Marianne
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Achille
Achille

     
   

Calmons les ardeurs (2)

   

Cher Achille,

Je voulais t'écrire, mais les mots ne me venaient pas à l'esprit. Je viens juste de lire l'article au sujet de ton amour perdu. J'ai beaucoup feuilleté l'histoire de notre monde, et à chaque époque, je vois que de nombreux guerriers tels que toi ont sacrifié le grand amour pour faire la guerre. En lisant ceci, je me suis demandé pourquoi tu avais choisi la gloire et la puissance à la place du grand amour qui s'offrait à toi. Surtout que ta mère t'avait clairement informé de ces choix. As-tu des regrets quelque fois quand tu y repenses?
 
Tu es désormais pour nous le grand Achille, celui qui avait une force incroyable, mais tu aurais pu connaître le bonheur. Quelle est donc la raison de ton choix?

Si tu ne veux pas en parler je comprendrai, mais sache que je veux juste savoir ce qui pousse un homme à agir ainsi. Ceci a toujours été un mystère pour moi.

Je te remercie.

Marianne



Salutations, ô Marianne!

J'ai longuement réfléchi à ta question. Pour cela, je me suis reporté à l'époque où je vivais sur l'île de Scyros, là où j'ai connu mon grand amour, comme tu dis: Déidamie. Il est vrai qu'à ce moment-là j'ai du faire un choix, ainsi que me l'a présenté ma mère: si je restais sur Scyros avec Déidamie, je connaîtrais une vie longue et sans gloire, et si je partais sur le vaisseau d'Ulysse pour aller combattre à Troie, je mourrais jeune et glorieux.

J'ai choisi de partir avec Ulysse, laissant ainsi derrière moi Déidamie et mon fils Néoptolème, car la vie est courte, que l'on vive vieux ou non, et je voulais la vivre, la vivre pleinement. De l'époux, j'ai connu les nuits que m'a offertes ma bien-aimée, et si ses caresses faisaient frissonner ma peau, j'attendais davantage de mon existence. Je voulais tous les frissons que peut apporter la vie et pas seulement ceux de l'amour, comprends-tu? L'amour n'est qu'une facette de la vie, et moi, je n'ai jamais voulu m'en contenter.

Je ne regrette pas ce choix-là. Je ne regrette pas celui que je suis devenu. Ce que je regrette, c'est que mon orgueil ait causé la mort de mon bien-aimé Patrocle, celui que je n'aurais jamais retrouvé si j'étais demeuré sur Scyros.

Que les dieux te soient favorables!

Achille



Très cher Achille,
 
Merci de m'avoir répondu si vite. Comment te portes-tu?
 
Je crois que je comprends mieux maintenant ce qui pousse un homme à faire cela. Tu n'as pas pu être longtemps avec ton amour mais tu en as pleinement profité. Je comprends aussi que si tu avais fait un autre choix, tu aurais eu l'impression de passer à côté d'une mission importante de l'Histoire. Il est vrai aussi que, nous les femmes, nous ne comprenons pas souvent ce choix, car pour nous la guerre représente le mal et la souffrance, mais si des hommes comme toi n'avaient pas existé pour nous défendre, qui l'aurait fait contre des hommes sans scrupule? Était-ce pour toi une manière de protéger ta famille?
 
De nos jours, les guerres existent encore mais il n'y a plus d'homme courageux comme toi. Et j'ai remarqué que ceux qui peut-être auraient pu devenir de grands guerriers (pas autant que toi!) s'ennuient, trouvent le temps long et n'ont plus d'honneur. J'aurais de mon côté aimé prendre soin d'un homme, un vrai: capable de tant de bonté et de sagesse mais capable également du pire quand cela l'exige.
 
Il est de nos jours très difficile de garder ces hommes près de nous, même s'ils connaissent une certaine liberté. J'ai aimé de tout mon cœur le père de ma fille et j'aurais tout fait pour lui, mais il est parti à la recherche de quelque chose que j'ignore. Je l'ai laissé partir pour qu'il sache ce que la vie lui réserve. Un peu comme Déidamie a fait avec toi. Mais toi, au moins, tu as su garder dans ton cœur un beau souvenir de ta bien-aimée. Souvent, aujourd'hui, nous aimons un homme qui ne le mérite pas, car il nous quitte comme si nous n'étions rien. De nombreuses femmes se retrouvent ainsi seules à élever leurs enfants et à ramener le pain à la maison, sans affronter de lourdes guerres comme de ton temps.
 
Je me suis souvent surprise à m'imaginer dans ces années, où de grands héros tels que toi vivaient, et si j'avais été ta bien-aimée, j'aurais accepté ceci en gardant en mémoire les douces nuit en ta compagnie, et j'aurais élevé mon enfant en lui enseignant le courage immense de son père.
 
Je te remercie du fond de mon cœur de m'avoir éclairé, et j'espère bien pouvoir continuer de correspondre avec toi.
 
Ton amie,
 
Marianne



Amie,

Ma santé est bonne et je ne souffre que de quelques blessures superficielles, mais mon cœur n'est que tristesse depuis la mort de Patrocle. Quand, le jour, je combats, je ne pense pas, je connais une certaine délivrance mais lorsque vient le soir et que je bois le vin servi par mes esclaves, j'ai tout le loisir de me torturer avec les souvenirs de mon bien-aimé Patrocle. Car si j'ai connu un plus grand amour encore que celui que j'ai éprouvé pour ma douce Déidamie, celui qui m'a attaché à Patrocle, je l'ai connu dès ma plus tendre enfance. Il faut que tu le saches, j'ai eu de nombreuses amours et je ne crois absolument pas à l'exclusivité en ce domaine. Je crois en ma capacité d'aimer; je reconnais ce sentiment et jouis de ses fruits.

Je ne me suis pas embarqué vers Troie pour défendre ma famille. Étant une déesse, ma mère n'a besoin d'aucune protection, mon père, roi de Phthie, n'a ni ennemi, ni ennui majeur, mon épouse Déidamie est en sécurité dans le royaume de son père, et mon fils reste avec elle. Je suis venu guerroyer sur ces terres pour la gloire et la richesse, pour que mon bras soit craint et que mes exploits soient chantés. Je suis venu ici pour montrer au monde entier qui est le meilleur.

Je suis désolé d'apprendre que ton époux est parti au loin, mais ne t'a-t-il pas laissé des esclaves pour t'aider à entretenir la maisonnée? Ne t'a-t-il pas fourni un moyen de subsistance quelconque? Et si c'est le cas, n'es-tu pas retournée vivre dans ta famille? Ta situation m'apparaît confuse. Tu dois me trouver bien insolent de te poser toutes ces questions indiscrètes, dis-le moi si je me comporte de façon inappropriée.

Voilà, la nuit s'achève, Éos aux doigts de roses traverse les cieux et bientôt le jour arrivera avec sa cacophonie d'entrechoquements d'armes. Il ne me reste qu'une gorgée de vin dans ma coupe. Je la bois à ta santé, à ta force et à tes amours!

