Sylvie
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Achille
Achille

     
   

Celui dont l'armée est affligée

   

Salut à toi, Achille aux pieds agiles!

C’est bien la première fois que je traîne autant les pieds pour aller discuter avec quelqu’un sur Dialogus! Mais il faut dire que tu ne laisses personne indifférent tant tu donnes dans la démesure! Il est vrai qu'à propos de toi, je suis partagée entre l’irritation (et je modère là mes propos), et je l’avoue, une certaine attirance. Mais par moments, Achille, tu es imbuvable et cela est dû au fait qu’Achille sait qu’il est Achille et malheur à ceux ou celles qui l’auraient oublié.

Ayant dépassé mon trouble et mon émoi, je me dis qu’après tout il serait quand même dommage que je reste sur mes positions,  alors qu’il m’est donné la possibilité de pouvoir m’adresser directement au «grand Achille».

Je risque d’être barbante, bassinante, endormante, voire -en poussant un peu- rasante mais aussi incohérente, chaotique, contradictoire et à la limite stupide, dans mes explications, dans mes questions et dans la chronologie des faits. Donc, tu peux d’ores et déjà m’en excuser auprès du scribe qui t‘en fera la lecture.

Achille, prends un siège car, malheureusement pour toi, cela risque d’être long; j’espère ne pas être trop pénible. Dans le cas où ton scribe et toi vous vous endormiez, je compte sur ta franchise pour m’en informer!

Il est dit qu’un Oracle ayant appris aux Achéens que tu leur étais «indispensable»  pour la prise de Troie, Thétis, ta mère, craignant pour ta vie, t’aurait alors déguisé en femme et elle te cacha avec les filles de Lycomède. Il est dit que lorsque tu étais déguisé en femme tu te prénommais Pyrrha.

Première question: est-il vrai que Lycomède était plus ou moins au courant de cette supercherie?

Seconde question: ce prénom est-il dû à la couleur de tes cheveux, et dans le cas contraire, pourquoi Pyrrha ?

Il est dit que sous cet accoutrement tu aurais soit «séduit» ou «violé» Déidamie et que de cet échange, elle t’aurait donné un fils. Alors, explique-moi, ton scribe a transcrit ta correspondance avec la jeune Mélissa (passage tiré d’un « deuil impossible ») dans laquelle tu lui dis: «Ma mère, la déesse Thétis, a été prise de force par mon père, Pélée, avec l'aide et le consentement des dieux. Personnellement, j'avoue ne pas trouver de plaisir à forcer une femme au lit. Je préfère la douceur du consentement». Peux-tu donc m’expliquer sans évidemment me préciser si tu l’as violée ou pas! Mais peut-être n'avons-nous la même définition du mot consentement.

Troisième question: si tu n’avais pas été déguisé en fille, aurais-tu été attiré par Déidamie?

Il est dit qu’Ulysse et Diomède auraient été avertis de cette ruse; ils se seraient rendus à Skynos, mais ce sont là encore deux versions contradictoires sur la tactique leur permettant de t’identifier. Première version (courte): le roi d’Ithaque s’étant déguisé en marchand aurait proposé aux filles de Lycomède des tissus précieux et des armes, et là, tu te serais dévoilé en prenant les armes. Deuxième version (courte aussi): en entendant les trompettes, tu aurais cru la cité attaquée; cela aurait réveillé en toi ton «héroïsme» et tu te serais ainsi dévoilé.

Quatrième question: peux-tu me dire de quelle façon ils ont réussi à te démasquer, et si réellement tu n’en avais pas un peu assez d’être déguisé en fille et si tu n’aurais pas plutôt provoqué la destinée afin de pouvoir reprendre ton apparence?

Je continue, abordons maintenant le cas de Ténès si tu le veux bien. Première version (courte): il est dit que l’ile de Ténédos était gouvernée par Ténès et ce dernier ayant repoussé les Achéens, tu l'aurais tué, et ce, malgré la recommandation de Thétis, de périr toi-même des mains d’Apollon. Deuxième version (aussi courte que la première): il est dit que Thétis avait envoyé un serviteur à tes côtés, afin que celui-ci te rappelle de temps en temps les recommandations de ta mère (elle te connaissait bien). Tout va bien, tu écoutes bien les recommandations avant de rencontrer la sœur de Ténès. Tu es subjugué par sa grande beauté et, son frère s'interposant, tu le tues.

Sixième question: quelle est la vraie version? Et pourquoi avoir tué Ténès alors que tu étais prévenu des conséquences à venir (On ne t’a jamais dis qu’il fallait toujours écouter sa maman?)?

Il est dit que lors de la dixième année de siège, tu recevais pour «part d’honneur» Briséis, et qu’Agamemnon, Chryséis, lors du sac de Thébé. D’où ta colère, lorsqu' Apollon punit Agamemnon et lorsque ce dernier fut contraint et forcé de lui rendre Chryséis; ainsi Agamemnon réclama une autre «part d’honneur». Il est dit que tu te serais récrié et que ce dernier, pour t’humilier, décida de prendre Briséis, ta captive. Et là, furieux ou ivre de colère, tu aurais imploré ta mère pour qu’elle demande à Zeus de donner l’avantage au Troyens, tant que tu serais absent du champ de bataille, et Zeus te l’accorda.

Septième question: pourquoi avoir demandé une telle chose à Zeus? Pourquoi ne pas lui avoir demandé seulement la mort d’Agamemnon? Si Apollon n’avait pas tout fait pour récupérer Chryséis et si tu avais pu garder Briséis, l’aurais tu épousée? En as-tu conscience, ou avec le temps regrettes-tu d’avoir fait périr autant d’Achéens, seulement pour assouvir ta colère?

