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Agurlishboy
écrit à

Achille


Achille parmi les filles de Lycomède


   


Dans sa lettre «Achille et Patrocle», Esther évoque votre relation intime avec Patrocle. Vous y avez délicatement répondu que vous (vous) couchiez avec lui, et que vous l'aimiez, «en entier, corps et âme». Et que «s'il avait été une femme, [vous l'auriez] épousé».

Inversement, quelles conclusions tirez-vous de l'expérience que vous avez vécue lorsque, parmi les filles de Lycomède, vous étiez «fille» vous-même? Ces filles, alors, ont-elles été aux petits soins, vous considérant comme un coq dans un poulailler? Ou bien vous ont-elles adopté comme l'une des leur, à part entière? Vous ont-elles fait ressentir les délices de la féminité? Leurs petits copains vous ont-ils «dragué», vous aussi?

Je n'ai pas vu ce thème abordé dans votre courrier. Si je me trompe, il vous suffira de me renvoyer aux éventuelles réponses que vous auriez déjà données.

En vous priant de bien vouloir pardonner mon ton inquisiteur sur un sujet qui est peut-être trop intime, j'attends de vous lire avec impatience...

Agurlishboy



Salutations, Agurlishboy!
 
Au départ, lorsque je fus introduit parmi les vierges de Skyros pour la première fois, aucune, pas même Déidamie, ne reconnut ma véritable identité. Pour elles, j’étais Pyrrha, sœur d’Achille. J’étais une compagne aux muscles trop développés, aux mœurs dissolues, au caractère emporté et l’esprit têtu; j’étais là afin de devenir une jeune fille bien éduquée.

Mes compagnes me traitaient bien et j’ai découvert une chose magnifique parmi elles: la solidarité féminine. Chaque fois que je voulais aller m’entraîner en cachette ou nager dans la baie, il y en avait une pour couvrir mon absence.

À Skyros, les jeunes hommes et les jeunes femmes ne se fréquentent pas librement. Les règles sont toujours plus strictes chez les insulaires. Et donc, lorsque pendant les vendanges garçons et filles se réunissent exceptionnellement pour écraser le raisin, les regards se cherchent avec insistance. C’est lors d’une de ces fêtes que j’ai malheureusement attisé un jeune garçon, Automédon. Lorsqu’il découvrit la vérité, il devint un ami fidèle. Il est d’ailleurs toujours auprès de moi en tant qu’écuyer.

Déidamie fut la deuxième à reconnaître en moi non pas la sœur d’Achille, mais Achille lui-même. C’était un jour où elle m’avait suivi jusqu’à la baie. Elle me vit me dévêtir et il n’en fallait pas plus pour que l’illusion tombe.

Lorsque Déidamie comprit qu’elle était enceinte, elle se confia à ses compagnes qui jurèrent de garder mon secret, notre secret.

Que ta santé soit bonne et ta maison prospère!
 

Achille



Mon cher Achille (si tu me permets cette familiarité… mais ton tutoiement à mon égard m’y pousse!)

Mon impatience à te lire n’aura pas été mise à trop longue épreuve! Merci d’avoir été si rapide à me répondre.

Et je suis heureuse de constater (mais je m’en doutais un peu) combien tu as goûté et combien tu as apprécié d’être une fille, au moins momentanément! Poussé jusqu’à son aboutissement logique, ce séjour t’aura aussi fait connaître le charme d’être courtisée (par ce touchant Automédon, ton désormais fidèle écuyer).

Je ne puis qu’être pleine de reconnaissance et d’admiration pour ta maman qui t’aura donné les judicieux conseils t’ayant permis de te fondre avec naturel, grâce et efficacité dans le délicieux gynécée de Lycomède. Quel indice a bien pu aider Ulysse à découvrir le pot aux roses?

Par ailleurs, je m’aperçois (avec retard, car je suis un peu blonde…) que l’une de tes correspondantes avait, avec tact, déjà abordé ce sujet: il s’agit de Tatiana, dans sa lettre intitulée «Achille au gynécée». Finalement, ma propre lettre n’en constitue-t-elle pas un développement?

Pour finir, je te remercie encore pour ta réponse aussi pertinente qu’empreinte d’un humour de si bon aloi.

Bien à toi, valeureux Achille,

Agurlishboy


 
Salut Agurlishboy!

Je puis t’assurer que je n’ai pris aucun plaisir à être désiré par Automédon. Cela m’a agacé au plus haut point. C’est pourquoi je l’ai rapidement mis au parfum de ma véritable identité. Par contre, j’ai pris beaucoup de plaisir à séduire Déidamie alors qu’elle croyait que j’étais une fille.

Il faut savoir que pendant mon séjour à Skyros, les princes hellènes me recherchaient activement. Agamemnon avait consulté des devins afin de connaître les aboutissements de cette guerre. Plusieurs conditions devaient être remplies pour vaincre la Sainte Ilion. Une de ces prophéties disaient que seul Achille, fils de Pélée et Thétis, pourrait dompter Hector, fils de Priam. Les devins révélèrent aussi que Thétis m’avait caché et qu’il faudrait vaincre plusieurs artifices pour me découvrir. Pendant deux années, les princes me traquèrent. Quelques mois avant mon départ pour la guerre, mes cousins Ajax et Teucer vinrent chez Lycomède et se firent répondre qu’Achille ne se trouvait pas à Skyros, mais que sa sœur Pyrrha y était. Sachant très bien que mon unique sœur s’appelait Polydora et qu’elle résidait à Phthia, ils retournèrent sur le continent et avisèrent Ulysse de leur découverte. Ulysse vint donc en personne à la cour de Lycomède et, prétextant vouloir offrir des cadeaux aux vierges de Skyros, il se fit introduire dans nos quartiers. Il déballa ses présents: bijoux, parfums, pommades, tissus, rubans, tout y était pour éblouir mes compagnes; et pour me séduire moi, pour faire sortir le jeune homme que j’étais de sa cachette, il avait pris soin d’ajouter une épée magnifique. Une partie de moi savait qu’il s’agissait d’un piège, mais je me précipitai tout de même sur l’arme pour l’admirer. Puis, pour compléter sa mise en scène, Ulysse fit sonner l’alerte. Croyant bêtement à une attaque, j’empoignai l’épée, prêt à me battre avec les autres hommes. Ulysse déchira alors ma tunique et tout le monde, y compris le roi, sut qui j’étais.

Je ne sais rien de cet endroit où tu peux trouver toutes mes correspondances. Moi, je suis en Troade, dans ma baraque, avec l’odeur du large et l’écho au loin du tonnerre de Zeus. Dans ma main, je tiens une coupe que sans cesse mes esclaves remplissent de vin. Je bois et je joue de la lyre, en attendant que le jour se lève, en attendant le retour au combat, en attendant la mort éclatante.
 
Achille


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