Achille



Mon cher Achille,

Je suis navrée d'apprendre que ton cœur souffre à cause de la perte de ton ami Patrocle. J'aimerais tant pouvoir t'aider à moins souffrir! Si tu as besoin de te confier n'hésite pas, je t'écouterai. Je sais qu'il est très douloureux de perdre un être qui nous est très cher. J'aimerais te faire lire une prière qui m'a beaucoup soulagé lors de la perte de mon père:

Prière amérindienne (un peuple de mon temps):

Quand je ne serai plus là, relâchez-moi, laissez-moi partir.
J’ai tellement de choses à faire et à voir...
Ne pleurez pas en pensant à moi.
Soyez reconnaissants pour les belles années,
Je vous ai donné mon amitié, vous pouvez seulement deviner
Le bonheur que vous m'avez apporté.
Je vous remercie de l'amour que chacun m'a montré.
Maintenant, il est temps de voyager seul.
Pendant un court moment, vous pouvez avoir de la peine,
La foi vous apportera réconfort et consolation.
Nous serons séparés pour quelque temps.
Laissez les souvenirs apaiser votre douleur,
Je ne suis pas loin, et la vie continue.
Si vous avez besoin, appelez-moi et je viendrai,
Même si vous ne pouvez me voir ou me toucher, je serai là,
Et si vous écoutez votre cœur, vous éprouverez clairement
La douceur de l'amour que j'apporterai.
Et quand il sera temps pour vous de partir,
Je serai là pour vous accueillir.

N'allez pas sur ma tombe pour pleurer:
Je ne suis pas là, je ne dors pas,
Je suis les mille vents qui soufflent,
Je suis le scintillement des cristaux de neige,
Je suis la lumière qui traverse les champs de blé,
Je suis la douce pluie d'automne,
Je suis l'éveil des oiseaux dans le calme du matin,
Je suis l'étoile qui brille dans la nuit,
N'allez pas sur ma tombe pour pleurer,
Je ne suis pas là. Je ne suis pas mort.

J'espère sincèrement que ces quelques lignes t'auront fait autant de bien qu'elles m'en ont procuré à leur lecture.

En ce qui concerne tes questions, je ne te trouve pas du tout insolent, je suis même contente que tu me les aies posées. Dans ma petite maisonnée, je n'ai pas d'esclave, je suis seule avec ma fille Alexya qui a bientôt cinq ans. Je vis dans mon village natal, mais je n'habite plus avec ma famille, il sont à quinze minutes de marche de chez moi. Je peux ainsi les voir quand bon me semble, et j'ai souvent la visite de bons amis. Quant à mes moyens de subsistance, mon ex-mari ne m'a rien laissé, je dois aller travailler tout les jours pour avoir suffisamment d'argent pour la nourriture et les vêtements dont j'ai besoin. Il vient parfois nous rendre visite; même si n'avons plus de sentiments mutuels, nous sommes restés bons amis pour le bien de notre fille. Je sais que ça peut te paraître bizarre, mais une telle situation est aujourd'hui très fréquente. Nos enfants vont à la garderie, où des femmes s'occupent d'eux quand nous travaillons, et le soir venu, nous préparons les repas et l'entretien de la maison tout en nous occupant de nos enfants.

Ce soir en me couchant j'aurai une pensée pour toi, mon très cher ami. Je remonterai le temps dans mes songes pour aller te serrer dans mes bras et pour que tu saches que je suis de tout cœur avec toi.
 
Je t'embrasse,
 
Marianne



Marianne,

Tout d'abord, merci pour cette belle prière qui fut un baume pour mon cœur éploré. Je l'apprécie sincèrement.

La vie que tu mènes m'apparaît difficile pour une femme seule et son enfant. Heureusement, ta famille est à proximité et tu sembles la fréquenter régulièrement. Mais dis-moi, prévois-tu te remarier? Les femmes de ton peuple demeurent-elles seules si elles perdent leur premier époux?

Que toutes les déesses de ce monde veillent sur toi et sur ceux que tu aimes!

Achille



Achille,
 
Quel soulagement pour moi de savoir que tu as apprécié cette prière! Je suis vraiment contente que ces quelques lignes aient pu un peu te consoler. Mais j'aimerais tellement pouvoir faire plus pour toi.
 
Comment se déroule la bataille? Se termine-t-elle bientôt?
 
Il est certain que ma vie n’est pas si difficile et même si je suis parfois déprimée, je me dis qu’au moins, ma fille est en excellente santé et qu’elle ne manque de rien. Pour ce qui est de rencontrer un autre homme, je ne sais pas encore. J'aimerais me remarier, car je manque d'affection; je languis de m'endormir avec un homme à mes côtés, mais je prends mon temps. J'aimerais que cette fois tout aille mieux, et je voudrais terminer mes études! Les hommes ont peur de s'attacher de nos jours, ils veulent garder leur indépendance. Et avec mon enfant, ça leur fait encore plus peur. Je me dois de faire encore plus attention pour ma fille, car si je rencontre quelqu’un, je voudrais qu’il l'aime, sans toutefois se prendre pour son père. Je ne sais pas pourquoi, mais rares sont les hommes de mon époque qui veulent fonder une famille. Alors il faut que je prenne mon temps. Je rencontre des gens et j’apprends à les connaître. De nos jours beaucoup de personnes prennent à la légère les relations amoureuses, ce qui est bien dommage, car il n'y a rien de mieux que d'être amoureux d'une autre personne qui partage les mêmes sentiments. Je dois t'avouer que je me demande si c'est encore possible de nos jours. J’ai cependant peur de me rattacher a quelqu'un, et je vis au jour le jour. Je ne me décourage pas et me dis que ce jour arrivera bien.

Je voudrais t'avouer quelque chose: j'aime vraiment correspondre avec toi. Quand je vois ce que tu m'as répondu, je suis tellement contente! J'aime lire ce que tu m'écris et chaque fois, je me dis qu'il devrait y avoir plus d'hommes comme toi. Tu as en toi une telle pureté pour tes sentiments, et un telle force en même temps! C’est un homme comme toi qu'il me faudrait, mais malheureusement nous ne sommes pas de la même époque. Le seul fait de te lire me fait du bien. Depuis que nous nous écrivons, je pense à toi tous les soirs, et je m'endors le sourire aux lèvres. Alors, merci Achille, c'est un honneur pour moi d'avoir la chance de pouvoir te parler!
 
Je t'embrasse,
 
Marianne



Salut, ô Marianne à la belle bouche,

Je constate ton désir de me consoler et je t'en remercie. Ne te chagrine pas de n'avoir aucun pouvoir sur mes sourires, nul ne peut me les rendre maintenant. Seul les travaux d'Arès me procurent un bien-être quelconque.