Il est dit que Nestor, Phénix et Ulysse sont venus à toi afin d’y plaider la cause achéenne et que rien n’y a fait, sauf Patrocle, tellement ému par le sort de ses compatriotes, qu'il obtint ton autorisation de sauver les Grecs en portant tes armes. Tout se déroula bien, mais Patrocle, malgré la promesse qu’il t’avait faite, continua la poursuite. Là, Hector le tua en pensant tuer Achille. Ainsi ce dernier prit tes armes comme butin. Par ailleurs, il est dit que, te sentant trompé par Patrocle, ta colère et que ton humiliation te poussèrent à chercher Hector et que tu traînas sa dépouille trois fois autour de la ville avec ton char, malgré les avertissements de ta mère.

Huitième question: si Patrocle était revenu saint et sauf (voire peut-être blessé) au camp Achéen, quel châtiment lui aurais-tu fait subir pour t’avoir désobéi? L’aurais-tu attaché vivant par les pieds à ton char?

Il est dit que la Déesse Héré au bras blancs permit à ton cheval Xanthos de s’adresser à toi de la façon suivante: «Certes, nous te sauverons aujourd'hui, très brave Akhilleus, cependant ton dernier jour approche. Ne nous en accuse point, mais le grand Zeus et la Moire puissante. Ce n'est ni par notre lenteur, ni par notre lâcheté que les Troyens ont arraché tes armes des épaules de Patroklos. C'est le Dieu excellent que Lètô aux beaux cheveux a enfanté, qui, ayant tué le Ménoitiade au premier rang, a donné la victoire à Hektôr. Quand notre course serait telle que le souffle de Zéphyros, le plus rapide des vents, tu n'en tomberais pas moins sous les coups d'un dieu et d'un homme». Et comme il parlait, les Érinnyes arrêtèrent sa voix, et Akhilleus  aux pieds rapides lui répondit, furieux: «Xanthos, pourquoi m'annoncer la mort? Que t'importe? Je sais que ma destinée est de mourir ici, loin de mon père et de ma mère, mais je ne m'arrêterai qu'après avoir assouvi lesTroyens de combats».

Neuvième question: pourquoi lui avoir répondu de cette façon? Étais-tu las que l’on te rappelle sans cesse ta mort prochaine?

Homère (le scribe qui nous relata tes hauts faits), resta plus que nébuleux sur la relation «Achille/Patrocle», peut-être a-t-il pensé que cela faisait partie de ton intimité. D’autres par contre n’ont pas la même réserve, comparant Achille en «éraste»  et Patrocle en «éromène». Tout un débat pseudo philosophique et une version plus tard, qui pourrait contester cette donne et ce, suite à l’observation de la barbe portée par Patrocle. Puisqu'Achille en était dépourvu, cela pourrait nous amener à penser que tu serais le jeune éromène et donc Patrocle l’éraste, étant donné le fait que l’admiration faisant suite à l’amour est celle de Patrocle pour Achille. Patrocle est donc l’amant-éraste et Achille l’aimé-éromène. Et afin de pouvoir corroborer leurs dires, un certain parallélisme est fait entre Achille/Patrocle et Alexandre/Hephaestion. D’après eux, Alexandre couronnait ta tombe, tandis qu’Héphaestion allait couronner la tombe de Patrocle, démontrant ainsi qu’Héphaestion était le «mignon» d’Alexandre et donc Patrocle était ton «mignon». Mais si je me réfère à tes propos (oui je te cite de nouveau, toujours lors de ta correspondance avec la jeune Melissa) ton scribe note la chose suivante: «Patrocle n'était pas mon amant. Il n'aurait jamais accepté ce terme. Nous étions des meilleurs amis, nous étions des égaux, tu comprends? Un amant est une personne qui nous fait jouir la nuit, mais dont on se préoccupe peu le jour… Patrocle et moi faisions tout ensemble. Nous combattions côte à côté, mêlant notre sang et notre sueur, terrorisant l'ennemi de notre mâle vigueur, nous discutions pendant des heures et il me conseillait toujours avec justesse, et nous passions aussi les heures nocturnes à nous aimer physiquement. C'est tout naturel à mon sens. Il était si sage, si beau, si bon, comment aurais-je pu lui résister? Mais si nos nuits étaient si plaisantes, c'est que nos jours l'étaient pareillement. Lorsque deux êtres partagent tout et vivent le même genre de vie, avec les mêmes préoccupations, ils deviennent si étroitement liés que l'amour physique n'est qu'une continuation du plaisir qu'ils éprouvent au contact l'un de l'autre».

Dixième question: tu considères Patrocle comme ton égal du fait que vous avez le même âge ou simplement parce que tu l’aimes et que le fait de lui ton égal (j’espère avoir été claire)?

Là, je saute carrément du  coq à l’âne, mais lorsque le Scamandre à failli te noyer et que sans l’aide d’Héphaïstos tu aurais pus y périr, as-tu ressenti de la peur? T’es-tu senti en position de faiblesse, et ta part mortelle n’a-t-elle pas craint pour sa vie?

Pour finir, je voulais te demander ce que l’on te donnait à boire et si on ne rajoutais pas dans tes boissons quelques substances illicites. Car si c’est le cas, pourrais-tu demander que l’on me fasse parvenir la recette afin que j’y goûte aussi? Afin d’obtenir ce breuvage, je te citerai pour la dernière fois: «Ma renommée et ma beauté suffisent pour m'ouvrir les bras des plus jolies femmes. Seulement, ce sont les bras de Patrocle que je voudrais sentir autour de ma taille, pas ceux de tous mes esclaves qui rêvent de ma couche».

Ma conclusion sera la dernière: tu n’as jamais eu de problème ou de faiblesse à ton talon Achille… Non, ta faiblesse réside dans le fait d’avoir les chevilles qui enflent un peu trop souvent!

J’espère ne pas t’avoir plongé dans un coma profond avec tout mon blabla et il me sera fort agréable de te lire.

