que je ne termine, je voudrais te poser une question: qui est donc cet aède si remarquable que tu appelles Homère? Je ne le connais pas. Peut-être est-ce parce que n'avons guère pu bénéficier de divertissements en Troade, mis à part les banquets où tous sont égaux et les jeux.

Qu'Arès te soit favorable, jeune guerrier!

Achille
         
         

Olivier

      Salut à toi Achille,

En effet les dieux olympiens eux-mêmes sont soumis au Destin, tout comme de simples mortels. Il est évident que l'homme est responsable et ne doit pas se laisser porter, comme tu le dis dans une jolie métaphore, comme une embarcation sans rameurs. Il m'est difficile de te répondre, mais, en cet instant, je crois que je grignote la vie du bout des lèvres plus que j'en profite pleinement.

Je ne sais si la noble voie du guerrier est mienne, mais c'est en tout cas le chemin le plus rapide vers la renommée. Je te remercie de ton offre et te promets d'y réfléchir.

Enfin, Homère, l'otage des muses, est un grand aède, qui a chanté les exploits de tous les guerriers Grecs et Troyens devant la grande Troie et en particulier les tiens. L'ensemble de ses vers forment une oeuvre nommée Iliade. Il est normal que tu ne le connaisses, car il composa bien après la fin de cette guerre.

Amicalement,

Olivier
         
         

Achille

      Je te remercie, ami Olivier, pour cette information. Savoir que les hommes se rappelleront mes exploits me réchauffe le coeur. Tu dis que tu grignotes ta vie et pourtant, si tu dis vrai à propos des chants de cet aède encore inconnu de nous tous, tu dois être le plus grand devin de ton royaume. Un tel talent ne peut signifier qu'une chose: les dieux t'aiment et te protègent.

Voilà Patrocle, je vais de ce pas lui parler de toi!

Herrôssô!

Achille