Depuis que mes Myrmidons et moi-même avons repris le combat auprès des Achéens, les Troyens ont perdu le terrain qu'ils avaient durement acquis pendant ma colère. Ils ont été repoussés loin de notre campement et à plusieurs reprises, je les ai moi-même pourchassés jusqu'aux murs d'Ilion, les forçant à se réfugier à l'intérieur de l'enceinte. J'abats personnellement plus de Troyens que l'armée achéenne entière et même le divin fleuve Scamandre ne peut rien contre Achille aimé des dieux. Pourtant, malgré tous ces morts qui tombent dans mon sillon, mon désir de vengeance demeure inassouvi: c'est le sang d'Hector que je veux faire couler. Voilà pour ce qui est de la guerre, je doute qu'un tel discours puisse intéresser une femme.

J'apprécie également notre correspondance et je t'avouerai guetter moi aussi l'arrivée du scribe portant un message signé de ta main. Dans ces traits gravés sur l'argile, je vois un peu des tiens et le portrait qu'ils dessinent me remplit parfois de tristesse. Les femmes de mon époque s'occupent seules des enfants en bas âge, mais elles le font toutes ensemble. Elles ne se plaignent jamais du fait que leur progéniture soit un fardeau. Elles sont heureuses car tandis que leurs mains effectuent les mêmes tâches, leurs cœurs se comprennent parfaitement.

Dès l'âge de sept ans, les garçons quittent le quartier des femmes et sont confiés aux soins des hommes. Les filles restent avec les femmes et commencent leur éducation, ainsi que le font les garçons. Peut-être est-ce une erreur de vouloir vivre seule avec ton enfant. Peut-être devrais-tu chercher à t'entourer de femmes plutôt que d'un homme? Enfin, je ne connais pas bien ton peuple et ne sais pas ce qui est acceptable ou non, mais la logique me pousse à tenir ce raisonnement. J'espère que tu n'y verras pas du mépris pour toi, ton peuple et vos coutumes.

Puissent les dieux t'aider à trouver ta voie!

Achille 



Salut Achille,

Quel plaisir pour moi d’avoir à nouveau tes nouvelles!

Je voulais te dire que je suis curieuse au sujet de tes récits de guerre. De nos jours, plusieurs films racontent les combats des grands guerriers comme toi. Alors ces batailles m’ont toujours intriguée. J’ai aussi vu la bataille de Troie, mais je ne doute en aucun cas que tu étais le plus puissant de l’armée, et que ton ennemi ait peur de ta colère. Je t’ai demandé de me parler de tes combats, parce que dans nos films, ils ne peuvent pas tout montrer: ce ne sont que des acteurs. Alors on ne peut pas vraiment imaginer la véritable force d'une bataille. J’ai aussi lu dans tes autres correspondances que beaucoup avaient la maladroite habitude de vouloir te comparer à cet acteur qui jouait ton rôle: ce que mon époque peut être naïve! Je sais, Achille, qu'aucun mortel ne peut être comparé à toi. Merci de m’avoir parlé un peu de tes combats.

Je me demandais: au sujet de nos correspondances, si je joins une photo de moi, te sera-t-elle remise? Tu pourrais mettre un visage sur mon nom.

J’avoue que ton époque est très fascinante, et tu as probablement raison quand tu me dis que je devrais m’entourer de femmes pour élever ma fille. Mais maintenant, nous élevons nos enfants habituellement avec le père et si une séparation survient, la mère élève alors ses enfants, et le père vient les chercher quelquefois durant le mois.

Étant donné qu’il n’y a plus beaucoup de guerres de nos jours, les garçons décident par eux-mêmes s'ils veulent s’enrôler dans l’armée et ce, à partir de seize ans. À quatre ans, les enfants commencent l’école, apprennent à lire et à écrire, ensuite le choix leur appartient de faire un métier ou de s'engager dans l'armée. Même les femmes, si elles le souhaitent, peuvent aller au combat à partir de cet âge. De nos jours, nous avons le choix. Tu dois sûrement trouver cela bizarre, mais à une époque, les femmes se sont rebellées, et ont demandé l’égalité des sexes. En Amérique où j’habite, les femmes sont donc à égalité avec les hommes, et plusieurs de ces femmes font un métier d'homme.

Ne t’en fais pas Achille, ma fille n’est absolument pas un fardeau pour moi; au contraire, elle est mon rayon de soleil, et est tellement pleine de vie que je ne m’ennuie pas avec elle. Elle est le plus beau cadeau que j’aie reçu de la vie. Et je remercie les dieux tous les jours de m’avoir donné une petite fille aussi gentille.

Je dois te laisser pour aujourd’hui, mais j’attends de tes nouvelles, et je vais avoir une pensée pour toi.

Je t’embrasse.

Marianne



Achille te salue, ô Marianne à la belle bouche!

Si le siège de Troie t'intéresse, je suis tout disposé à t'écrire à ce sujet. Cependant, et ne crois pas que je veuille dissimuler quoi que ce soit, je ne sais pas quoi te raconter exactement. Sont-ce les évènements récents ou ceux du passé qui attisent ta curiosité? N'oublie pas que cette guerre dure depuis plus de neuf années à présent.

J'adore chanter les exploits des héros, relater les hauts faits qui les ont couverts de gloire. Lorsque je n'étais qu'un enfant, Phœnix et Patrocle chantaient pour moi; chacun de ces récits me rappellent autant de souvenirs heureux. Par exemple, c'est Patrocle qui le premier m'a chanté les combats d'Héraclès contre Troie du temps de Laomédon. Si ce soir je chantais les exploits du noble rejeton de Zeus, je suis persuadé que j'entendrais la voix de Patrocle se joindre à la mienne, et ma lyre n'en pousserait que de plus tristes sanglots.

Je ne connais pas le mot «photo», mais je crois comprendre qu'il s'agit d'une représentation quelconque de ton visage. Il me plairait d'admirer tes traits, mais je ne crois pas qu'une telle manœuvre soit possible.

Il existe des femmes qui combattent de nos jours aussi, tu sais. D'ailleurs, ça me rappelle un souvenir. Comme tu le sais peut-être, mon père a participé à une chasse très célèbre, celle du sanglier de Calydon. Parmi les guerriers que le roi Méléagre avait appelés pour l'aider à tuer l'animal géant, vengeance de la divine chasseresse, il y avait une femme, Atalante, fille de Schœné, de l'Arcadie. Bien sûr sa présence a causé quelques frictions, d'autant plus qu'elle a finalement remporté la peau de l'animal, mais le roi lui-même approuvait sa présence et reconnaissait sa grande valeur, ce n'est pas peu dire.

Et ici même, à Troie, les Amazones sont venues combattre pour Priam. Tu vois, les femmes ne sont pas toutes ces créatures faibles et timides que ton peuple semble aimer dépeindre. Certains diront que leurs droits sont limités, mais ceux des hommes le sont également. À Scyros, lorsque j'étais déguisé en jeune vierge, j'ai participé à des célébrations réservées uniquement aux femmes et j'ai pénétré des quartiers où les hommes n'entrent jamais. Les différences évidentes entre les sexes exigent, selon moi, une rigueur quant aux limites que doivent franchir les deux partis, pour le bien-être de tous.

Que le plaisir de voir les sourires de ton enfant soit renouvelé jour après jour!

Achille



Salut Achille, Ô grand guerrier,

Comment vas-tu mon très cher Achille? Moi ça va bien, et chaque lettre que je reçois de toi est comme un cadeau des dieux, alors je ne peux que me porter mieux.