Achille aux pieds agiles, je te salue.


Salut, ô Sylvie!

Tu ne mentais pas lorsque tu disais que ta lettre serait longue. Je ne me suis pas endormi, mais je sens que je vais être épuisé quand j'aurai terminé d'y répondre.

Le roi Lycomède n'était absolument pas avisé du subterfuge de ma mère et il fut très choqué lorsque la vérité éclata. Pour ce qui est du nom de Pyrrha, c'est le pendant féminin de mon surnom pendant l'enfance, Pyrrhus. Si l'éclat de mes cheveux pouvait motiver pareille appellation, à cause des reflets roux qui s'y dissimulent, c'est principalement l'éclat de ma personnalité qui me l'a valu.

Déidamie était pleinement consentante, n'aie aucun doute. Et ce n'est pas l'opinion d'un homme qui ne voit rien autour de lui. Nous nous aimions réellement, passionnément. Nous nous aimons toujours, malgré la distance. Elle est mon feu sacré.

C'est mon attirance pour Déidamie qui a achevé de me convaincre de me cacher à Skyros sous les traits d'une jeune vierge. Elle était si belle sur la plage avec ses compagnes; comment aurais-je pu refuser l'idée de partager son intimité?

Je n'ai su la véritable raison de ma présence à Skyros (ma mère m'ayant seulement dit que ma vie en dépendait) qu'après la naissance de mon fils. L'armée panhellénique me recherchait, puisqu'un oracle avait révélé, comme tu le sais, que j'étais le seul guerrier capable de dompter le prince Hector. Mes cousins Ajax et Teucer vinrent à Skyros pour voir si je m'y trouvais. C'est en espionnant une de leurs conversations que j'ai compris que ma mère me tenait loin d'une guerre qui pourrait faire ma gloire. Les rumeurs de la ville avait appris à Ajax et Teucer que ma mère était venue à Skyros confier sa fille à Lycomède, mais à Skyros, on n'approche pas les filles nobles sans une bonne raison et ils en repartirent bredouilles. Lorsque vint la saison de la navigation suivante, Ulysse débarqua cette fois, avec des cadeaux pour les vierges et nous dûmes nous présenter. Parmi les bijoux, les étoffes, les parfums et toutes ces choses qui plaisent aux femmes, il avait dissimulé des armes. Cela faisait deux années que je me comportais en fille, et il est vrai que je trouvais ce fardeau lourd. Donc, sans même y réfléchir, j'ai pris les armes, me dénonçant et donnant l'occasion à Ulysse de m'arracher ma tunique et de révéler de la manière la plus sûre mon sexe réel. Je voulais, tu l'as deviné, être reconnu parmi les hommes et je ne regrette pas de l'avoir été.

Au tour de Ténès, maintenant. Qu'il est roi de Ténédos et fils d'Apollon, c'est vrai. Que ma mère m'avait collé l'esclave à mon dos, c'est vrai. Mnemon, qu'il s'appelait. Il devait m'empêcher de tuer le fils du dieu. Seulement, le fils du dieu avait une sœur divinement belle et il n'a pas apprécié mes avances. L'histoire courte est qu'il m'a défié en combat singulier et que j'ai été obligé de le tuer.

Briséis m'appartenait et c'est pour m'humilier qu'Agamemnon me l'a prise. Je ne voulais pas la mort d'Agamemnon, je voulais juste l'humilier. Ils sont venus me chercher en me disant que j'étais important pour gagner cette guerre et ensuite Agamemnon m'a laissé abattre ses ennemis sans même reconnaître ma valeur. Je voulais qu'il reconnaisse mon importance ou qu'il me prouve qu'il pouvait se passer de moi.

Pour ce qui est de Briséis, la réponse est non, je ne l'aurais pas épousée. J'ai déjà une femme et mes esclaves, je ne les épouse pas, je les garde auprès de moi et leur assure une bonne vie.

Je n'ai pas fait périr les Achéens; les Troyens les ont fait périr. Moi, je regardais. Et lorsque le feu de l'ennemi a menacé nos vaisseaux, j'ai tout de même envoyé mon armée, deux-mille cinq cent guerriers, en renfort.

Punir Patrocle s'il était revenu près de moi, vivant et victorieux? En l'attachant derrière mon char? Mais crois-tu que je le hais? Tes questions sont étranges.

Mes chevaux ne m'ont jamais parlé, bien que parfois, je jurerais qu'ils le font. Tu sais comment c'est avec les animaux, tout est dans leur yeux.

Patrocle a une bonne dizaine d'années de plus que moi. Il est le fils du meilleur ami de mon père et mon meilleur ami. Patrocle n'était pas mon mignon et je n'étais pas le sien. Nous nous complétions. Il a toujours été la raison qui savait parler à mes passions.

Pour ce qui est du Scamandre, je ne sais pas ce que les hommes de demain racontent, mais ton histoire est plus fabuleuse que la réalité. Après la mort de Patrocle, lors de mon retour au combat, j'ai effectivement poursuivi des hommes jusque dans le Scamandre et les eaux tumultueuses ont bien failli m'emporter avec les cadavres, mais grâce à ma force, je me suis sorti de ce mauvais pas et les victimes n'ont pas cessé de pleuvoir pour autant.

Tu veux mon secret? Ce n'est pas un secret, c'est ce qui anime le cœur de chaque Hellène qui se respecte: l'envie de se surpasser, d'être meilleur que tous les autres, d'être éclatant.

Finalement, tu as raison, tu es un peu barbante. Tu n'as pas ménagé les insinuations déplaisantes et malgré cela j'ai répondu patiemment à toutes tes questions. Qui est «l'enflé» ici?

À ta bonne santé!

Achille



Sylvie

Salut à toi Achille aux pieds agiles,
 
Je t'avais dis que je serais barbante. En tout cas, je te remercie: d'une part d'avoir pris le temps de me lire (je te rassure: en écrivant, pour ma part, je me suis trouvée rasante), et d'autre part de m'avoir répondu; je suis émue, cela ne va pas durer, mais quand même.

Achille aux pieds agiles, je te salue.



Salut à toi Achille aux pieds agiles,

Je vais citer Matthieu et cela s’adresse à moi: «hypocrite, ôte premièrement la poutre qui est dans ton œil et alors tu verras à ôter la paille de l’œil de ton frère». Mea culpa, Achille: j’ai dit que tu avais un problème de cheville et en me relisant tu n’étais pas le seul.

Je n’ai jamais voulu faire des insinuations déplaisantes et surtout pas en ce qui concerne Patrocle, car il a eu énormément de chance d’avoir été aimé et respecté. Lui as-tu dit toutes ces choses lorsqu’il était vivant? Savait-il à quel point tu l’aimais?

Je viens à toi aujourd’hui, si tu le veux bien, comme une élève. Je ne sais plus avec qui et dans quelle correspondance tu abordes Héraclès et le prince Cycnus. Je suis heureuse d’apprendre les vrais détails de ce combat, car il m’était dit que tu l’avais tué en lui assénant un coup sur la tête et non en l’étouffant, le privant ainsi d’oxygène et ne pouvant lui percer le corps avec ton glaive.

Peux-tu me dire aussi -car il y a plusieurs sources- si Héraclès a tué un Cycnus, car ce héros fut changé en oiseau, d’où son nom? Fait-il partie de la constellation du cygne? Selon d'autres sources, Cycnus était un barbare coupant des têtes pour se construire un palais. Peux-tu s’il te plaît m’aider? Je suis en train de perdre mon latin. Ai-je été assez claire?

Est-il vrai qu’Héra aurait renommé Alcide Héraclès car, l’ayant beaucoup persécuté, elle s’imaginait que c’était grâce à elle qu’il aurait connu une telle renommée. Il est dit qu’Héraclès tua le monstre marin qui ne cessait de ravager la ville de Troie. Le roi Laomédon, sans parole, lâche et pringre, refusa de lui verser son dû suite à la mort du monstre. Héraclès finit ses douze travaux et à la fin de ceux-ci, monta une expédition afin de punir se scélérat. Après avoir pris Troie, il tua Laomédon et ses fils à l’exception de Priam.     

Si Héraclès avait tué Priam, ses fils Hector et Pâris n’auraient jamais vu le jour, et par conséquent, la guerre de Troie n’aurait pas eu lieu. Mais, sachant que Priam est décrit comme un être d’une grande bonté et d’une très grande justice, toi seul peux me dire si c’est vrai ou non, et si donc c’est pour cela qu’Héraclès lui a laissé la vie sauve, démontrant sa grandeur d’âme, et son grand respect pour la vie et les mortels, et non comme certains de ses détracteurs aiment à le caricaturer, comme le benêt du village ayant son cerveau au niveau de ses biceps, et tuant à tort et à travers.

Il y a un certain parallèle entre toi et ton héros: ta mère était une déesse et son père était Zeus. Dommage que Pélée ait arrêté Thétis et qu’elle n’ait pas pu t’enduire ton corps d’ambroisie et le placer dans le feu afin d’y faire consumer ta part mortelle. As-tu demandé à ton père pourquoi il avait arrêté le processus qui devait faire de toi un demi-dieu tout comme Héraclès?

Zut, zut, zut je voulais faire court et bien c’est raté! Comme punition, j’irai jouer un de ces soirs avec une des Gorgones, si je ne les endors pas avant!

Achille aux pieds agiles, Sylvie te salue.



Salutations, ô Sylvie!

Je te rassure, Patrocle connaissait mon amour. Je n'ai fait que ça toute ma vie, lui dire et lui redire mon amour. Et il en faisait autant. Je n'ai qu'un regret concernant Patrocle, c'est de n'avoir pas été à son côté, comme j'aurais dû l'être, et de l'avoir laissé mourir seul, loin de moi. De Patrocle, j'ai savouré chaque parcelle de sa merveilleuse personne.

J'ai effectivement étranglé Cycnus, car son corps était invulnérable. Un coup sur la tête n'aurait pas fait grand-chose puisque mon épée ne parvenait pas à déchirer sa chair. Mais un être vivant doit respirer et c'est ainsi que je me suis couvert de gloire lors des funérailles de Protésilas.

Il existe plusieurs Cycnus. Le Cycnus d'Héraclès était fils d'Arès, le mien était fils de Poséidon. Donc, Cycnus fils d'Arès était un homme méprisable, cruel et sanguinaire et il voulait construire un temple à son père fait des ossements des passants qu'il tuerait. Son projet fut interrompu par Héraclès qui passait par là, et refusait d'en faire partie. Arès tenta de protéger son fils, mais en vain, Héraclès blessa le dieu et tua le fils mortel, mettant un terme à la construction de ce temple plutôt morbide, et selon moi, de fort mauvais goût. Tout le monde sait que ce sont les métaux rares qui font chic. 

Ce que tu as dit sur Priam, Troie et Héraclès est conforme à la légende, ces histoires avec lesquelles j'ai grandi. Certaines sont plus acceptables, on les raconte aux enfants, on s'en pourlèche de dignité dans les banquets officiels. Les autres, les récits plus grivois, on les savoure avec le vin et les amis, ce sont les compagnons parfaits d'une nuit de débauche. Tu comprends? Héraclès nous transporte, nous pousse à nous surpasser, nous excite, nous remplit de frayeur, nous fait rire, nous délasse du quotidien et bien plus encore. 

Mes origines sont moins reluisantes que celle d'Héraclès, mais mon grand-père Éaque était tout de même fils de Zeus et, de tous les mortels, son favori. Et maintenant, il est juge aux Enfers.