La raison pour laquelle ces batailles m’intéressent, est que de mon temps il se passe beaucoup d’injustices, et je crois que mon peuple n’aura pas le choix un jour ou l’autre que de se battre pour que la justice revienne. Alors, si j’ai à défendre ma fille et moi, j’aurais eu quelques bons conseils du plus grand des guerriers. Mais de toute façon je ne crois pas que ce soit pour tout de suite, mon peuple est très peureux, on risque donc de se faire exploiter encore longtemps…

Mais j’aimerais que tu me parles de tes combats récents, car si la bataille dure depuis neuf années, je crois qu'il serait exagéré que tu me racontes tout ça. Sache aussi, Achille, que si tu n’aimes pas parler de tes batailles, je comprendrai, je ne veux surtout pas t’importuner avec cela. As-tu enfin eu ta revanche contre Hector?

J’aimerais tant t’entendre chanter les exploits des héros de ton temps, je pourrais t’écouter pendant des heures et je ne me lasserais pas d’entendre ta belle voix…

Je me questionne beaucoup sur les dieux aussi, mon peuple n'y croit plus beaucoup, ou sinon en un Dieu unique. Étant toi-même un demi-dieu, j’aimerais que tu m’en parles, si tu le veux bien. J’ai toujours cru en quelque chose, je sais que nous sommes observés par une force divine, mais je crois aussi qu'en chacun de nous se trouve cette force. Crois-tu que nous sommes tous en quelque sorte des demi-dieux? Si je m’égare, remets-moi s'il te plaît sur le droit chemin. Car je crois bien que les dieux sont en colère, beaucoup de catastrophes naturelles se produisent. Un gros ouragan a tué dernièrement plus de vingt mille personnes et plus de quarante mille sont toujours disparues, crois-tu que c’est la colère des dieux ? Ou nous ont-ils seulement abandonnés?

Mon très cher Achille, je te laisse à tes occupations, merci encore pour tout le temps que tu me donnes, et j’attends de tes nouvelles.

Je t’embrasse tendrement

Marianne

P.S: Dommage que je ne puisse pas t’envoyer une représentation de mon visage, j’ai les yeux bleus, un bleu comme le ciel, et les cheveux longs châtains, je peux dire (sans me vanter bien entendu, ce n’est pas du tout mon genre de le faire) que je suis plutôt une belle femme, alors laisse aller ton imagination...



Amie,

Tout ce qui concerne les travaux d'Arès m'intéresse et ce, depuis toujours; je ne suis pas ennuyé par ton intérêt.

Pour l'instant, nous avons l'avantage sur les Troyens grâce à mon retour au combat. Terrifiés, les sujets de Priam et leurs alliés n'osent même plus m'affronter: ils se sauvent et ma lance les rejoint entre leurs omoplates, là où un véritable guerrier ne devrait jamais être touché. Que la pique me déchire la poitrine, mais jamais je ne lui présenterai mon dos, car je ne suis pas un couard. J'ai poursuivi nos ennemis jusqu'aux bords du Scamandre et, malgré leurs armes pesantes, les Troyens se sont précipités dans l'eau, préférant se noyer plutôt que d'affronter mon bras. Les divins flots du Scamandre ne les ont pas tenus éloignés de moi et après avoir rougi les eaux de leur fleuve bien-aimé, j'ai poursuivi les survivants vers Ilion, qui jusqu'à présent les a protégés, derrière ses hauts murs. Hector n'a pas encore goûté au bronze de ma pique, mais cela ne saurait tarder, bien qu'il soit cher aux cœurs des Immortels bienheureux. 

J'aimerais aussi chanter pour toi, Marianne à la belle bouche. Si j'avais quelque espoir de survivre à cette guerre, je te promettrais de visiter ta cité et de charmer ta famille. Malheureusement, mon destin n'est pas de quitter ce pays vivant, même le fils de Cronos ne pourrait m'éloigner de la mort empourprée.

Pour être à demi-dieu, il faut être né d'un parent divin. Tous les hommes n'en sont pas et seuls les grands princes peuvent se vanter d'avoir une ascendance divine. Je ne sais pas quoi penser des tragédies que tu évoques. Je ne connais pas tes dieux et ne sais pas s'ils sont responsables. 

Que les dieux te protègent, toi et ta fille!

Achille



Achille, ô grand guerrier,

Merci encore une fois d’avoir pris de ton temps pour répondre à ma lettre, je l’apprécie beaucoup. Comment vas-tu mon très cher ami? Y a-t-il quelque chose que je pourrais t’écrire ou faire pour toi?

Je ne sais pas pourquoi (car d’habitude je n’aime pas beaucoup savoir que des humains se tuent entre eux), mais j’aime t’imaginer durant tes combats, la force incroyable que tu as doit être immense pour que tes ennemis se sauvent en courant. Comme cela doit être impressionnant de te voir à l’œuvre! Mais entre nous, j’aimerais de beaucoup voir le Achille doux et affectueux….

Donc Hector ce cache encore de toi… Il sait ce qui l'attend s'il devait te combattre.

L’autre soir j’ai revu le film «Troie», et je me demandais (je ne veux surtout pas que tu m’en veuilles) quelle aurait été l'issue de la bataille si tu avais combattu avec les Troyens? Surtout que toi et Hector êtes tous les deux les guerriers les plus redoutés de ton temps… Mais j’ai vite chassé cette pensée, car je sais que seulement l'un d’entre vous devait demeurer le meilleur. Et c’est toi, Achille, le plus grand de tous…

Pour ce qui est des dieux, je crois que trop d’années nous séparent… Pour moi tous les dieux sont les mêmes, c’est juste la croyance qui a changé avec le temps.

Alors je dois te laisser, je vais aller continuer mes travaux, mais j’attends de tes nouvelles,

Et qu'Arès continue de combattre a tes côtés, ô grand Achille

Je t’embrasse,

Marianne



Amie,

Comment se porte ta famille et toi-même?

Je trouve un peu étrange cette manière de séparer les facettes de ma personnalité et d'en faire des êtres distincts. Achille doux et affectueux existe en tout temps. Il est en moi. Il n'apparaît pas seulement aux heures propices à l'amour. Et le guerrier ne s'efface pas la nuit venue. Il est entier, l'Achille que tu admires.

Hector sait ce qui l'attend et moi aussi, car depuis longtemps il est prédit que je trépasserai peu après le prince au casque scintillant. Nous savons tous deux que nous n'échapperons pas à la mort empourprée. N'est-ce pas également le cas pour chacun de ces hommes rassemblés dans la plaine troyenne?

Quand j'ai retrouvé Patrocle sur le bateau qui nous menait au port d'Aulis, là où l'armée se rassemblait avant le départ pour Troie, il m'a transmis ce message de mon père: «Mon fils, n'oublie pas d'être toujours le meilleur et de te maintenir supérieur aux autres.»  Voilà ce qu'il m'a toujours enseigné et que j'applique de mon mieux, afin de m'illustrer. Hector fait de même, mais un seul de nous deux surpassera l'autre et emportera la gloire et la renommée.

N'y a-t-il pas, parmi ton peuple ou d'autres, des hommes ou des femmes qui tentent encore de surpasser les autres et d'agir en tout temps avec honneur et vaillance? Pourrais-tu m'en parler?

Achille



Allô mon cher Achille,

Désolée de ne pas t’avoir écrit avant… C’est que j’ai eu beaucoup de choses à faire et le soir venu j’étais exténuée. J’espère que tout va bien pour toi. J’ai pensé à toi à tous les jours depuis la dernière fois qu’on s’est écrit.

J’ai une bonne nouvelle pour ce qui est de moi… J’ai enfin rencontré quelqu’un: il est charmant, travaillant et adore les enfants, alors c’est bon signe. Maintenant, il ne me reste qu'à laisser le temps aller. Car il demeure loin de moi. Mais nous allons nous revoir bientôt. Mais ça fait tellement du bien de sentir appréciée à nouveau.

Je prends le temps de t’expliquer ce que tu m’as demandé la dernière fois.

«N'y a-t-il, parmi ton peuple ou d'autres, des hommes, ou des femmes, qui tentent encore de surpasser les autres et d'agir en tout temps avec honneur et vaillance? Pourrais-tu m'en parler?»

De nos jours, ce qui a trait à l’honneur et la vaillance a beaucoup changé. Mon peuple croit que pour être honorable, il nous faut des années d’étude, et un bon emploi (travail) pour la vaillance, c’est de travailler plus de quarante heures. Les valeurs ont beaucoup changé. Certaines personnes trouvent même lâches ceux qui vont à la guerre. Mais certains ont encore gardé la même interprétation que toi pour ce qui est de l’honneur, ils se battent pour défendre leur cause. Ces temps-ci les hommes et femmes parlent beaucoup de la pollution qu’il y a sur cette Terre. L’eau est de moins en moins potable, alors des groupes de personnes sensibilisent pour que le peuple fasse plus attention à cette ressource qui devient rare. Nous sensibilisons aussi les usines pour qu’elles arrêtent d’envoyer leur fumée polluante dans les airs. Je crois que ça doit être dur pour toi d’imaginer tout ça, mais les générations avant moi croyaient que la Terre était capable d’encaisser tous nos caprices. Et maintenant, nous entendons parler du réchauffement de la planète. Je me demande si ma fille va avoir une vie normale quand elle sera grande à cause de tout ça. En ton temps, il y a beaucoup de combats, mais au moins votre Terre est saine et non polluée… Nous, en notre temps, seulement quelques pays se battent encore, mais nous avons de la misère à trouver de la bonne eau. Là où j’habite, nous sommes un jeune pays. Notre Québec fête son quatre centième anniversaire seulement. Alors ici, c’est encore bien, mais je ne voudrais pas aller voir plus loin… Car dans certains endroits, l’air est irrespirable. Alors c’est notre combat à nous dans ces années-ci. On se bat contre l’Argent, le gouvernement et l’industrie: c’est un dur combat, car ils sont partout.

Si tu as d’autres questions, Achille, demande-le-moi, je te répondrai du mieux que je peux. Et pardonne-moi, mon cher ami, si j’ai pris autant de temps pour te répondre.

Je t’embrasse,

Marianne



Salut, Marianne aux beaux cheveux!

Je suis très heureux de recevoir de tes nouvelles, d'autant plus qu'elles sont bonnes. Tu sembles rayonnante! L'amour naissant transporte toujours l'âme de manière si gracieuse; il n'existe rien de tel.

Ce que je comprends c'est que vous ne manquez ni de vaillance ni d'honneur, seulement vos combats sont différents des nôtres. Tu dis que ton peuple manque d'eau et cette notion me chavire. Où sont-ils donc tous ces fleuves, ces rivières, ces lacs, ces sources et ces fontaines? Auriez-vous négligé le culte des divinités marines pour subir ainsi leur courroux et souffrir de leur absence? Dire que dans ma Phthie natale des terres entières ont été asséchées pour permettre la culture! Quel revirement de situation!

Je ne comprenais pas ce que voulait dire la pollution, mais Sinclair semblable à un dieu par la tête m'a gentiment expliqué tout cela. Cela demeure quelque peu confus, mais je crois avoir compris l'idée générale et je te plains de vivre dans un monde tel que le tien. Heureusement, vos combattants veillent au grain.

Je te souhaite, douce Marianne, une bonne santé et de durables amours.

Achille



Très cher Achille,

Comment te portes-tu? Parle-moi un peu de toi.

As-tu enfin eu ta revanche sur cet Hector? Je vais t’expliquer pourquoi je te demande toujours cela. C’est parce que je sais qu'après cette revanche, lorsque vous construirez le cheval de Troie pour envahir la cité, Pâris t'enverra des flèches et tu en mourras. Mais ne t’en fais pas, je ne crois pas cette stupide légende qui raconte que tu meurs à cause de ton talon. Mais cela me rend triste, car nous ne pourrons plus communiquer si tu pars vers les dieux…

J'aime vraiment correspondre avec toi, et je ne veux pas te perdre, mon cher ami. J’aimerais tellement que tu extermines ce lâche de Pâris, car sans son arc il n’est rien. Il n'est qu'une poule mouillée et il ne mérite pas d’être un prince; comment pourra-t-il régner s'il est incapable de se défendre au combat?

Quant à moi, je vais bien, je vis au jour le jour en attendant des nouvelles de mon amant. Mais comme je te disais, il habite loin de moi, ce qui n'est pas évident, même si je sais que je vais le revoir bientôt!

Pour ce qui est des fleuves et rivières, ils sont toujours là. C’est juste que des hommes avides de pouvoir on déversé des produits toxiques dans les eaux, il y a encore beaucoup d’eau potable, mais beaucoup moins que dans ton temps. Ce ne sont pas les dieux qui ont fait cela, ce sont les hommes. Beaucoup ne respectent plus la nature, mais ne t’inquiète pas, dans mon pays nous avons encore beaucoup de nos ressources naturelles et je ne manque de rien.

Sur ce, je te laisse mon ami.

Redonne-moi de tes nouvelles.

Je t'embrasse…

Marianne



Marianne, amie aux douces joues,

Cette prophétie ne m'est pas étrangère, celle qui raconte qu'après avoir envoyé Hector dans l'Hadès, la nuit noire s'étendra sur ma propre tête. S'il s'avère que les flèches de Pâris Alexandre seront responsables de ma mort, alors c'est qu'Apollon aura décidé de me punir pour le meurtre de son fils, Ténès. Je regrette cet évènement malheureux, mais il y a si longtemps de cela! De plus, que puis-je y faire? Si telle est la volonté du destin et des immortels bienheureux, je me soumettrai, car il n'appartient pas aux hommes de choisir le moment de leur mort. Tout ce qui m'importe, c'est d'être celui par qui Hector trépassera, lui le dernier rempart des Troyens, lui l'assassin du divin fils de Méneotios.