La guerre de Troie qui n'aurait pas eu lieu? Mais la guerre de Troie a eu lieu et ce, à de multiples reprises. Les hommes qui la gouvernent importent peu en fin de compte, ce sont leur or qui attire les envahisseurs.

Mon père n'a pas voulu risquer ma vie. Il préférait un fils mortel et vivant, qu'un fils mort qui aurait pu être immortel si tout s'était bien passé. Il a réagi en père; j'étais son fils unique, son joyau. Et puis, je n'ai jamais eu besoin d'ambroisie pour me sentir demi-dieu, Patrocle faisait très bien cela d'un seul regard.

Tu ne me déplais pas Sylvie; écris-moi à nouveau et je te répondrai. Tes connaissances à mon sujet me flattent et parler de ma vie passée me fait oublier les horreurs de ma vie présente.

Que les dieux t'accompagnent!

Achille



Bonjour, Achille,
 
Tout d'abord je te remercie d'avoir répondu aussi promptement à ma dernière missive et je suis heureuse pour vous deux que vous ayez connu un tel amour.

En ce qui concerne Héraclès, il représente pour moi l'homme dans toute sa splendeur, par sa bonté, sa loyauté, sa bravoure. Je ne suis pas une guerrière, mais je peux comprendre qu'il puisse nous pousser à nous surpasser, et il ne m'effraie pas.
 
Le commun des mortels ne voit en toi qu'un guerrier, mais Chiron, ton mentor, ne t'a pas seulement instruit dans la connaissance de la guerre et des armes, tu as aussi appris la médecine: t'a-t-il appris à guérir avec les plantes? Il t'a aussi appris à monter à cheval, car seul le cavalier émérite peut être vainqueur! N'ayant aucune connaissance de la guerre, je suppose qu'il s'agit d'un mal nécessaire. Seul les lâches et les utopiques pensent que l'on peut vivre dans un monde de paix. C'est bien cela qui poussa Agamemnon à attaquer Troie.
 
Chiron t'a aussi appris la poésie, et à chanter. T'arrive-t-il de chanter? Joues-tu avec Patrocle, et composez-vous des poèmes que vous chantez? Dansez-vous? Mes questions sont assez naïves et je m'en excuse, mais c'est une partie de toi que j'aimerais aussi connaître, tu es comme ton héros. Tu es comme le cristal ou le diamant que l'on met devant la lumière, nous dévoilant ainsi tes multitples facettes.   
 
Peux-tu me parler et surtout m'expliquer ta «mênis», décrite par certains comme une passion divine, je suppose qu'ils voulaient parler de ta colère? Seul Patrocle, dit-on, savait te calmer; qui le fait, à présent qu'il n'est plus là?
 
J'ai été flattée lorsque tu as écris que je ne t'étais pas déplaisante: toi aussi, Achille, tu ne me déplais pas du tout, je ne suis pas une de ces pucelles en manque de mâle et je ne suis pas non plus une femme de baraquement. Ce qui me plaît chez toi, c'est le guerrier, l'homme, le mari et le père, le reste ne me concerne en rien.
 
Je ne peux que te remercier de m'avoir de nouveau lu.
 
Salutations.
 
Sylvie



Salut, ô Sylvie!

Mon maître Chiron m'a effectivement enseigné de nombreuses disciplines, dont la médecine et l'équitation, que je n'ai que peu pratiquées dans ma vie. Nous ne combattons pas montés sur des chevaux. Nous utilisons des chars et le reste de l'armée est à pied.

Un homme capable de se battre et d'attaquer, un guerrier, peut aussi défendre sa cité. Et au vainqueur de faire appliquer des lois justes et bonnes, ainsi que le veulent les dieux. Et si un souverain renégat se glisse dans le nombre, il y aura toujours des guerriers et des guerrières pour le détrôner. Alors qu'un peuple de pacifistes aura toujours à redouter une rencontre avec l'étranger et cherchera inévitablement à se cacher, un peuple qui ne craint pas l'épée, qui ne connaît pas la peur, aura le monde à portée de main et pourra y intervenir. 

J'aime beaucoup jouer de la lyre et chanter. C'est un des bonheurs auquel mon cœur est encore sensible. La musique et le chant m'offrent un grand réconfort. Patrocle avait une voix divine et il dansait aussi admirablement. Quant à moi, je suis également un fin danseur. Tes questions visent à cerner le genre de vie que je mène, je l'ai bien compris. Je ne les trouve pas naïves.

Ma colère fait partie des passions qui bouillent en moi et que Patrocle savait si bien raisonner. Patrocle ne cherchait jamais à me calmer, ni à atténuer mon feu. Il me soutenait, comme le doit un ami, de manière à ce que sa loyauté ne fasse aucun doute, et ensuite, il parlait. Ses paroles sages coulaient en moi et éveillaient ma réflexion. Il écoutait ma colère, pour ensuite me guider doucement vers ma raison intérieure. Vois-tu comment il était? Il savait me rendre meilleur. Nul être sur cette terre, excepté ma mère, n'a eu une aussi grande influence sur moi. 

Maintenant que Patrocle n'est plus, je suis perdu, c'est un fait. Ma vie avant lui était vide et l'est redevenue depuis sa mort. Mais j'ai encore de très bons amis, j'en ai toujours eu. Phœnix, mon bien vieux père, est à mes côtés, ainsi que mes amis d'enfance, que j'ai nommés commandants de mon armée, Alcimédon, Eudore, Pisandre, et mon neveu Ménesthios avec qui j'ai fait les pires folies. Parmi les autres guerriers, je suis très près de mes cousins Ajax et Teucer et de leurs amis, Antiloquos, fils de Nestor, Podalire et Machaon venus de Trikka, Diomède et Sthénélos, d'Ulysse aussi et d'autres nombreux et braves compagnons. Avec eux, je partage les rigueurs des travaux d'Arès et le plaisir des banquets.