Je crois que nous discuterons encore longtemps. Les prêtres et prêtresses de Dialogus connaissent les formules secrètes pour manipuler et déformer le temps.

Mon épouse habite loin de moi, comme pour toi. D'ailleurs, je n'ai pas vu Déidamie et mon fils depuis neuf années. À présent, mon fils doit avoir l'âge que j'avais quand j'ai connu sa mère. La vie passe et m'échappe cruellement; elle n'est pas ce que j'avais imaginé.

Que les dieux te soient cléments!

Achille



Salut à toi, ô grand Achille,

Je suis vraiment désolée de ne pas t’avoir répondu avant. J’étais très occupée avec mes études, et je n’avais plus ma connexion Internet chez moi pour t’écrire. J’espère que tu me pardonneras.

J’ai relu la dernière lettre que tu m’avais écrite, dans laquelle tu me dis que tu as tué le fils d’Apollon.

Que s'est-il passé? Je ne doute en rien des croyances de votre époque, mais comment un dieu peut-il s’accoupler avec un mortel? J’aimerais que tu m’en parles plus, si tu le veux bien, mon très cher Achille. Car je ne comprend pas comment cela peut se produire, comment se glissent-ils parmi nous? Existe-t-il des signes montrant qu'il s'agit d'un dieu quand ils s’accouplent?

Dans ce cas, je crois qu’il ne viennent plus parmi nous depuis longtemps. Car depuis des siècles, il n’y a pas eu d’homme surhumain.

Je crois que dans les dernières lettres que je t’avais écrites je te disais que j’avais rencontré quelqu’un. Eh bien je dois maintenant te dire, cher ami, que cette relation n’a tout simplement pas duré, je crois en fait qu’elle n’avait pas commencé du tout. À l’époque ou je vis présentement, les hommes ont tellement peur de l’engagement qu'ils préfèrent se promener de femme en femme sans s’investir à long terme, c’en est presque décourageant pour nous, les femmes. Mais la cause de ce fléau d’après moi est l’arrivée d’Internet. Imagine un simple écran avec quelques bouton pour écrire, et en seulement une seconde tu as la possibilité de connaître plusieurs femmes de la planète entière. Alors la facilité à trouver des personnes compatibles avec nous est devenu trop grande, on se fait des faux noms, et on s’invente une vie, on voit la personne une fois, s'il y a attirance, on passe tout de suite à la relation sexuelle et ensuite c’est fini. Je m’ennuie tellement du temps où les hommes courtisaient les femmes, les séduisaient, c’était la belle époque. Maintenant les femmes sont aussi pires que les hommes, souvent c’est la femme qui séduit l’homme et ensuite elle lui dit de partir.

Tu dois te demander dans quel monde je vis, eh bien c’est ça l’année 2008. Et ça ne risque pas de changer tout de suite.

Et sur ce, mon très cher Achille, je vais continuer à vaquer à mes occupations. J’attends des tes nouvelles, et désolée encore une fois d’avoir été si longue à te répondre.

Ton amie.



Salut, ô amie!

J'ai écouté attentivement tes mots et je ne sais pas trop quoi penser des hommes de ton royaume. Ton regard sur eux est celui d'une femme et, ayant connu les deux mondes, celui des femmes et celui des hommes, je suis à même de te confirmer que notre regard est toujours biaisé. La manière dont les hommes perçoivent les femmes ne pourrait pas être plus loin de la vérité et vice versa.

Tu dis que les hommes ont peur de l'engagement. Mais quelle sorte d'engagement attend-on d'eux? Chez moi, un homme prend femme pour qu'elle devienne le «feu sacré» de son foyer. Elle est gardienne de sa demeure et porteuse de la vie de ses enfants. Avoir une épouse ne devrait pas empêcher un homme d'aller vers d'autres femmes ou d'autres hommes, car telle est sa nature, tels sont ses besoins. Et ces femmes ou hommes, qu'il aimera en dehors de son mariage, n'effriteront pas le lien sacré qui l'unit à sa femme, car il n'aura pas à la remplacer chaque fois qu'un nouveau visage l'attisera.

La jalousie existe, je ne te mentirai pas, c'est pourquoi il est recommandé de choisir ses concubines parmi les esclaves et non pas de se faire l'amant d'une noble. Ainsi, nul ne sent son titre menacé et chacun reste à sa place.

Je ne sais pas si tu comprendras ce que je veux dire. Phœnix me rappelle que votre monde fonctionne différemment, mais il est pourtant peuplé d'hommes et de femmes, tout comme le mien, et la nature humaine ne peut pas avoir changé à ce point. À mon avis, les hommes seront toujours des hommes, comme les fauves seront toujours des fauves, des créatures profondément sauvages.

À l'époque de mon séjour à Aulis, ma mère Thétis m'avait révélé qu'une prophétie racontait comment je tuerais le fils d'Apollon et comment le dieu se vengerait. Pour éviter cette catastrophe, elle me fit suivre par un esclave, Mnemon, qui devait me rappeler en tout temps de ne pas tuer le fils d'Apollon. Ce fameux fils du dieu s'appelait Ténès et était roi de Ténédos, une île près du rivage phrygien, où nous avions fait escale en route vers Troie. Ténès s'était rapidement soumis à ma volonté, sachant que nous venions de prendre quelques villes lesbiennes et que la flotte panhellénique nous suivait de près. Il me reçut et m'honora d'un banquet à contrecœur, me méprisant visiblement. C'est pourquoi plus tard ce soir-là, j'ai voulu me venger de lui en séduisant sa sœur, Hémithéa, que j'avais charmée sur la plage plus tôt ce jour-là. Cependant, me faisant surveiller, il me surprit dans la cour privée des femmes, sa précieuse sœur dans mes bras, et me défia en combat singulier. Je ne pouvais absolument pas m'y soustraire. C'était un combat à mort et je ne pouvais ni le tuer, ni me laisser transpercer. J'aurais dû essayer de maîtriser Ténès en le soumettant pacifiquement, mais il y avait Mnemon qui me tournait autour en me disant de ne pas tuer le fils d'Apollon, Hémithéa qui hurlait, et dans toute cette confusion, j'ai fini par tuer, et Ténès, et Mnemon. Patrocle était si déçu de moi! Je croyais avoir perdu son amour pour toujours.

Pour ce qui est de l'amour physique entre un dieu et une mortelle ou entre un mortel et une déesse, la divinité emprunte une forme quelconque et fait ce qu'elle a à faire. Prends ma conception: ma mère, Thétis, a tenté de se soustraire à l'étreinte de mon père en subissant de multiples métamorphoses. Puis, se soumettant finalement, elle prit l'apparence d'une femme humaine, apparence qu'elle conserva jusqu'après son accouchement. Nous pourrions aborder des dizaines d'autres exemples dans lesquels les corps que revêtent les dieux n'ont pas toujours une apparence humaine.

Personnellement, j'ai connu l'amour avec des immortelles; peut-être pas des déesses, car il ne s'agissait que des Pélionides, les nymphes du mont Pélion, mais je peux te dire que la différence est frappante. Tu sais quand une divinité te prend, sans aucun doute. Les immortels sont partout. Regarde mieux.

Je suis très heureux d'avoir de tes nouvelles. J'espère que tu te remets de ta déception amoureuse.

Achille



Très cher ami,

Quel plaisir de lire tes mots! J’ai lu et relu ta lettre, des centaines d’années nous séparent, mais tu as raison quand tu dis que les hommes restent des hommes. À mon époque la fidélité est importante, nous avons été éduqués ainsi, et quand un homme trompe sa femme, habituellement celle-ci le quitte. Je comprends pourquoi tu dis qu'en aucun cas nous devrions être jaloux quand notre époux va dans d’autres bras: c’est dans sa nature, même si souvent les femmes se laissent tenter d’aller dans les bras d’un autre homme, mais cela ne veut pas dire qu’il n’aime pas sa femme pour autant ou vice versa. J’aime parler avec toi, Achille, pour cela. Tu me fais réaliser des choses, et je comprends pourquoi les hommes agissent d’une certaine manière. Merci de me faire prendre conscience de ces choses. Grâce à toi je vais peut-être considérer mes futures relations d’une autre manière.

En ce qui concerne fils d’Apollon, je comprends mieux maintenant. Cet homme, Ténès, t’avait reçu à contrecœur, et je comprend pourquoi tu as voulu te venger. Moi non plus je n’aime pas voir des hypocrites devant moi. Plus tard, quand tu as eu le défi, dans un sens tu n’avais pas le choix. Tu ne pouvais pas te laisser tuer seulement pour pas fâcher un dieu; si en plus Mnemon n’arrêtait pas de te dire de ne pas le tuer et Hémithéa qui hurlait! Je comprends que tu aies vu noir, et voulu arrêter ses cris en tuant ces deux hommes.

Achille, je vois en toi un homme qui est très près de ses sentiments; tu es un homme d’honneur et un combattant. En ton temps la vie était ainsi, moi j’appelle ça la loi de la jungle. Je veux dire par là qu’il fallait que vous fussiez les plus forts, car être faible c’était mourir. Même si, je doit te l’avouer, je n’aime pas la violence, je comprends pourquoi c’est arrivé et probablement tu n’avais pas le choix. Je suis certaine que Patrocle a compris aussi, tu ne pouvais pas te laisser faire et même si tu avais voulu maîtriser Ténès, il aurait probablement profité d’un instant où tu aurais eu le dos tourné.

Pour ce qui est des dieux qui viennent encore sur Terre je vais y prêter attention.

Et toi, mon cher Achille, comment te portes-tu? Donne-moi de tes nouvelles mon ami.

Pour ce qui est de ma déception amoureuse, ça va mieux, j’essaie de vivre un jour à la fois! De toutes façons, ma priorité est le bonheur de ma fille, et ne je suis pas certaine encore de pouvoir partager ma vie avec quelqu’un pour l’instant. L’avenir me le dira. Je prends soin de moi et ça va bien ainsi. Quand je serai prête, je sais que je vais rencontrer un homme. Mais je dois me donner du temps.

Alors sur ce, je vais te laisser, je vais continuer mes obligations. J'attends de tes nouvelles, et porte-toi bien, Achille. Je t’envoie un doux baiser.




 Salut, Ô Marianne aux belles boucles,

Quelles nouvelles? Eh bien, je ne sais si tu l'as appris, mais j'ai triomphé du prince Hector. C'est ce que je voulais et je suis très heureux d'avoir vengé Patrocle, je croyais seulement que j'irais mieux, que la mort d'Hector me procurerait un bien-être quelconque et ce n'est pas exactement le cas. Chaque nuit, je sors de ma baraque et je tourne autour du tombeau de Patrocle avec mon char, le cadavre d'Hector attaché derrière. Et lorsque je m'arrête finalement, c'est pour mieux m'acharner sur lui à coups de poings. Ma haine envers lui ne s'est pas apaisée avec sa mort et je ne vois pas ce qui pourrait me délivrer. Je ne dors plus, je ne mange plus, je suis plus malheureux que jamais. Patrocle me manque tant. Pardonne ce triste message, mais je te dois au moins la vérité.

Sois heureuse, douce amie, afin qu'un de nous deux le soit.

Achille


 

Bonsoir très cher Achille,
 
J'ai lu et relu encore ta lettre. Mon cher Achille, tes mots m'attristent, mais je suis quand même heureuse que tu me parles de ton chagrin. Je sais à quel point c'est important d'avoir quelqu'un à notre écoute lors d'une telle épreuve. J'aimerais trouver les mots pour consoler un peu ta peine.
 
Malgré mon jeune âge et le peu d'expérience que j'ai, l'amour, la tristesse, la mort sont ceux que je suis le plus curieuse de connaître et j'essaie de toujours trouver un côté positif en chaque chose.
 
Achille, je ne sais pas si je te l'ai dit, mais mon père est décédé quand j'avais quatre ans. J'en ai longtemps voulu à la vie de ne pas m'avoir permis de connaître mon père, de me l'avoir enlevé à l'âge que j'avais. À huit ans, je voulais aller le rejoindre. J'étais très malheureuse. La mort d'une personne qui nous est proche est toujours difficile à accepter, toi encore plus, car quelqu'un a tué ton Patrocle adoré, cet Hector.

La vie nous réserve parfois des surprises, bonnes ou mauvaises; elle a toujours un message pour nous et ce, Achille, dans n'importe quelle situation. C'est ce que la vie m'a enseigné jusqu'à maintenant.
 
Que tu te sentes triste malgré ta vengeance accomplie, est à mon avis une réaction tout à fait normale. La haine entraîne ce genre de sentiments. Je te l'ai toujours dit, tu es un homme très près de tes sentiments.

Tu as vengé Patrocle, mais cela ne l'a pas ramené à toi, et ton âme a toujours mal. Je crois que ce que tu dois faire est de prendre un moment pour toi seul. Te demander ce que tout cela t'a appris. Mais le plus dur est sans doute d'essayer d'accepter tout cela. Pour sentir enfin le repos de ces âmes parties rejoindre les dieux.
 
Je vais te raconter un bout de ma vie qui m'a tellement fait mal. Et c'est là que j'ai compris que la haine ne m'apportait rien. Sinon que du mal à mon âme. J'avais alors dix-neuf ans, j'habitais avec le père de ma fille, mais celle-ci n'était pas encore de ce monde. Danny et moi nous nous aimions énormément, enfin, c'est ce que je croyais. J'ai appris la veille de Noël (c'est une fête très importante pour nous) qu'il fallait que je parte de notre maison: il ne voulait plus partager sa vie avec moi. Au début, je pensais que c'était parce qu'il ne m'aimait plus. Mais j'ai appris ensuite qu'il me laissait en fait pour une autre femme. J'ai eu tellement mal à l'âme ce soir-là, Achille, que je crois que c'est la première fois que j'ai vraiment voulu tuer quelqu'un. Avoir été ainsi dupée par l'homme que j'aimais, pour une autre c... qui n'avait pas à se mêler de nos affaires! Mais un soir, j'ai parlé avec un ami, et c'est là que j'ai compris que les détester ne me donnait absolument rien, à part me faire du mal. C'est la que j'ai pardonné à Danny et à sa nouvelle femme que je voulais éliminer. Et le miracle s'est produit: je me suis sentie bien dans ma peau. Et au bout de dix-huit mois, Danny est revenu dans ma vie et m'a donné ma fille Alexya.
 