J'ai bien compris le genre de femme que tu es et jamais je n'irai t'offenser par un discours déplacé. Ne crains pas de me réprimander, si tu crois que je me conduis mal à ton égard.

Que les dieux te chérissent!

Achille



Salutations, Achille aux pieds agiles.

Achille, comme d’habitude j’ai été ravie de te lire. Pour un être exceptionnel, je me suis instituée un rituel particulier, qui consiste à ne pas ouvrir ta réponse tout de suite, non que je craigne tes propos, mais pour faire durer le plaisir de te lire: cette attente me rend fébrile, et lorsque je n’en peux plus d’attendre, je la lis.

Merci d’avoir compris quelle genre de femme je suis: j’aime les conversations franches et directes, j’ai une sainte horreur des hypocrites qui flattent mon ego (un peu trop démesuré pour une simple mortelle). Et si on commence à faire attention à ce que l’on se dit, nos propos finiront par être insipides et creux. N'en fais rien, Achille, je t'aime tel que tu es.

Moi aussi j’aime et j’apprécie la musique, mais je ne sais pas jouer d’instrument. Ce que j’aime dans la musique, c’est lorsque cette dernière touche mon âme et que, sans raison apparente, mes yeux sont embués de larmes et que mes joues deviennent humides à leur contact.

J’aime la danse, mon corps devient alors cet instrument qui bouge au gré et au rythme de la musique.

J’aime la poésie, j’écris (mais je n’ai pas été touchée par la grâce des dieux), j’aime la lecture, j’aime la bonne chère et le bon vin, j’apprécie les gens qui me poussent dans l’excellence et j’évite ceux qui veulent m’entraîner dans leur médiocrité. Je me respecte, donc en conséquence je respecte les autres; j'ai peu d'amis, car je ne donne pas mon amitié comme je donne des poignées de main, cela se mérite; mais je suis fidèle en amitié; et lorsque je l’ai donnée, j’ai beaucoup de mal à la reprendre. Car, ayant un caractère entier, si je reprends mon amitié et que je tourne la page, je sais que rien ni personne ne pourra me faire changer d’avis, ce qui est révélateur de mon manque d’intelligence.

Tu m’as émue jusqu’aux tréfonds de mon âme, lorsque tu as évoqué Patrocle. Aucune de mes paroles ne pourra alléger ta douleur et tu m’en vois navrée. Mais quelle chance avez-vous eue! Tu as été aimé par Patrocle et Patrocle a été aimé par toi. Certains ont couru derrière un amour tel que le vôtre, il l‘ont approché mais jamais côtoyé. Vos noms sont à tout jamais liés l’un à l’autre. Il était ta moitié et ton tout. Cite-moi le nombre de gens qui ont la chance d’avoir connu un tel amour! Si tu le veux et si le cœur t’en dit, je me transformerai en barde et je te conterai l’histoire de mes autres héros ou héroïnes et de leurs histoires d’amour. Je suis heureuse de te savoir entouré de tes amis.

Un écrivain et poète a écrit: «Un seul être vous manque et tout est dépeuplé», il se nommait Alphonse de Lamartine.

J’aurais aimé pouvoir correspondre avec Patrocle, mais je le fais un peu à travers toi, car il a laissé son empreinte à tout jamais dans ton cœur et dans ton âme. Que son essence soit à tout jamais à tes côtés, et je finirai par les mots de Virgile: «omnia vincit amor». Comme à mon habitude, je ne saurai jamais faire court.

La seule chose que je puisse t’offrir c’est mon indéfectible amitié.

Achille aux pieds agiles, reçois mon respect.



Je te salue, Akhilleus aux pieds agiles,
 
Je te prie de m'excuser, je reviens vers toi, avant même que tu m'aies répondu, mais ayant été encore trop longue la dernière fois et voulant t'épargner une lecture trop fastidieuse, je n'ai pas osé te poser une question (non, je suis une menteuse: des questions…), avant de commencer, je ne voudrais pas que tu penses que je puisse manquer de respect envers Patrocle; mais étant assez directe il est vrai que, parfois, je peux manquer le subtilité et de sensibilité alors qu'il n'en est rien…. Bon, je me lance :
 
On sait tous que Patroklos (la gloire du père) est le fils de Ménoetios et qu'il est né en Locride. Sa venue en Phthie au royaume de ton père le grand Pélée reste assez obscure, je m'explique: il est dit qu'il aurait tué le fils d'Amphidamas dans une partie d'osselets et qu'il dut être exilé en Thessalie, afin d'y recevoir la purification pour l'expiation de ce «meurtre». J'aimerais que tu puisses m'expliquer en quoi consistait une «purification» ? Je connais le terme, mais dans ma tête, pour moi, une purification est comme une sorte de bain: est-ce que là il en serait de même ?
 
Une autre version dit qu'il serait resté à la Cour de Pélée, car vous étant liés d'amitié; une autre version (s'il te plaît cela ne vient pas de moi, je cite, je ne suis que le messager) qu'il t'aurait été offert? Mais là, j'ai un doute, et plus qu'un doute, car Patrocle n'a jamais été ton esclave: seuls les esclaves sont offerts, mais pas les hommes libres; et connaissant ton amitié pour lui j'ai beaucoup de mal à envisager cette version des faits.
 
Dans une autre version, il est dit que le fils de Ménoetios a été envoyé (mais là aucune raison n'est donnée) par son père en Phthie et qu'il a quelques années de plus que toi -mais là, grâce à toi, je sais maintenant son âge approximatif- et qu'il aurait été élevé avec toi par Chiron: est-ce vrai qu'il a été lui aussi l'élève de Chiron?
 
Il est dit aussi qu'il est là lorsque le grand Nestor vient recruter à la cour de Pélée des guerriers pour l'expédition contre Troie. Là je vais être très indiscrète et je te prie de m'en excuser. On sait que Thétis, ta mère, te cacha afin que tu n'ailles pas combattre à Troie. Qu'avez-vous ressenti l'un et l'autre lorsque vous avez été séparés? Je comprends Thétis, j'en aurais fait de même; mais je pense que la douleur a dû être intense. Et pour vous deux?
 
Bon, là je vais te poser une question bête, mais peut-être que Patrocle t'en aurait parlé:
 
Il est dit que ton père aurait dit à Patrocle (je cite) «Akhilleus, par la race, est au dessus de toi, mon fils; mais il est ton cadet: même s'il t'est supérieur, à toi de lui parler avec sagesse, de l'instruire et de le diriger: il verra bien ce qu'il y gagne» fin de citation.   
 
Donc, lorsque ton père dit «par la race» il parle du fait que ta mère est une déesse ou du fait que tu es fils de roi?
 
Je continue, oh la la, c'est horrible, je vais être encore plus assommante que les autres fois. J'implore ton pardon, Ahkilleus.
 
Il est dit qu'à Troie, Patrocle aurait été ton écuyer, mais quelque chose me trouble, car il est dit aussi que le Péléide (toi) conduisait lui-même son char. Bon je ne suis pas Clio, mais Patrocle étant ton ami, ton compagnon d'armes, donc par pure logique, mais là je peux me tromper, il n'est ni ton serviteur, ni ton écuyer, il est un de tes généraux dans ton armée des Myrmidons. Si j'ai commis une erreur, Akhilleus, dis-le moi.
 
éee suis désolée, je vais ré-ouvrir une plaie non refermr et je te prie d'accepter toutes mes excuses de la peine que je vais t'infliger, si  tu ne veux pas me répondre tu n'y es pas obligé.
 
Lors de son «dernier» combat, Patrocle est décrit comme ton double, se métamorphosant en héros invisible, tuant d'abord Pyraechmès, Arélycos, Pronoos, Thestor et Eryalos. Il blesse ou tue Emrymas, Amphotère, Épaltès, Échios, Pyris, Tlépolème, Iphée, Evippe et Plymèle, puis continue toujours sa percée en tuant Echéclos, Adraste, Autonoos, Périmos, Epistor, Mélanippe, Elasos, Moulios et Pylartès. Sans l'intervention d'Apollon, Hector n'aurait jamais pu tuer Patrocle.
 
Il est dit aussi que Thétis, ta mère, lui a fait boire du nectar et de l'ambroisie, et ce afin que son cadavre ne se corrompe pas. Et qu'Ajax le grand et Mélénas font reculer Hector vainqueur et emportent le corps de Patrocle. Il est dit aussi que «l'ombre» de Patrocle te serait apparue (une des versions le donne le soir du banquet donné en l'honneur de Patrocle) et qu'il t'aurait prié de hâter ses funérailles afin que les portes des Champs-Elysées lui soient ouvertes.
 
Bon, je pense finir là pour l'instant. Si je te devenais trop pénible et pourquoi pas «imbuvable», dis-le moi et j'arrêterais sur le champ de t'importuner.
 
Akhilleus aux pieds agiles, reçois mes respects.
 
Sylvie



Salutations, ô Sylvie!

Je vais tenter de répondre à tes deux messages. Si j'oubliais de répondre à certaines questions, sois assurée que ce ne sera pas par désir de dissimulation. Moi aussi, j'ai horreur des hypocrites.

J'ai bien aimé que tu me parles de toi. N'en ressens aucune honte.

Lorsque Patrocle est arrivée à Phthia avec son père Menœtios, je n'avais que six ans, il était de dix ans mon aîné. Je m'en rappelle bien, c'était le printemps précédent celui de mon passage dans le monde des hommes. Patrocle vivait à Oponte, en Locride. Une bagarre dans une taverne avait dégénéré et Patrocle, voulant protéger un ami, avait accidentellement retourné l'arme contre l'agresseur, causant sa mort. Ce jeune homme s'appelait Clysonyme et était le fils d'Amphidamas, un homme puissant. La famille jura vengeance et Patrocle et son père durent s'exiler pour sauver leur peau. Mon père les accueillit avec joie, car Menœtios était un ami cher à son cœur. Ils s'étaient jadis embarqués ensemble sur l'Argo et un lien très étroit les unissait.

Mais une cité n'accueille pas un meurtrier sans le purifier. Ce sont les prêtres de Zeus, et mon père en personne, qui ont purifié Patrocle. Il s'agit d'un rituel visant à laver le sang du meurtre, par du sang et de l'eau consacrée. Le tout accompagné de prières et de chants. Moi-même, j'ai déjà été purifié pour un meurtre, celui de Ténès.

Dès le départ, Patrocle et moi avons été inséparables. Il m'était destiné dans le sens où nos deux vies devaient inévitablement être entrelacées. Il n'était pas mon esclave, personne n'avait payé pour lui. Il n'a jamais été l'élève de Chiron, mais a fait l'apprentissage de ses sciences au travers de moi, car j'ai partagé avec lui tous les secrets du centaure.

Lorsque j'ai eu neuf ans, mon père a décidé de m'envoyer suivre l'entraînement de Chiron et c'est à ce moment-là que j'ai été séparé de Patrocle. J'ai passé deux années sur le Pélion, puis ma mère est venue me chercher, mais au lieu de retourner à Phthia, comme je le croyais et l'espérais, elle m'a mené à Scyros, où j'ai vécu parmi les vierges, comme une vierge. C'est là que le roi d'Ithaque m'a trouvé quelques années plus tard. Et lorsqu'il m'a révélé que Patrocle se trouvait sur le navire m'attendant au large, que crois-tu que j'aie fait? Quel choix, penses-tu, fut le mien? Je n'avais qu'une idée en tête, retrouver mon Patrocle, laisser ces années de cruelle séparation derrière moi et le rejoindre pour ne plus jamais le quitter.