Ceci n'est qu'un bout de ma vie, Achille, mais tout ça pour te dire que tu n'as plus à sentir cette haine. Sois à l'écoute de ton âme, et surtout de tes rêves. Demande-le, demande à savoir pourquoi que tu te sens ainsi. Et tu comprendra et accepteras, ce qui va te permettre de sentir enfin la paix dans ton cœur.

Et n'oublie pas: Patrocle est toujours avec toi, il est en toi, et il veille sur toi. Peu importe ce que tu fais ou feras, fais-le.

J'espère que ces mots t'aideront à mieux te sentir.

Fais de doux rêves mon bel Achille, j'espère que tu sentiras mon âme auprès de toi.

Je t'envoie de doux baisers.
 
Marianne




Amie,

J'admire ta loyauté envers tes amis. La loyauté est la plus grande des vertus, et d'elle découlent naturellement toutes les autres.

La violence et la terreur résident sur le champ de bataille, mais les jours et les années ne sont pas faits que de guerre. Il y a la musique, le chant et la danse sublime, le bon vin et les amis. La vie est ainsi faite, de bonnes et de mauvaises fortunes, également distribuées à chaque homme. Mais je comprends ce que tu veux réellement savoir. Tu te demandes comment je peux aimer combattre et tu n'es pas la première femme à me poser cette question.

Affronter un ennemi, c'est mettre sa vie dans la balance et laisser la victoire déterminer sa valeur. Ce sentiment de surpasser l'adversaire, de lui être supérieur, est si enivrant et si exaltant! Bouger plus vite que l'autre, porter de meilleurs coups, survivre à la mort et recevoir la gloire... Je ne t'explique pas très bien, je sais, mais c'est une expérience physique ardue à rendre en mots.

Tu l'as compris, je ne peux pas retourner à Phthia sans Patrocle. Oui, mon bien-aimé père m'y attend, ou moi, ou l'annonce de ma mort, et je le rendrais heureux si je rentrais aujourd'hui, même sans avoir vu la chute d'Ilion. Mais pour moi, Phthia, ce sont les versants du mont Othrys où je chassais avec Patrocle, les berges du Sperchios où je pêchais avec Patrocle, les couches moelleuses où pendant les canicules ou les hivers rigoureux, je paressais avec Patrocle, les banquets et réjouissances où, malgré la foule, nous n'étions toujours que nous deux. Non, je ne retournerai jamais à Phthia.

Tu sais tout cela, douce Marianne, tendre amie, et je ne veux pas t'affliger davantage. Tu mérites des discours plus convenables.

Que ta santé soit bonne!

Achille



Allô Achille,

Je suis contente d’apprendre que nos échanges t’apportent un bien-être. Et si je pouvais faire plus pour toi, Achille, ce serait un très grand honneur pour moi de t'aider. J’ai toujours été comme ça. Je prends soin de mes amis, et quand l'un d'eux a de la peine, j’essaie toujours de trouver une solution. À mon avis, personne ne devrait avoir de chagrin. La vie est trop courte pour qu’on passe celle-ci dans la peine.

En ce qui concerne mon père, je crois que s’il ne m’avait pas quittée si tôt, je n’aurais pas eu la même sagesse maintenant. Les épreuves sont faites pour nous rendre plus forts et plus sages. J’essaie juste de voir chaque bon côté en n’importe quelle situation. Mais je dois t’avouer qu’à l’époque de mes seize ans, j’ai passé un moment à me demander pourquoi c’était ainsi. Mais maintenant je comprends mieux, du moins je le crois...

Achille, ton monde m’a l’air tellement violent et terrible. Tu es un très grand guerrier, mais j’ai tellement de difficulté à comprendre comment un homme peut souhaiter mourir en combattant! Même pour une cause juste. Mais en aucun cas, je ne veux pas que tu croies que je te juge. Je ne suis qu’une femme, qui ne comprend pas toujours les choix des hommes de ton époque. C’est ta vie et ton destin qui en a voulu ainsi, et je te respecte d’autant plus d’accepter ainsi ce combat. Je te trouve très courageux de vouloir continuer jusqu’à la fin. Quand tu me demande: «où d’autre pourrais-je aller?», je te réponds: rejoindre ta famille qui t’attend et espère ton retour. Mais je sais très bien, mon cher Achille, que sans ton Patrocle adoré, plus rien n’a d’importance à tes yeux. Et tu te sens seul sans lui. Si seulement je pouvais aller te voir pour te serrer dans mes bras et essayer de consoler un peu ta peine! Malheureusement, cela m’est impossible, alors je vais continuer de penser à toi dans mes prières, en espérant que cela va alléger un peu ton cœur qui est si triste.

Alors Achille, je souhaite que les prochaines nuits te procurent un peu moins de tourment; je pense à toi, porte-toi bien.

N’oublie pas que tu peux compter sur moi.

Je t’embrasse,

Ton amie.



Ô Marianne, salut!

Tu es si bonne et si patiente envers moi, je t'en suis reconnaissant. Grâce à toi, je me sens un peu moins seul avec ma douleur. Quoique je sois entouré de fidèles compagnons, nos échanges m'apportent un bien-être inégalé.

Je suis désolé d'apprendre le décès de ton père. Cela a dû être une épreuve très dure. Sans père, la vie a dû t'éprouver grandement. Je suis d'autant plus impressionné par ta grande sagesse.

Je retrouverai Patrocle dans l'Hadès et d'ici là, je suis Achille, terreur des Troyens. C'est ce que je dois faire, c'est ce pourquoi je suis venu ici, sous l'éclatante Ilion. Je me battrai, je brillerai et quand viendra la mort pourpre, je serai finalement délivré, tout en sachant que j'ai mené mon combat jusqu'à la fin. Rien d'autre ne m'intéresse que de périr sur le même sol que Patrocle. Où ailleurs pourrais-je aller?

Il a été prophétisé que je mourrai en Troade. Cela fait dix ans que je vis avec cette menace à mon côté. Elle ne m'a pas empêché de voguer jusqu'ici et à présent, elle m'apparaît réconfortante. Ne nous leurrons pas. Je ne quitterai jamais ce rivage, je ne retournerai jamais en Phthie, je ne reverrai jamais le cours tumultueux du Sperchios, je n'embrasserai plus jamais ni mon épouse, ni mon fils. Je n'ai plus qu'un seul désir, amie: que mes cendres soient mêlées à celle de Patrocle et que mon âme retrouve la sienne.

Ne sois pas triste, douce Marianne. Je vais bien. Mes rêves n'ont tout simplement plus la saveur d'autrefois.

Porte-toi bien!

Ton ami,

Achille