Lorsqu'on dit que Patrocle est inférieur à moi par la race, c'est parce que ma lignée remonte plus rapidement à Zeus que la sienne. Tout simplement.

Qu'un noble soit l'écuyer d'un autre noble est une situation banale. Lorsque je ne conduis pas moi-même mon char, je charge toujours de le faire, soit Patrocle, soit Automédon, soit Alcimédon, soit Phœnix, un ami en qui j'ai une totale confiance, et que mes chevaux acceptent. Patrocle était mon bras droit en tout et nous combattions toujours l'un près de l'autre.

Patrocle s'est effectivement couvert de gloire avant sa mort. Il était le meilleur d'entre nous. Pour ce qui est de son apparition, j'ai bel et bien rêvé de lui me demandant de hâter ses funérailles, mais comment peux-tu le savoir? Je n'en ai parlé qu'à Phœnix. 

Sois heureuse!

Achille



La dame des forêts, à Achille.
   
Achille aux pieds agiles, reçois mes salutations

Ton parchemin m’a comblée par tes explications minutieuses, mais si je puis me le permettre, je ressens à travers tes mots comme une lassitude, comme si ton cœur fier et généreux était partagé entre la gloire de ton nom et celui d’être enfin réuni à tout jamais auprès de Patrocle.

Je suis malheureuse comme une amie qui risque de perdre un proche à tout moment, et chaque jour mon cœur se serre de plus en plus et cela devient douloureux. Dans ta phrase, «sois heureuse» j’ai perçu ces deux tout petits mots comme un adieu. Même si cela m’est pénible, je respecterai ton choix et tu n’entendras plus parler de moi.

Sois heureux, et que les dieux t’accompagnent.

Phœnix ne m’a rien dit, mais ne cherche pas à savoir comment je le sus: si elle l’apprend, elle ne me le pardonnerait pas.

Accepte mes respects, Achille aux pieds agiles.

Adieu.



Amie,

Que vas-tu imaginer? Si un jour je ne donne pas suite à une lettre de toi, c'est que je serai mort. Et tu l'apprendrais, je ne te laisserais pas dans l'ombre. Mon brave petit père informerait tous mes correspondants de mon décès.

Tu me sens las, je le suis. Depuis la mort de Patrocle, la vie n'a plus le même goût. Que peut-on y faire? Rien, et c'est peut-être la seule parcelle de beauté qui se cache derrière cette tragédie. Pleurer Patrocle me rapproche de mon humanité, m'aide à combattre la bête qui à tous instants menace de reprendre le contrôle absolu de mon cœur.

Je te souhaite d'être heureuse, non pour te signifier mes adieux -quoiqu'ils soient toujours sous-entendus, puisque la mort rôde- mais parce que ton bonheur m'importe.

Ton ami,

Achille



Amitiés, Achille aux pieds agiles,

Tu sais comment sont les femmes, nous désirons toujours trouver un sens à tout. «Pourquoi a-t-il employé tel mot»?  «A-t-il peur de me dire quelque chose»? Cela nous aide à supporter l’absence d’un père, d’un frère, d’un ami ou d’un mari.

Nous cherchons toujours à expliquer l’inexplicable et cela, depuis la nuit des temps. Je redoute de recevoir l'annonce de ta mort prochaine, de la part de ton père, le roi Pélée. Cela voudrait dire qu’Akhilleus est mort en héros et comment, en plus, trouver les mots justes pour un père qui vient t’annoncer la mort de la chair de sa chair et de son sang? Tous les parents, y compris moi, n’espèrent qu’une seule chose: que nos enfants nous survivent et ne jamais devoir assister à leurs obsèques. Même si tes parents connaissaient depuis longtemps ta destinée, le jour venu, la douleur sera là!

Pleure si cela peut apaiser la bête qui est en toi, mais pourquoi vouloir la combattre? Sans elle, tu n’aurais sûrement pas été ce guerrier redoutable et redouté! Laisse-la se tapir dans un des recoins de ton être, trépignant comme un cheval que l’on maintient trop longtemps au même endroit.

Merci de te soucier de mon bonheur, mais je n’ai pas le droit de me plaindre: je vis dans un pays en paix, je vis dans un pays où je peux emmener ma fille chez le médecin, lui acheter des médicaments, elle peut boire et manger à satiété, alors oui je suis heureuse. J’espère que tu arrives à trouver quelques moments de bonheur de ton côté.

Venge Patrocle en tuant Hector et que sa mort allège ta peine. Tu es un grand guerrier, un grand héros, tu es un homme qui mérite d’être connu et j’ai beaucoup appris à tes côtés; je te remercie pour tout cela.

Ton amie.



Amie,

Celui que je nomme «mon brave petit père», n'est pas mon bien-aimé père Pélée, mais mon bon vieux Phoenix, qui m'a pratiquement élevé. Je suis désolé de cette confusion.

Il ne s'agit pas d'annihiler la bête en moi, Sylvie, je ne veux tout simplement pas qu'elle prenne toute la place, je ne veux pas disparaître en elle. Je suis Achille et cela implique une part d'humanité que je ne peux me permettre de perdre. Patrocle n'aurait pas voulu cela. 

Hector est mort, douce amie, mais ma colère ne s'est pas apaisée pour autant et je ne sais pas ce qui pourrait en venir à bout. J'aspire à connaître une certaine sérénité avant ma mort.

Toi aussi, amie, tu mérites d'être connue. Sous ton babillage se cache un très grand coeur. Ne laisse jamais personne te faire croire le contraire, ma belle Sylvie.

Je serai toujours là pour toi,

Achille